Depuis soixante-dix ans, l’Europe s’est habituée à confondre la puissance navale américaine avec une sorte de service public mondial, gratuit et inépuisable. Les États-Unis sécurisaient les mers, garantissaient les détroits, protégeaient les routes énergétiques ; les Européens pouvaient commercer, importer, consommer et, luxe suprême, protester contre Washington tout en vivant sous la protection de Washington. Cette architecture confortable avait un nom, une durée, une logique – et un prix. L’Europe n’a pas voulu le voir, moins encore le payer. Cette époque touche à sa fin.

Le 9 avril 2025, Trump signait le Restoring America’s Maritime Dominance : un texte exécutif d’ambition impériale assumée, qui faisait de la reconstruction navale américaine une priorité nationale et ressuscitait, sans le nommer, une grammaire mahanienne de la puissance. Moins d’un an plus tard, lorsque l’Iran imposait un blocage de fait du détroit d’Ormuz et menaçait l’une des artères vitales de l’économie mondiale, Trump balayait la question, le 14 mars 2026, sur Truth Social, appelant la France, le Royaume-Uni, le Japon, la Chine et la Corée du Sud à envoyer leurs navires. Il fallait comprendre non que les États-Unis n’avaient plus besoin du détroit, mais qu’ils n’entendaient plus en être les seuls gardiens. Que ceux qui dépendent de l’ordre maritime commencent à en assumer le prix.

Les commentateurs ont parlé d’incohérence. C’est exactement l’inverse. Et c’est précisément cette erreur de lecture qui révèle la profondeur du désarmement intellectuel européen.

La Pax Americana maritime — cette garantie implicite de liberté de navigation que Washington a assurée depuis 1945 — n’a jamais été un bien public universel offert à l’humanité par générosité. C’était un instrument de puissance, conditionné aux intérêts américains du moment et structuré autour d’une théorie de la coercition positive : en tenant les détroits, Washington ne protégeait pas seulement ses alliés, il organisait aussi l’architecture de leur dépendance. Celle-ci n’était pas nécessairement le but premier. Elle devint l’un des ressorts durables du système.

Tant que les États-Unis dépendaient directement du pétrole du Golfe, sécuriser Ormuz relevait d’une nécessité immédiate de l’intérêt national américain. Depuis que l’Amérique est redevenue une puissance énergétique de premier rang — depuis que le pétrole de schiste a transformé sa géographie politique intérieure autant que sa géostratégie extérieure —, la Ve flotte protège des routes dont Washington n’a plus structurellement le même besoin direct. L’Amérique demeure exposée aux prix mondiaux, à la sécurité de ses bases et à celle de ses alliés ; mais sa dépendance a changé de nature. Ce n’est pas Trump qui a inventé ce calcul. Obama l’avait entrevu avec le pivot vers l’Asie. Trump le dit simplement à voix haute, ce qui choque davantage que la chose elle-même.

L’Executive Order de 2025 n’entre donc pas en contradiction avec cette sélectivité nouvelle. Il lui fournit son infrastructure. Il ne formule pas à lui seul une doctrine d’Ormuz ; il reconstruit l’appareil industriel sans lequel aucune hiérarchie stratégique n’est durable. Il s’agit de rendre à l’Amérique les chantiers, les navires, les équipages et la profondeur logistique nécessaires pour concentrer sa puissance là où elle juge ses intérêts vitaux engagés — d’abord face à la Chine, dans le Pacifique. Le basculement n’est pas de Trump vers l’isolationnisme. Il est de Washington vers la hiérarchisation — ce qui est une tout autre chose.

Deux doctrines, deux théâtres, un seul principe : l’intérêt national américain, froidement calculé.

Ce que la crise d’Ormuz révèle n’est donc pas la nouvelle imprévisibilité de Trump. C’est la fin d’une illusion soigneusement entretenue pendant soixante-dix ans : la conviction européenne que la suprématie navale américaine fonctionnait comme une assurance tous risques, disponible sans prime, sans condition et sans délai de carence. La prime existait. Elle était géopolitique. L’Europe l’a payée par l’alignement ; elle a refusé de la payer par l’autonomie.

Il faut aller plus loin que ce constat, pourtant. Ormuz n’est pas seulement un détroit. C’est un révélateur juridique. Selon la Convention des Nations unies sur le droit de la mer — la CNUDM, ouverte à la signature en 1982 à Montego Bay —, les navires de tous les États bénéficient d’un droit de passage en transit dans les détroits utilisés pour la navigation internationale. L’Iran a signé la convention, mais ne l’a jamais ratifiée. Les États-Unis ne l’ont pas ratifiée davantage, tout en considérant que le passage en transit relève désormais du droit international coutumier. L’asymétrie n’est donc pas celle d’un droit face à une absence de droit. Elle est celle de deux puissances qui en contestent différemment la portée tout en prétendant en fixer l’usage. La Ve flotte était précisément le mécanisme par lequel Washington transformait une norme disputée en réalité physique difficilement contestable. Lorsque la garantie recule, le droit ne disparaît pas. Il est mis à l’épreuve. Et un droit que personne n’est disposé à défendre finit par ressembler à une invitation.

Les chiffres ont rendu cette réalité brutalement lisible. Le Brent a approché, puis franchi, le seuil des 120 dollars avant de retomber sous les 83 dollars à l’annonce de l’accord. Cette amplitude disait à elle seule l’essentiel : quelques kilomètres de mer continuaient de fixer, en quelques heures, le prix mondial de la guerre et celui de la paix. Les marchés redécouvraient ce que les chancelleries avaient préféré oublier : l’Europe reste un continent dépendant, vulnérable, exposé aux décisions de puissances qu’elle ne contrôle pas.

La réponse européenne initiale prit la forme d’un refus de cobelligérance. Le motif était recevable : ce n’était pas notre guerre. Mais la conclusion était fausse : c’était déjà notre crise.

Refuser d’entrer dans une guerre que l’on n’a ni décidée ni définie peut être une politique. Refuser, dans le même mouvement, d’en assumer les conséquences maritimes relève d’autre chose : c’est une capitulation par omission, la forme la plus confortable de la reddition, celle qui permet de se dire neutre tout en acceptant de subir un rapport de force dont on s’est volontairement exclu. On peut ne pas vouloir la guerre. On ne peut pas faire comme si la fermeture d’une artère énergétique mondiale ne concernait pas un continent qui importe l’essentiel de son énergie et commerce massivement avec l’Asie. Confondre non-belligérance et impuissance, c’est transformer la diplomatie en dérobade.

La mer ne reconnaît pas les postures morales. Elle ne protège que ceux qui la tiennent.

L’accord du 15 juin 2026 ne clôt pas cette réalité : il la met entre parenthèses. La Persian Gulf Strait Authority n’est pas née de l’accord ; elle lui préexistait, et avait déjà commencé à organiser les autorisations, les contrôles et, dans certains cas, la perception de frais de passage. Que le mémorandum annonce le rétablissement provisoire d’un transit sans péage pendant soixante jours ne change pas l’essentiel : Téhéran a découvert la rente stratégique — politique, diplomatique et potentiellement financière — que produit la maîtrise intermittente d’Ormuz. Le chantage ne disparaît pas avec la signature. Il se reconfigure.

Le réveil européen a été partiel, tardif, mais réel. Le 17 avril 2026, Paris et Londres ont réuni cinquante-et-un États pour défendre la liberté de navigation à Ormuz et poser le principe d’une mission multinationale défensive. La géométrie diplomatique est imposante. Mais une coalition n’est pas encore une doctrine. Entre l’énoncé d’une volonté collective et la capacité de garantir un passage se trouvent un commandement, des règles d’engagement, une durée et l’acceptation du risque. C’est là que se joue l’essentiel.

L’Allemagne et l’Italie s’associent désormais au principe de la mission, mais l’essentiel de sa charge opérationnelle reposera sur Paris et Londres. Macron lui-même a posé une condition : la France agira lorsque le cessez-le-feu aura été confirmé par écrit. Cette condition est compréhensible si elle marque la frontière entre la sécurisation maritime et la cobelligérance. Elle devient insuffisante si elle fait de la paix préalable le substitut de toute doctrine. Un cessez-le-feu n’est pas un détroit sécurisé. Il est la fenêtre dans laquelle la puissance doit rendre la sécurité possible. Attendre que la tempête ait disparu pour sortir la flotte, c’est confondre l’accalmie avec la maîtrise. La mer n’attend pas.

Il faut nommer ce que cette hésitation révèle : une confusion profonde entre puissance navale de présence et puissance navale de garantie. La présence exhibe un pavillon. La garantie affirme qu’un droit sera défendu s’il est violé — ce qui est une tout autre chose, opérationnelle et dissuasive. La Ve flotte américaine n’était pas seulement présente dans le Golfe. Elle donnait à toute tentative de fermeture la certitude d’un coût. Ce que la France déploie aujourd’hui dans la région relève encore principalement de la présence. Ce qu’Ormuz exige, c’est une garantie. La différence n’est pas sémantique. Elle est opérationnelle, politique et, au bout du compte, dissuasive.

La France n’est pas l’Europe. Elle dispose encore d’une marine de projection globale, d’une présence dans l’océan Indien, d’une capacité d’action indépendante que nul autre État membre ne possède au même degré : en somme, une mémoire stratégique que ses partenaires ont largement perdue à force de déléguer leur sécurité à l’OTAN, c’est-à-dire, au fond, à Washington.

Ce qui se joue à Ormuz dépasse le seul prix du baril. C’est l’exposition d’un pays dont les intérêts englobent le GNL qatarien, les flux commerciaux avec l’Asie, la sécurité de ses entreprises, la protection de ses ressortissants et la crédibilité de sa parole dans une région où Paris prétend encore compter. Une France présente aux abords d’Ormuz mais incapable de peser sur les conditions de son ouverture n’est pas seulement une France qui protège mal ses intérêts : c’est une puissance qui se raconte encore une vocation mondiale tout en s’interdisant d’en assumer le coût.

Ce paradoxe a un nom moins glorieux que celui de Suffren ou de Tourville : l’attentisme. Il ne faut pas le confondre avec la prudence. La prudence préserve les options ; l’attentisme les gaspille, souvent en se donnant les airs du calcul alors qu’il n’est que l’autre nom de l’hésitation.

Trump n’a pas trahi la Pax Americana maritime. Il a cessé d’en garantir l’automaticité. C’est son droit le plus strict — et, à vrai dire, sa logique la plus cohérente depuis l’origine. Une flotte n’est jamais neutre. Elle sert d’abord le pays qui la paie, dans les régions qui lui importent, au moment où ses intérêts l’exigent. L’Amérique ne quitte pas nécessairement Ormuz ; elle exige que ceux qui en dépendent davantage qu’elle partagent désormais le coût de sa défense. Ce n’est pas une trahison. C’est de la géopolitique élémentaire.

La question n’est donc plus de savoir ce que Washington fera à Ormuz. Elle est de savoir ce que Paris choisit d’être dans le monde qui suit.

Un accord vient d’être annoncé. Certains en concluront que la question est résolue, que la diplomatie a prévalu, qu’Ormuz est ouvert — pour l’instant. C’est exactement le raisonnement qui a produit soixante-dix ans de dépendance confortable. Un mémorandum dont le texte intégral n’est pas encore public ne modifie pas la géographie. Il ne l’abolit pas ; il en diffère l’épreuve. Et ce qui est différé peut être réactivé, dès lors que l’Iran a désormais prouvé — à lui-même, aux marchés, aux chancelleries — que tenir le détroit est une option réaliste, efficace et que le monde entier finira par négocier. Cette preuve est faite. Elle ne s’effacera pas avec la signature.

La France, elle, a deux options devant elle. Soit elle traite l’accord comme le signal d’un retour à l’ordre antérieur et laisse la coalition se dissoudre à mesure que les navires reprennent leur route. Ce scénario est confortable. Il est aussi le plus dangereux, parce qu’il réinstalle l’habitude du spectateur dans un pays qui n’a pas les moyens d’en assumer les conséquences — ni économiques ni symboliques. Ou alors elle décide, non dans l’attente d’une garantie américaine redevenue conditionnelle, mais à la tête des Européens qui s’éveillent, de transformer cette mobilisation en capacité durable. Pas en cherchant l’affrontement. En affirmant une garantie là où ses intérêts sont directement menacés. En traduisant son autonomie stratégique en acte plutôt qu’en concept. En se souvenant que la liberté de navigation n’est jamais gratuite — qu’elle a toujours coûté quelque chose à ceux qui la défendent, et que ce coût est toujours inférieur au coût de ne pas l’avoir défendue.

À Ormuz, Paris ne doit pas seulement escorter des navires. Paris doit se souvenir de ce qu’elle est : une nation maritime, avec une marine, une histoire et des intérêts qui l’imposent.

La mer n’attend pas. Et la puissance qui attend de voir la mer depuis la rive a déjà perdu quelque chose qu’il sera difficile de récupérer : l’habitude de s’y trouver.

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