Entre nos démocraties imparfaites et la République islamique d’Iran, le décalage n’est pas seulement politique : il est aussi celui du temps et de ses conséquences humaines. Face au totalitarisme des mollahs, les hésitations, la naïveté et la lenteur des prises de position internationales contrastent avec la rapidité de la répression. Ce déséquilibre pose une question dérangeante : les hésitations diplomatiques et ce protocole d’accord entre Washington et Téhéran peuvent-ils avoir un coût acceptable en vies innocentes et en opposants sacrifiés ?

La République islamique d’Iran est une dictature, la pire sans doute de l’histoire contemporaine et, comme toutes les dictatures, elle aime les apparences de la force. Elle est paranoïaque, elle aime les discours martiaux, les défilés hystériques, les portraits géants suspendus aux façades, les slogans haineux et le sang des opposants. Elle parle fort. Elle promet l’ordre, l’unité, la grandeur retrouvée. Elle parle au nom de l’Histoire, du Coran et donc de Dieu plutôt que de la race. C’est Téhéran contre le monde, la loi d’Allah contre le désordre des hommes. Un Guide suprême, un seul ordre, un empire, et la sainte supériorité de l’Islam sur les infidèles, les Chrétiens, et les Juifs, ces êtres décadents et insignifiants. La République islamique se donne des allures de forteresse.

Les démocraties, elles, c’est vrai, offrent un spectacle un peu moins flatteur. Quand les dictatures marchent au pas, les démocraties semblent avancer en boitillant. Elles discutent, disputent, hésitent, se contredisent. Elles exposent leurs querelles sur la place publique. Leurs gouvernements tombent. Leurs journaux critiquent. Leurs citoyens manifestent, râlent, veulent que tout change mais que rien ne bouge. C’est d’ailleurs pour ces raisons qu’une démocratie, même imparfaite, même avec un Macron, un Trump ou un Netanyahou à sa tête, même lorsqu’elle cherche à limiter certaines oppositions, ressemble davantage à un chantier qu’à un palais. Penser que c’est une faiblesse est une erreur : c’est au contraire sa force. Une démocratie accepte d’être contredite. Elle peut mal le vivre, mais elle reconnaît en principe la légitimité du désaccord. La contestation y est intégrée au système. Et c’est peut-être là même la condition de son maintien, de sa durabilité et de sa survie : un gouvernement démocratique accepte sa faillibilité et la remise en cause.

Ainsi, ce qui paraît fragile dure, ce qui semble solide s’effondre immanquablement, souvent d’un coup, comme un château de sable.

Les démocraties changent leurs gouvernements, parfois dans la douleur. Les dictatures changent leurs prisons, leurs bourreaux et les cordes des pendus. Les peuples, eux, finissent toujours par demander des comptes aux uns comme aux autres. La différence est que, dans une démocratie, cette demande passe par les urnes ; dans une dictature, elle passe souvent par la rue. Pour l’une, c’est une alternance, pour les autres, une révolution. C’est le cas aujourd’hui en Iran, où les sbires du régime, en janvier dernier, ont fusillé, à bout portant et par dizaines de milliers, les opposants dans la rue et jusque sur les lits d’hôpitaux. Depuis, elle les pend quotidiennement ou les enferme. La République islamique d’Iran survit dans le sang de sa population.

Ça ne durera pas : lorsqu’un régime doit sans cesse employer la force contre sa propre jeunesse, ce n’est pas un signe de puissance, c’est un aveu de faiblesse. Les poubelles de l’Histoire sont pleines des certitudes des tyrans qui paraissent d’abord indestructibles avant de s’effondrer, parfois sans presque combattre, lorsque plus personne ne croit à la fiction de leur invincibilité, ou lorsque les démocraties prennent conscience de leur propre force et cessent enfin d’avoir peur. Hitler, Staline, Pol Pot, Ceaușescu, et d’autres, jusqu’à récemment Ben Ali et Moubarak : dans les poubelles de l’Histoire.

La dictature iranienne, comme toutes les autres avant elle, repose sur une fiction : celle de l’infaillibilité. Le Guide suprême ne doute pas, et on ne peut douter de lui sans douter de Dieu. Le dogme ne doit pas et ne peut pas être contesté. Cette prétention extraordinairement blasphématoire de parler au nom de Dieu lui donne une puissance particulière. Le pouvoir ne se contente plus de gouverner les corps ; il cherche à gouverner les âmes et les esprits. Désobéir ne devient plus seulement une faute politique. Cela devient un péché.

Dès lors, la vérité est un danger. On la censure, on la maquille, on la traque, on l’enferme, et on croit la tuer. Mais elle ne meurt jamais. Le régime de Téhéran ne gouverne plus le peuple ni même le réel ; il gouverne son propre récit. C’est là la folie de toutes les tyrannies, qu’elles se réclament de la race, de la révolution, de la nation ou de Dieu. Depuis 1979, cette théocratie gouverne par la peur et vit dans la peur. Peur des hommes, des femmes, des poètes, peur de la liberté et peur de la vie. Mais bouffi de prétention, il croit qu’en contrôlant la rue, il peut encore gouverner les consciences.

La démocratie, elle, ne promet pas le paradis. Elle ne supprime ni l’injustice ni l’erreur. Elle tolère même parfois la médiocrité. Elle ne parle pas au nom de Dieu, mais au nom des hommes. Elle se donne le droit à l’erreur et permet la correction. Quand une dictature se trompe, elle réprime. Quand une démocratie se trompe, elle débat, parce qu’elle pense que la grandeur d’un régime ne se mesure pas à sa capacité de faire taire les critiques ou au nombre de cadavres allongés sur les trottoirs, mais à sa capacité d’écouter l’opposition sans trembler, et même de l’institutionnaliser. Ça fait une immense différence. Les découvertes, les réformes sociales, les conquêtes des droits civiques, l’émancipation des femmes, la liberté de conscience : toutes ces avancées ont commencé par une voix dissidente. Une démocratie peut supporter un journal hostile, une manifestation, une alternance électorale. Une théocratie reste pétrifiée dans ses certitudes d’un autre âge. Les démocraties débattent quand les dictatures ordonnent. Elles consultent quand les dictatures imposent. Elles respectent la vie quand les dictatures vénèrent la mort. Un décalage qui laisse parfois penser que les peuples libres sont condamnés à perdre. Mais non : l’Histoire démontre le contraire, même s’il est malheureusement vrai que les démocraties paraissent souvent lentes lorsqu’elles affrontent les régimes autoritaires.

Ce protocole d’accord entre Washington et Téhéran est un symptôme de cette lenteur. Peu importe qu’il soit signé par naïveté ou pour on ne sait quels intérêts inavouables, politiques ou économiques, ou qu’il s’inscrive dans on ne sait quel calendrier électoral. Pour les Iraniens, ça ne fait pas la différence. Ils continuent de mourir. Le nombre des exécutions quotidiennes est en hausse, comme si ce protocole était un permis de tuer les opposants.

Pour le régime de Téhéran, ce n’est qu’un sursis. La République islamique d’Iran est condamnée par son peuple et par l’Histoire . Dieu est peut-être éternel. Les hommes qui prétendent parler, piller et tuer en son nom ne le sont pas. Jamais. À cet instant, les mollahs et les Gardiens de la révolution ont beau se pavaner, crier victoire en brandissant ce protocole d’accord illusoire, ils portent déjà l’odeur de leur propre fin : celle des charniers.

Comme n’importe quelle autre dictature, la République islamique d’Iran n’est qu’un brasier : elle impressionne, elle brûle tout et elle semble invincible. Mais elle consomme son propre combustible. Les dictatures ne durent jamais. Une démocratie, c’est une petite lampe. Sa flamme est fragile, vacillante, sa lumière parfois incertaine. Elle demande beaucoup d’attention. Pourtant, génération après génération, c’est elle qui continue de brûler.

L’Histoire moderne n’est pas celle de l’éternité des dictatures. Elle est celle de leur disparition. Il nous faudrait le courage de ne pas l’oublier pour sauver des milliers de vies iraniennes innocentes.

Jean-Marie Montali est coauteur avec Emmanuel Razavi de « La pieuvre de Téhéran » (2025) et de « Paris-Téhéran : le grand dévoilement » (2026) aux Éditions du Cerf.

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