La défaite de Dien-Bien-Phu est consommée. Elle est cinglante, mais pourrait ne pas être définitive. Si le corps de bataille français a été atteint dans ses forces vives, notamment les unités de chasseurs parachutistes et de la Légion animés par quelques fougueux chefs de bataillon, la grande majorité du CEFEO est intacte. Par ailleurs, le corps de bataille de Giap est momentanément épuisé par sa victoire.

Quelles lectures peut-on donner de la défaite française ?

Les raisons d’un échec

La victoire défensive de Na San de 1952 a incontestablement conforté les autorités militaires dans leur suffisance à l’égard de l’ennemi.

Ce dernier a été totalement sous-estimé, dans ses capacités tactiques comme techniques, mais également dans sa volonté de l’emporter.

Militairement, l’erreur consistant à implanter une base aéro-terrestre à près de 400 km de Hanoï est énorme. La ligne logistique et tactique française devient beaucoup trop étirée. Mais personne ne proteste officiellement, ni chez les militaires de haut rang, ni parmi le personnel politique, au point d’empêcher l’installation de la base.

Au plan du commandement, jugé seul responsable du désastre, Henri Navarre est relevé de son commandement et placé sans emploi.

L’armée de l’air a été constamment sur-employée au-delà de ses capacités opérationnelles réelles.

Des voix se sont, certes, élevées, mais trop discrètement au nom du principe de la hiérarchie militaire.

Le général Lauzin, commandant de l’air en Extrême-Orient, a exprimé ses réticences quant aux capacités de l’armée de l’air à ravitailler et défendre la base aéro-terrestre de Dien-Bien-Phu. Il en va de même du général Dechaux, responsable du groupement tactique aérien nord, et du colonel Nicot, qui avait pourtant assuré le pont aérien avec Na San et qui connaissait parfaitement la situation de Dien-Bien-Phu. Le temps de vol des appareils pour ravitailler les deux camps ou y faire des appuis-feu est quasiment multiplié par deux dans le second cas et l’efficacité opérationnelle divisée par deux, du coup. Les avions de chasse ne disposent que d’une dizaine de minutes d’intervention contre les troupes du Viet-Minh. Navarre persiste cependant.

L’armée de l’air s’engage quand même à fournir 180 tonnes de ravitaillement par jour, à la condition que les troupes au sol du camp soient capables de maintenir l’intégrité de la piste d’aviation. Il faut considérer que ces chiffres ne sont nullement anodins et représentent la rotation quotidienne de pas moins 80 « Dakota » DC3. Cette approche très optimiste n’est pas sans rappeler les prétentions de la Luftwaffe à ravitailler par voie aérienne les troupes allemandes encerclées à Stalingrad durant la Deuxième Guerre mondiale.

Par ailleurs, les chasseurs-bombardiers et chasseurs de l’aviation ainsi que de l’aéronavale tentent de harceler les voies au sol pour empêcher l’arrivée autour de Dien-Bien-Phu de renforts de l’APVN. C’est un fiasco et Navarre commence à s’en inquiéter dès les débuts de 1954.

Les chasseurs Bearcat attachés à la base aéro-terrestre, qui devaient permettre de « desserrer » l’étreinte du Viet-Minh, sont détruits au sol dès le 13 mars 1954 par les artilleurs vietnamiens. Plus aucun vol de jour n’est possible dès la deuxième quinzaine de mars. Les atterrissages de nuit sont bientôt abandonnés également devant l’ampleur de la DCA ennemie. Seuls les ravitaillements par parachutage demeurent possibles, et encore, de nombreux parachutes tombent-ils chez l’ennemi.

En avril, les Américains proposent l’intervention de leur aviation stratégique depuis les Philippines (opération Vautour). Mais l’armée de l’air française est obligée de décliner cette offre car elle ne dispose ni des équipages nécessaires ni du temps pour les former pour armer les « Super-fortress » B-29 proposées par les Américains.

Au total, l’aviation française perd plus d’avions et d’équipages au-dessus de Dien-Bien-Phu que durant tout le reste de la guerre (39 avions détruits, 22 navigants tués et 55 disparus).

Au sol, les conséquences militaires sont, bien entendu, très importantes.

1 142 combattants des 17 bataillons engagés dans les combats sont déclarés morts, y compris parmi les 680 personnels volontaires – dont de nombreux non-brevetés parachutistes – qui acceptent de sauter dans des conditions dantesques « pour l’honneur et les copains », deux jours seulement avant la chute du camp alors qu’ils savent que tout est consommé. 1 606 autres sont portés disparus (essentiellement des membres des bataillons vietnamiens). 4 436 blessés sont également comptabilisés. Le corps de bataille français est sérieusement atteint, mais ne représente qu’un vingtième des troupes – certes les meilleures – présentes en Indochine.

Le Viet-Minh fait prisonnier plus de 10 000 hommes, dont plus de 60 % vont mourir dans les camps de travail-rééducation en 4 mois. Le Viet-Minh leur refuse en effet le statut de prisonnier de guerre et les assimile à des « assassins du peuple vietnamien », dont la ration alimentaire est calculée en fonction du degré de « conscience politique » des prisonniers ! Une sorte de mise à mort programmée comme dans le système du goulag mis en place par les bolcheviks de Lénine et de Trotski dès mars 1918. Les prisonniers de Dien-Bien-Phu sont généreusement filmés par le cinéaste soviétique Roman Karmen, qui, pour que le spectateur soit bien persuadé qu’ils sont très nombreux, les fait repasser plusieurs fois devant sa caméra.

Le Viet-Minh reconnaît 4 020 tués et 9 118 blessés, ce qui semble quelque peu sous-estimé.

Il est avéré que le corps de bataille de Giap est considérablement affaibli par sa victoire et n’aurait pas pu reprendre de combats sérieux avant plusieurs mois.

Les dimensions politiques de la défaite

Le 25 janvier 1954 s’ouvre à Berlin une conférence réunissant les alliés occidentaux et l’Union soviétique afin de statuer sur le rôle et la place de l’Allemagne et de l’Autriche, toutes deux occupées militairement. La conférence se tient du 25 janvier au 18 février 1954, et aboutit à un échec en ce qui concerne les questions à l’ordre du jour.

En revanche, elle est marquée par un incontestable succès diplomatique du camp communiste puisqu’il est décidé à l’issue de la conférence qu’une autre rencontre doit s’ouvrir, deux mois plus tard, à partir du 26 avril 1954, à Genève, pour évoquer la fin de la guerre de Corée, mais surtout pour tenter de trouver une solution diplomatique à la guerre d’Indochine. Les dirigeants français, notamment Georges Bidault, ministre des Affaires étrangères des deux gouvernements Laniel, du 8 janvier 1953 au 19 juin 1954, sont favorables à l’inscription de la question indochinoise dans la future conférence de Genève, ce qui en dit long sur leur volonté d’en finir avec la guerre.

Pour le camp communiste, la victoire diplomatique est non négligeable Alors que les États-Unis sont hostiles à toute forme de reconnaissance officielle de la République populaire de Chine (RPC), les Soviétiques réussissent à imposer sa présence à Genève.

Lorsque s’ouvre la conférence, le camp communiste est en position de force pour plusieurs raisons. Les différentes parties (soviétiques représentés par Molotov, chinois avec Zhou Enlai, vietnamiens avec Pham Van Dông) se réunissent à Moscou en avril 1954. À cette date, le sort du camp retranché de Dien-Bien-Phu est déjà quasiment scellé. Les partenaires communistes se répartissent en quelque sorte les rôles, dans la conférence à venir, comme dans un film policier où les « bons » et les « méchants » flics jouent une partition commune pour obtenir les aveux du suspect. Les Chinois et les Vietnamiens sont chargés de présenter la situation telle qu’elle existe à leurs yeux, tandis que les Soviétiques sont chargés de présenter des solutions et de négocier avec le camp occidental.

Ce dernier, au contraire, arrive en ordre dispersé. Les Américains n’ont accepté que du bout des lèvres l’idée de la conférence et n’accordent leurs violons ni avec les Français, ni avec les Britanniques. Alors que les alliés occidentaux ont en commun la volonté d’en finir avec la guerre, les États associés d’Indochine se refusent à la moindre concession face au Viet-Minh qu’ils considèrent comme une force rebelle. Les relations entre l’Empereur Bao Daï et le gouvernement Laniel sont pour le moins tendues et l’Empereur n’accepte de participer à la conférence que si la France s’engage par écrit à refuser toute idée de partition du Vietnam.

La conférence s’ouvre le 26 avril 1954 à Genève. Anthony Eden et Viatcheslav Molotov la coprésident Les États-Unis sont représentés par John Foster Dulles puis par le général Walter Bedell Smith. La délégation française est menée par le ministre des Affaires étrangères, Georges Bidault. Une équipe de diplomates (Jean Chauvel, Raymond Offroy, Jean Risterruci, Jacques Roux) est complétée par des experts militaires (colonels de Brébisson, Guillermaz et Fleurant), placée ensuite sous la houlette du général Henri Delteil. Une délégation du gouvernement de Bảo Đại est dirigée par Nguyen Quoc Dinh, tandis que le Laos et le Cambodge sont aussi représentés.

Avant même les résultats de la conférence, la Chine de Mao marque un point notable, puisque c’est la première fois qu’elle participe à une conférence internationale.

À l’ouverture des négociations, ce sont surtout les questions portant sur la Corée qui sont abordées, sans d’ailleurs que la conférence ne parvienne à un accord.

Les négociations sur l’Indochine ne commencent réellement qu’au lendemain de la chute du camp retranché de Dien-Bien-Phu, le 7 mai 1954. À ce moment, les États-Unis proposent secrètement au gouvernement Laniel d’entrer en guerre au Vietnam contre une demande d’aide officielle et sans promettre d’engager leurs forces terrestres. Les États-Unis encouragent les Français à la plus grande fermeté dans les négociations, mais ne veulent pas vraiment intervenir militairement. À ce prix, jugé trop lourd, les Français déclinent l’offre. Mais la presse révèle une partie de ces tractations qui incitent le camp communiste, avec l’appui objectif des Britanniques – se présentant en grands champions de la paix – à accélérer un règlement diplomatique de la guerre d’Indochine.

À la mi-mai, Molotov admet l’idée d’un contrôle international de l’armistice. Eden impose le principe de réunions à huis clos, afin de faciliter les négociations. Zhou Enlai, allant à l’encontre des positions du Viet-Minh, admet que les accords à venir pourraient être adaptés au Cambodge, au Laos et au Vietnam en fonction de situations différentes. Pendant près d’un mois, pourtant, la conférence officielle piétine, tandis que les négociations sur la Corée échouent.

Au début du mois de juin, la RDVN revendique le Tonkin, avec Hanoï et Haiphong, ainsi qu’une partition, à caractère purement militaire et à titre temporaire, la réunification devant intervenir après des élections dans l’ensemble du Vietnam. Le Viet-Minh entend ainsi profiter d’une position de force. Pham Van Dong se montre particulièrement agressif en voulant faire reconnaître les mouvements communistes cambodgiens (Khmer Issarak) et laotiens (Pathet Lao) comme gouvernements légitimes de ces pays. C’est la délégation chinoise qui contraint celle de la RDVN à renoncer à faire reconnaître les « partis frères » cambodgien et laotien.

En France, la situation politique est toujours aussi instable. Début juin 1954, le gouvernement de Joseph Laniel est renversé par la chambre des députés et Pierre Mendès France arrive aux affaires, le 12 juin 1954.

Mendès France a fait connaître son opposition à la guerre d’Indochine dès 1950. Il veut aboutir coûte que coûte à un accord. Pour ce faire, il n’hésite pas à user de la menace de sa démission si la conférence n’a pas abouti au 20 juillet 1954. Le 7 juillet, il met l’opinion publique devant ses responsabilités en menaçant d’avoir recours au contingent si la guerre doit se poursuivre. Or, c’est exactement ce que tous les gouvernements successifs, depuis 1946, ont toujours refusé d’envisager par crainte de l’hostilité d’une majeure partie de l’opinion française.

En fait, c’est par le biais des discussions techniques sur les questions militaires que la conférence progresse véritablement. À la fin du mois de mai, sur proposition de Zhou Enlai, Bidault et Pham Van Dong acceptent le principe que les délégués militaires français et vietnamiens négocient directement. C’est à ce moment que le général Henri Delteil, qui a connu l’Indochine dans l’entre-deux-guerres et qui est adjoint de Navarre en 1953, rejoint la conférence pour en diriger, du côté français, les dimensions militaires.

Les discussions militaires portent sur des dimensions très concrètes comme l’évacuation des blessés de Dien-Bien-Phu, mais plus encore sur la très grave question des zones contrôlées par les uns et les autres.

C’est encore Zhou Enlai qui propose l’idée d’un rassemblement des forces militaires du Viet-Minh et de la France dans des grandes zones homogènes. D’abord hostiles, les représentants de l’armée populaire du Vietnam (APVN) finissent par se ranger à cette solution. La partition du Vietnam est, dès lors, envisagée. Les discussions sont cependant très difficiles et plusieurs semaines se passent en débats sans fin. Le général Delteil note dans ses souvenirs : « notre mauvaise foi est réciproque, la mienne autant que celle des autres. » Il faut également noter qu’au moins une des réunions entre militaires français et APV a lieu dans une résidence privée, à l’insu des représentants de Bao Daï, preuve que ces derniers sont marginalisés dans les discussions.

À compter du 20 juin 1954, le principe de la partition du Vietnam n’est plus remis en question, à l’exception des représentants de Bảo Đại, qui quittent alors la conférence se sentant totalement abandonnés par les autres négociateurs.

À la fin du mois de juin, le plan de cessez-le-feu élaboré par les militaires est prêt. Le retrait des troupes françaises du Tonkin fait l’objet de négociations très serrées. Les militaires de l’APVN exigent un départ rapide et total réalisé dans un temps très court de 60 jours. Cela contraindrait les Français à abandonner de nombreux matériels et équipements, mais aussi certaines unités, difficiles à rassembler. Une fois de plus, c’est la délégation chinoise qui obtient des Vietnamiens qu’ils lâchent du lest.

L’autre question d’importance est la fixation de la ligne de démarcation. Chacun veut marquer son avantage. Pour les Français, elle doit être la plus au nord possible (19ᵉ parallèle), tandis que pour l’APVN, elle doit se situer sur le 13ᵉ parallèle. C’est en Chine que se dénoue la situation. Au début du mois de juillet 1954, lors d’entretiens avec Zhou Enlai à Liuzhou, Hô Chi Minh accepte finalement une partition sur le 17ᵉ parallèle. Les négociations sont donc sévères aussi entre alliés communistes.

Par exemple, de retour à Genève, Zhou Enlai concède unilatéralement à Mendès France un délai de deux ans entre l’armistice et un vote sur la réunification du Vietnam, quand la délégation Viet-Minh voulait un délai court de six mois. Zhou menace la République démocratique du Viêt-Nam de lui couper les vivres si elle n’obtempère pas.

Les accords sont finalement signés le 21 juillet 1954 à 3 h 20 du matin. Pour permettre à Mendes France de respecter sa parole, les horloges du Pavillon des Nations où se déroulent les négociations ont été bloquées à minuit, le 20 juillet. Compte tenu du temps qu’il faut pour prévenir toutes les unités, la date du cessez-le-feu n’est pas unique. Elle est fixée au 27 juillet au nord-Vietnam, au 1ᵉʳ août au centre-Vietnam, au 6 août au Laos, le 7 août au Cambodge et le 11 août au sud-Vietnam.

Une dernière difficulté se révèle pourtant. Les États-Unis refusent de s’engager sur un texte écrit. En effet, ils se refusent à reconnaître la Chine communiste de Mao Ze Dong, et le fait de signer un document officiel aurait avalisé l’existence internationale de la République populaire de Chine (RPC). Molotov, président de la conférence, accepte donc de s’en tenir à un document oral au grand dam de Zhou Enlai qui tenait, bien sûr, beaucoup à un texte écrit. Cela ne pose pas de véritable problème au niveau du droit international puisque depuis 1933, la Cour internationale de justice reconnaît aux traités oraux le même caractère de validité et d’obligation qu’aux traités écrits.

Une guerre de 9 années s’achève ainsi. Elle est suivie par une fuite de nombreux Vietnamiens du nord de la péninsule pour échapper au pouvoir communiste. Au total le nombre de réfugiés ayant fui le nord-Vietnam est évalué, après les accords de 1954, à environ 800 000 personnes, dont de nombreux catholiques. La chute de Saïgon en 1975 allait encore pousser vers la France environ 120 000 « boat people », soit davantage que les Harkis d’Algérie et de leurs familles en 1962.

Dien-Bien-Phu : responsabilités politiques et mises en mémoire

Si la défaite de Dien-Bien-Phu constitue une sorte d’électrochoc et de prise de conscience par la communauté nationale du déclin de la France, l’intérêt mémoriel ne dure pas forcément longtemps.

À force d’insistance et pour éviter un scandale médiatique, le général Navarre obtient du gouvernement Mendès France la mise en place d’une commission d’enquête au début de l’année 1955, placée sous la présidence du général Catroux. En décembre 1955, cette commission rend des avis pour le moins mitigés.

Le rapport « Catroux » souligne les erreurs commises par les généraux Navarre et de Castries, mais les trouve excusables en fonction de la situation particulière dans laquelle se trouvait le CEFEO. Il est sévère surtout pour René Cogny. Pourtant, à l’encontre des recommandations du rapport, c’est Navarre qui est placé sans commandement puis en 2ᵉ section alors que Cogny poursuit une belle carrière jusqu’à sa disparition accidentelle en 1968. Surtout, malgré les demandes réitérées de Navarre, il est décidé que les conclusions du rapport ne doivent pas être rendues publiques. Il ne ressurgit qu’en 1968, exhumé par l’historienne Georgette Elgey.

Que la responsabilité des milieux dirigeants politiques français dans la défaite soit engagée relève du pléonasme.

Non pas tant d’ailleurs au niveau de la trop fameuse « instabilité gouvernementale » de la IVᵉ République – au vrai ce sont quasiment toujours les mêmes dirigeants qui se succèdent dans les différents gouvernements de 1946 à 1954, sauf pendant le gouvernement d’Antoine Pinay du 8 mars 1952 au 7 janvier 1953 – que dans l’incapacité de long terme des dirigeants français à déterminer une ligne claire à l’égard de l’Indochine. Le drame est qu’il allait en être exactement de même en Algérie.

N’ayant pas de véritable politique indochinoise, sauf à sortir à n’importe quel prix de la péninsule devenue un bourbier simplement par inconsistance et absence de projet de leur part, ils ont donné des missions irréalistes aux militaires sans leur en donner les moyens de réalisation. En Indochine, l’exigence de résultats demandée aux militaires par les milieux dirigeants de la IVᵉ République, fermant les yeux sur les moyens pour y parvenir, fait immanquablement penser à la même inconsistance politique à l’égard de l’armée en 1957 en Algérie, donnant par décret des pouvoirs de police à l’armée, exigeant des résultats contre le terrorisme, mais jouant les aveugles face aux conséquences possibles d’une telle démarche.

La responsabilité des élites vietnamiennes est également lourdement engagée. Jean de Lattre de Tassigny l’avait compris et l’avait fort bien exprimé dans son discours du lycée Chasseloup-Laubat lors de la remise des prix en juillet 1951, dans lequel il exhortait les élites indochinoises à s’engager – dans un camp ou dans l’autre – dans le combat. Mais il n’y a guère de motivation idéologique au sein du régime de Bảo Đại largement gangrené par la corruption.

Depuis Dien-Bien-Phu, les mises en mémoire de la défaite sont variables selon les composantes politiques françaises, tant la mémoire de cette guerre ne fait pas l’unanimité.

Les communistes ont été la seule famille politique à prendre fait et cause pour le Viet-Minh. De nombreux communistes (Léo Figuères, Pierre Courtade, Eugénie Cotton, titulaire du « Prix Staline ») encensent le régime communiste vietnamien dans les colonnes de l’Humanité et servent d’intermédiaires entre Moscou et Ho-Chi-Minh. Le rôle des communistes français est honoré par le Viet-Minh qui donne le nom de « Figuères » ou « Cotton » à des convois de prisonniers du CEFEO libérés. Le communiste Georges Boudarel (1926-2003) est Can-Bô (commissaire politique) au camp de prisonniers 113, avant d’être « recyclé » au sein de l’université de Paris VII. Les députés communistes refusent de s’associer à l’hommage rendu aux combattants de Dien-Bien-Phu, le 9 mai 1954 à l’Assemblée nationale.

En face, le chanteur de la droite nationale Jean-Pax Meffret a intitulé une de ses chansons « Dien-Bien-Phu ». Outre les grandes fédérations, plusieurs associations spécifiques d’anciens combattants entretiennent la mémoire des anciens d’Indochine (Association des combattants de l’Union française (ACUF), Association nationale des anciens et amis de l’Indochine (ANAI), Association nationale des anciens prisonniers et internés (ANAPI).

Pour les autres courants de pensée, la mémoire de Dien-Bien-Phu oscille entre méconnaissance et incompréhension.

Après de difficiles négociations, le protocole franco-vietnamien du 2 août 1986 rend possible le rapatriement des corps enterrés dans des cimetières au Viêt-Nam que le gouvernement de cet État souhaite voir disparaître. Les transferts de corps se déroulent en 1986-1987. Un mémorial est érigé sur le site de l’ancien « camp Gallieni » de Fréjus qui avait accueilli des tirailleurs annamites durant la Grande Guerre. La nécropole nationale est inaugurée le 16 février 1993, regroupant les restes de 24 020 militaires et civils morts en Indochine, complétée par un mur des noms, créé en 1996, qui porte le nom des 34 000 morts qui ne reposent pas à Fréjus. C’est là que reposent les cendres de Marcel Bigeard, les pouvoirs politiques vietnamiens ayant refusé qu’elles soient dispersées à Dien-Bien-Phu, alors que Laurent Fabius a rendu un hommage appuyé à Giap lors de son décès.

Mais la fin de la guerre d’Indochine demeure aussi mal connue que toute la guerre. Le fait que le contingent n’ait pas été envoyé limite la mémoire vive de la guerre aux familles de combattants. Les pratiques de terrorisme intellectuel du Parti communiste, faisant « caillasser » les ambulances embarquant des blessés en provenance d’Indochine à Toulon, la généralisation du thème de « la sale guerre » qui serait faite en faveur de Michelin et des grands planteurs d’hévéa, le désintérêt de la communauté nationale pour une guerre lointaine physiquement comme psychologiquement, l’ambiance des « trente glorieuses », font que la défaite est vite digérée par l’immense majorité des Français.

Mais les jeunes capitaines qui ont combattu avec fougue le communisme au Tonkin, à qui on fait abandonner leurs supplétifs Thaï et Moï, promis à une mort certaine, allaient s’en souvenir en avril 1961, alors qu’ils l’avaient emporté sur le terrain, sans pour autant gagner les cœurs des Algériens.

Pour aller plus loin,

– Ivan Cadeau, François Cochet, Remy Porte (dir.) : La guerre d’Indochine, dictionnaire, Paris, Perrin, 2021.

– François Cochet, Georges Catroux, un militaire bien politique, Paris, Perrin/Pierre de Taillac, 2025.


François Cochet

François Cochet est professeur émérite d’histoire contemporaine de l’université de Lorraine-Metz. Il est spécialiste des guerres et de l’expérience combattante (XIXᵉ-XXIᵉ siècles) ainsi que des questions mémorielles des conflits contemporains. Il préside le conseil scientifique du Mémorial de Verdun et collabore régulièrement avec le musée de la Grande Guerre de Meaux. Il est l’auteur de plusieurs dizaines d’ouvrages personnels ou en direction, dont 1914-1918, fin d’un monde, début d’un siècle, Paris, Perrin, 2014 et 2017 (prix Louis Marin de l’Institut) et Georges Catroux, un militaire bien diplomate, Perrin/Pierre de Taillac, 2025.

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