À propos de : Rudolf Carnap, La Syntaxe logique du langage, Gallimard,491 pages, 27 €.

Pourquoi lire La syntaxe logique du langage, de Rudolf Carnap (1891-1970) ? Pourquoi faire l’effort de se lancer dans l’exploration difficile, passablement rugueuse, d’un ouvrage à l’apparence rébarbative ? Des pages entières de calcul propositionnel rebutent les impatients. Avec Carnap, la lecture devient un travail ardu, – évolution que je tiens pour salutaire. Alors, qu’y gagne-t-on ? Il aura fallu laisser passer près de cent ans pour que l’édition française se décide enfin à proposer une traduction – due au regretté Jacques Bouveresse – du maître-livre d’un des plus grands philosophes du vingtième siècle. C’est chose faite désormais, dans la prestigieuse « Bibliothèque de Philosophie », fondée au sortir de la dernière guerre par Jean-Paul Sartre et Maurice Merleau-Ponty, chez Gallimard.

Le carrefour Carnap

L’œuvre de Carnap constitue un carrefour de la pensée où viennent se croiser des auteurs auxquels le rapport de notre philosophe est tantôt pour le moins nuancé, comme avec Russell et Hilbert, parfois plus franc, comme avec Wittgenstein, ou en interaction directe, comme avec Tarski et Gödel. Ainsi Carnap fut-il l’un des premiers (en septembre 1930) à avoir été informé par Gödel en personne, et oralement, de la réussite de sa grande démonstration de l’incomplétude de l’arithmétique, qui allait chambouler la culture comme rarement. Par ailleurs, sa fidélité à la pensée de Frege, pour qui l’arithmétique fait partie de la logique, lui fournissant ses fondements, resta indéfectible : « Carnap n’a jamais cessé de se comporter comme un élève de Frege », rappelle Bouveresse. En aucun moment il ne dévia de la ligne logiciste. Dans les années 20 et 30 du XXᵉ siècle, Carnap participa aux activités du Cercle de Vienne, le creuset de l’empirisme logique, dit aussi positivisme logique, dont l’histoire des idées le tient pour la figure dominante. Ce livre, La syntaxe logique du langage, essaie de confectionner la synthèse de trois courants : la logicisation des mathématiques (héritage, donc, de Frege), la métamathématique (également appelée « logique mathématique », héritage de Hilbert), et la méthode de traitement arithmétique de la syntaxe forgée par Gödel. De fait, il s’agit d’un livre de méthode, comme le furent en leur temps le Discours de la Méthode de Descartes, et l’ Introduction à l’étude de la médecine expérimentale de Claude Bernard. Et d’une réponse au séisme causé par les découvertes de Gödel.

La syntaxe logique, une méthode

Méthode : la syntaxe logique contient trois éléments. D’abord, « la théorie formelle des formes linguistiques » du langage, ensuite « l’énoncé systématique des règles formelles qui le gouvernent », et enfin « l’exposé des conséquences qui découlent de ces règles ». Toute l’affaire exprime la tentative de construire un langage formel d’une précision la plus proche possible de l’absolu, qui serait le seul digne de confiance, le seul légitime, déclassant tous les autres. Cette prétention – qui anime le texte véritablement génial de Carnap – reprend à trois siècles de distance le vieux rêve, qu’il échoua à réaliser, développé par Leibniz, d’une « caractéristique universelle » (d’ailleurs Frege s’est référé à Leibniz à plusieurs reprises). Dans le mot « caractéristique », écoutez son synonyme : « langage » (ensemble de caractères). Aux yeux de Carnap, « le système d’une langue, lorsqu’on ne considère que la structure formelle, est un calcul » ; il s’agit, en considérant toute langue comme un langage, à la fois de ramener tout langage à sa formalité, et de construire le langage de la science, appelé à devenir le seul qui vaille.

Le sens de l’hostilité à la métaphysique

Carnap, à l’instar de tous ses collègues du Cercle de Vienne, en était persuadé : « la philosophie doit être remplacée par la logique de la science -c’est-à-dire par l’analyse logique des concepts et des propositions des sciences, car la logique de la science n’est autre chose que la syntaxe logique du langage de la science ». Une analyse logique vide les concepts, et plus généralement les mots, de leur signification, pour ne les utiliser que comme des éléments formels ou des opérateurs dans un calcul. Les énoncés philosophiques ne parlent pas du monde, mais de la structure du langage au sein duquel nous parlons du monde. Ces énoncés ne portent pas sur le monde, ni non plus sur le langage, mais sur les formes du langage et les systèmes linguistiques. Ce programme à la vertigineuse radicalité trouve appui sur un constat, pour le moins contestable : «les prétendues propositions de la métaphysique, de la philosophie des valeurs, de l’éthique (dans la mesure où celle-ci est traitée comme une discipline normative, et non pas comme une recherche, de nature psycho-sociologique, portant sur des faits) sont de pseudo-propositions ; elles n’ont pas de contenu théorique, elles ne font que traduire les sentiments éprouvés par quelqu’un ». Sans s’en rendre compte, dans une perspective que l’on peut qualifier de scientiste, en éliminant la face péjorative de ce mot, c’est-à-dire en considérant le scientisme dans sa grandeur, celle de la mathesis universalis de Descartes et de Leibniz, et celle du positivisme de Comte, la position eu égard à la culture développée par Carnap conspire avec le refus de la métaphysique exprimé par Nietzsche puis Heidegger. Risquons cet énoncé : Carnap, Nietzsche, et Heidegger, font partie du même monde, celui qui s’éloigne de la métaphysique, partageant l’imaginaire de cette prise de distance. Je mesure à quel point cette remarque ferait sursauter Carnap, tout comme je sais à quel point elle est exacte. Dans la perspective posée par Carnap, la notion de vérité elle-même est un pseudo-concept métaphysique, impossible à traiter syntaxiquement, et aussi douteux qu’inutile en logique.

Déréalisation et virtualisation

La syntaxe logique du langage exige de traduire tout énoncé sur la réalité en éléments formels indifférents à la signification. Appelons déréalisation cette pratique. Le langage carnapien laisse le réel au vestiaire ! La méthode construite par Carnap est un programme de déréalisation, et, me semble-t-il, de virtualisation. Voici comment, voici pourquoi. La démarche de Carnap conduit à une impasse (tout comme la méthode de Descartes en son célébrissime Discours). Le réductionnisme carnapien ne mène pas au port espéré. Si Kant voulut borner le champ de la métaphysique, Carnap va plus loin encore, le détruisant principiellement, d’emblée, édifiant sur cette terre brûlée une nouvelle discipline : « une fois que la philosophie a été purifiée de tous les éléments non-scientifiques qu’elle peut contenir, (…) la logique de la science prend la place de l’enchevêtrement inextricable de problèmes que l’on désigne du nom de philosophie ». La destruction de la métaphysique est la condition de possibilité de l’érection de cette syntaxe logique du langage. Or, cette destruction ne se déduit pas des travaux de Carnap, ni de ceux de du Cercle de Vienne, mais les conditionne, en prépare le terrain ; elle les présuppose. De fait, rien de scientifique ne la caractérise. Voyons plutôt dans cette destruction préparatoire un coup de force souverain : une décision métaphysique. Décider, comme se le permet Carnap, que la métaphysique est un amas de pseudo questions oiseuses à renvoyer à la caducité, est déjà une décision métaphysique de l’eau la plus pure prise à l’intérieur même de la métaphysique. Réputer comme étant de pseudo questions les questions métaphysiques est d’un péremptoire qui s’aveugle devant la réalité. La logique de la science dévoile alors son véritable visage : un refuge contre la réalité et ses questions.

À propos du langage : Heidegger plus profond que Carnap

Il n’est pas vrai que le langage soit du calcul. S’il l’est dans cette discipline pour laquelle j’ai la plus grande admiration (j’ai été l’élève de l’une de ses plus illustres figures, Jean Largeault), la logique, il ne l’est ni chez les bêtes, ainsi que les progrès de l’éthologie permettent de le saisir, ni chez les hommes, où de plus il n’existe pas sur le même mode que chez les animaux et les logiciens à la Carnap, puisqu’il se particularise dans les langues et dans la parole. À la limite, il n’y a pas de langage chez les humains, il n’y a que la langue et la parole. « Die Sprache spricht », postula Heidegger : la langue parle, ou mieux : la parole parle ; conséquences : la langue est la parole, la parole est la langue. Exempt des préjugés scientistes, qui sont involontairement des décisions métaphysiques concernant la réalité et le langage, Heidegger a mieux compris que Carnap les enjeux de la question du langage. Ni la langue ni la parole, ni les langages animaux, ne sont composés de signes tels que Carnap les définit. Comte lui-même, ce positiviste antérieur au positivisme logique, pour lequel Carnap avoue du respect, choyait explicitement l’ambigüité et l’équivoque des mots, en quoi il voyait un trésor.

Politique : une hygiène de la pensée pour la France

La France subit une crise de la pensée citoyenne. La réflexion sur le bien commun s’est archipélisée en égoïsmes, corporatismes, péroraison de lobbies multiples, n’exprimant que des intérêts particuliers là où la considération de l’universel devrait régner. « L’opinion a toujours tort », écrivit un autre philosophe, Gaston Bachelard, elle « pense mal, elle ne pense pas. Elle traduit des besoins en connaissances » – ce constat reste vrai de l’opinion tant qu’elle est particulière, tant qu’elle ne s’arrache pas au particulier pour se hisser à l’universel, qui en politique est la traduction du bien commun. C’est ici que la lecture d’un penseur comme Carnap peut servir de médicament. Non pour tracer des plans sur la comète, ce qui demeure généralement l’affaire des idéologues, mais pour enseigner une hygiène de l’intelligence, pour penser mieux, pour mieux penser, pour réactiver l’art d’être scrupuleux dans l’expression de ses opinions, art aujourd’hui perdu dans le pays qui vit naître Descartes. Par exemple : on pense mieux après s’être intéressé à la différenciation des concepts de déductibilité et de conséquence telle que Carnap la dissèque. Voici quelques-uns des scrupules auxquels tout citoyen devrait être attaché comme à la prunelle de ses yeux, propres à clarifier et redynamiser la conversation commune : porter attention à la légitimité logique des consécutions, des déductions, des inférences, à la qualité formelle des enchaînements argumentatifs. Comprenons : redevenir cartésiens. Comme tous les logiciens, mais avec une soif de radicalité en ce domaine inégalée, Carnap nous délivre une leçon d’arrachement à nous-mêmes ; nous lui devons reconnaissance pour cet entraînement à l’ascèse. Rapporter la démarche de Carnap à la politique n’’est pas une extrapolation hasardeuse de l’interprétation. Le Cercle de Vienne professait un engagement à gauche, s’affirmant social-démocrate (au sens fort, pas encore dégradé dans la variante insipide et gélatineuse de libéralisme de moins en moins social que cette appellation désigne aujourd’hui), manifestant de l’hostilité au fascisme et aux conservatismes. Même non dite, la préoccupation politique habitait Carnap en sourdine dans son travail. Travailler à mieux penser, c’est travailler au bien commun.

Reprenons la question : que gagne-t-on à la lecture de La syntaxe logique du langage ? Certes, un plaisir purement intellectuel, désintéressé, dans lequel rien de sensible et d’affectif n’intervient pour troubler la limpidité du raisonnement, comme quand on passe de nombreuses heures de son weekend ou de ses vacances à faire des mathématiques, ainsi que le confesse Descartes, pour le pur bonheur. Mais surtout, au-delà du loisir égoïste, une hygiène de la pensée tout à la fois personnelle et collective. La philosophie n’est pas seulement utile pour soi, elle est utile pour la vie collective. La remarque de Descartes ne sera jamais démentie : « chaque nation est d’autant plus polie et civilisée que les hommes y philosophent mieux ; et ainsi que c’est le plus grand bien qui puisse être dans un Etat, que d’avoir de vrais philosophes ». Elle enseigne à chacun à bien penser. L’on me dira que Carnap est difficile à lire. Je répondrai alors : ce n’est pas le chemin qui est difficile, c’est le difficile qui est le chemin, aimait à affirmer Kierkegaard.


Robert Redeker

Robert Redeker est un philosophe et professeur agrégé de philosophie. Auteur notamment de Le Déshumain (2001), L’Éclipse de la mort (2017), Les Sentinelles d’humanité (2020) ou Descartes. Le miroir aux fantômes (2025), sa réflexion interroge la condition humaine dans la modernité, la disparition du sens du tragique et l’effacement de la transmission culturelle.

Agrégé de philosophie, Robert Redeker est né en 1954 de parents allemands dans une ferme du Couserans, au cœur des montagnes de l’Ariège. Il a été une quinzaine années durant membre du comité de rédaction de la revue Les Temps Modernes. Il fut chroniqueur à Libération Livres, Le Monde des Livres, L’Humanité, Bücher/Livres le supplément littéraire du Tageblatt, à Marianne, collaborant aussi au Figaro et au Figaro Magazine. Il produit l’émission L’Entretien Infini sur Radio Kol Aviv. Il est l’auteur de nombreux livres, dont certains sont traduits en italien, en danois, en espagnol, en anglais, et en arabe. Il aimerait qu’ils le soient un jour (avant de mourir) en hébreu et en occitan. Parmi ceux-ci citons : Egobody, Le Soldat impossible, L’Eclipse de la Mort, L’Abolition de l’âme, Éloge spirituel de l’attention, Descartes : le miroir aux fantômes.

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