Une querelle sur la mémoire de la Seconde Guerre mondiale, conjuguée à une campagne électorale ayant fait des réfugiés ukrainiens un enjeu de politique intérieure, a rendu la plus importante communauté immigrée de Pologne plus vulnérable qu’elle ne l’avait été depuis 2022.

L’article de BIRN s’ouvre sur l’agression particulièrement violente de Marharyta Nauman, une Ukrainienne de 49 ans travaillant comme chauffeuse de taxi à Leszno, dans l’ouest de la Pologne. En novembre 2025, un adolescent polonais de 16 ans qu’elle transportait l’a insultée en raison de sa nationalité avant de la frapper et de lui donner des coups de pied alors qu’elle était au sol. Les examens médicaux ont constaté plusieurs blessures et un traumatisme important.

Cette affaire sert de point de départ à une enquête plus générale sur la détérioration du climat entourant les Ukrainiens vivant en Pologne.

De la solidarité à la lassitude

Au printemps 2022, après l’invasion russe à grande échelle, la quasi-totalité des Polonais interrogés se déclarait favorable à l’accueil des personnes fuyant l’Ukraine. Fin 2025, cette solidarité s’était considérablement érodée : 48 % restaient favorables à leur accueil et 46 % y étaient opposés.

La tendance s’est poursuivie. En juillet 2026, 52 % des Polonais interrogés se déclaraient opposés à l’accueil des réfugiés ukrainiens, contre 42 % qui y restaient favorables.

Cette évolution ne signifie cependant pas un rejet général des Ukrainiens. Les sondages montrent que leur acceptation demeure élevée dans les relations quotidiennes : 83 % des Polonais accepteraient un Ukrainien comme collègue, 82 % comme voisin et 75 % comme médecin.

Il existe donc un paradoxe : les Ukrainiens sont de mieux en mieux intégrés dans la société polonaise réelle, tandis que « l’Ukrainien » abstrait devient progressivement une figure menaçante dans le discours politique.

Une hostilité qui devient parfois violente

Les statistiques policières suggèrent néanmoins que la détérioration du climat politique commence à produire des conséquences concrètes.

La police polonaise a enregistré 267 citoyens ukrainiens victimes dans des procédures liées à des crimes de haine en 2024, puis 275 en 2025. Au 26 août 2026, elle avait déjà recensé 356 infractions liées à la haine des Ukrainiens, même si une modification du système statistique rend les comparaisons imparfaites.

Pour certains observateurs, il ne s’agit pas tant d’un basculement général de la société polonaise que d’une radicalisation des groupes déjà hostiles aux Ukrainiens. La fatigue provoquée par la guerre, les tensions quotidiennes, les réseaux sociaux et surtout les conflits mémoriels fournissent désormais un combustible à cette radicalisation.

L’Ukraine devient un enjeu de politique intérieure

La campagne présidentielle polonaise a constitué un tournant. Des responsables politiques appartenant à plusieurs tendances ont progressivement utilisé la question ukrainienne comme argument électoral.

Les difficultés des services publics ou les prestations sociales accordées aux réfugiés ont notamment été présentées comme la conséquence de « privilèges » dont bénéficieraient les Ukrainiens.

Après son entrée en fonction, le président Karol Nawrocki a ainsi opposé son veto à la prolongation d’une partie du dispositif exceptionnel d’aide aux Ukrainiens, estimant notamment que certaines prestations familiales devaient être réservées aux Ukrainiens travaillant en Pologne.

À droite, le parti Droit et Justice (PiS) a proposé que les hommes ukrainiens de 25 à 60 ans ne disposant pas d’un emploi légal puissent être expulsés si le parti revenait au pouvoir. La Confédération, de son côté, réclame la disparition des traitements particuliers accordés aux Ukrainiens au nom de l’égalité entre tous les étrangers.

Ses représentants condamnent cependant les violences anti-ukrainiennes et contestent l’idée que la Pologne connaîtrait une vague exceptionnelle de xénophobie.

Le retour explosif de l’histoire

Mais le cœur de la crise dépasse largement les questions économiques ou migratoires.

Il se trouve dans la mémoire de la Seconde Guerre mondiale, et particulièrement dans celle des massacres de Volhynie et de Galicie orientale, au cours desquels des dizaines de milliers de civils polonais furent tués par des nationalistes ukrainiens, notamment par des membres de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne, l’UPA.

Or l’UPA occupe une place très différente dans la mémoire nationale ukrainienne, où elle est également considérée comme une organisation ayant combattu pour l’indépendance de l’Ukraine.

La tension s’est brutalement aggravée lorsque le président Volodymyr Zelensky a accordé à une unité militaire ukrainienne le titre honorifique de « Héros de l’UPA ».

Pour une partie de l’opinion polonaise, le geste était insupportable : la Pologne avait accueilli des millions d’Ukrainiens et massivement soutenu Kyiv depuis 2022, tandis que l’Ukraine semblait honorer ceux que les Polonais considèrent comme responsables du massacre de leurs compatriotes.

Pour les Ukrainiens, la perception est presque inverse : après plusieurs années de guerre contre la Russie, alors qu’ils estiment également défendre indirectement la sécurité de la Pologne, ils acceptent difficilement que Varsovie prétende leur dicter le choix de leurs héros nationaux.

La mémoire historique est ainsi devenue un problème diplomatique contemporain.

La Russie exploite la fracture

Moscou n’a pas créé ce conflit, mais elle cherche activement à l’amplifier.

Selon une analyse de l’Institut polonais des affaires internationales citée par BIRN, entre le 26 mai et le 13 juillet, le nombre de publications en langue polonaise contenant des propos anti-ukrainiens extrêmes aurait augmenté de 171 %, tandis que les interactions avec ces contenus auraient progressé de 345 %.

Des réseaux liés à la Russie, notamment VKontakte et des dispositifs de propagande pro-Kremlin, auraient joué un rôle important dans leur diffusion.

La Russie apparaît ainsi comme le principal bénéficiaire stratégique d’une crise qu’elle n’a pas nécessairement provoquée.

Deux sociétés qui ne regardent pas le même passé

La difficulté est aggravée par une différence fondamentale dans la culture historique des deux pays.

En Pologne, la mémoire de la Seconde Guerre mondiale demeure extrêmement présente dans la vie politique, intellectuelle et familiale. En Ukraine soviétique puis post-soviétique, certains épisodes, dont celui de la Volhynie, ont longtemps occupé une place beaucoup plus faible.

D’où des gestes ukrainiens parfois perçus à Varsovie comme des provocations alors qu’ils n’ont pas nécessairement été conçus comme tels à Kyiv.

À cela s’ajoute une différence de situation nationale. La Pologne, solidement installée dans l’Union européenne et l’OTAN après une transformation postcommuniste réussie, peut consacrer une partie de son débat public au règlement des comptes du passé. L’Ukraine, elle, mène une guerre dont dépend son existence même comme État.

Les priorités historiques ne sont donc pas les mêmes.

Une relation devenue politiquement combustible

Le paradoxe final est probablement le plus important.

Individuellement, les Ukrainiens sont progressivement devenus des voisins, collègues, commerçants, médecins, parents d’élèves ou entrepreneurs parfaitement insérés dans la société polonaise.

Collectivement, en revanche, « les Ukrainiens » sont de plus en plus présentés dans certains discours comme des concurrents économiques, des bénéficiaires de privilèges, des criminels potentiels ou une menace pour l’identité nationale.

Varsovie et Kyiv semblent désormais avoir compris le danger. Le Premier ministre Donald Tusk a appelé les deux pays à désamorcer la crise et les discussions bilatérales insistent sur la nécessité d’une communication publique plus responsable.

Mais une tension politique peut être créée beaucoup plus rapidement qu’elle ne peut être effacée.

Et lorsque le conflit entre deux États alliés descend du terrain diplomatique dans les rues, ce sont souvent ceux qui vivent entre les deux identités nationales qui en paient les premiers le prix.

Cette traduction restitue volontairement l’argumentation et les éléments essentiels plutôt que chaque détail narratif de l’article, notamment le très long récit personnel de l’agression. Le texte original est un reportage de BIRN daté du 31 août 2026. Les chiffres concernant l’évolution de l’opinion et les crimes de haine sont bien ceux avancés par l’article.

Première synthèse : ce qui me paraît réellement intéressant

Le sujet dépasse nettement celui de la xénophobie anti-ukrainienne en Pologne. L’article fait apparaître un phénomène politique plus important : comment une solidarité stratégique exceptionnelle peut se dégrader lorsque la guerre se prolonge et que l’allié extérieur devient un enjeu de politique intérieure.

Trois mécanismes se superposent.

Le premier est la fatigue de la solidarité. En 2022, aider l’Ukraine apparaissait comme une nécessité morale et stratégique presque incontestable. Quatre ans plus tard, le coût, la durée de la guerre, l’installation durable des réfugiés et les problèmes sociaux polonais permettent à certains responsables politiques de poser une question différente : jusqu’où doit aller cette solidarité ? L’évolution des sondages est spectaculaire : l’opposition à l’accueil des réfugiés devient majoritaire en juillet 2026.

Le deuxième est probablement plus original : la revanche de la mémoire sur la géopolitique. Pologne et Ukraine ont un adversaire stratégique commun, la Russie. Cela n’efface pourtant pas Volhynie, l’UPA ou Bandera. Au contraire, à mesure que l’urgence de 2022 s’éloigne, les mémoires nationales réapparaissent. Et elles sont largement incompatibles : ce qui relève en Ukraine du récit de la lutte pour l’indépendance peut renvoyer en Pologne au massacre de civils polonais.

Le troisième est la transformation électorale du problème. Dès lors qu’une communauté étrangère devient suffisamment importante et visible, elle peut devenir un objet de compétition politique. L’Ukraine n’est alors plus seulement une question de politique étrangère : elle entre dans le débat sur les prestations sociales, l’immigration, l’emploi, l’identité nationale et la sécurité. C’est probablement là que se situe le véritable basculement décrit par BIRN.

Enfin intervient la Russie, mais avec une nuance essentielle. Il serait trop facile d’expliquer la crise par la désinformation russe. Les tensions sont authentiquement polono-ukrainiennes. Moscou n’a pas besoin de les inventer : il lui suffit de les amplifier. C’est stratégiquement beaucoup plus intéressant. L’étude citée dans l’article relève précisément une très forte augmentation des contenus anti-ukrainiens extrêmes et l’activité de réseaux pro-Kremlin.

À mon sens, il y a donc matière à aller plus loin

Le sujet potentiel ne serait pas simplement « La Pologne se retourne-t-elle contre les Ukrainiens ? », formulation un peu réductrice.

Une piste beaucoup plus forte serait :

Ukraine-Pologne : quand la mémoire nationale rattrape l’alliance stratégique

Et derrière le cas polonais, une interrogation plus large : combien de temps une solidarité née d’une guerre résiste-t-elle lorsqu’elle entre en collision avec l’histoire, les intérêts économiques et la politique électorale ?

C’est à ce stade que la documentation extérieure deviendrait intéressante : vérifier les sondages polonais, les décisions de Nawrocki, l’affaire UPA/Volhynie, l’évolution réelle des aides aux Ukrainiens, les élections à venir et surtout l’exploitation russe de la fracture. On pourrait alors déterminer si nous avons simplement un bon reportage sur la Pologne ou le point de départ d’un véritable article géopolitique.

Francis Moritz est ancien cadre supérieur de nombreux grands groupes et a dirigé plusieurs sociétés à l’étranger.
Voir aussi

Boualem Sansal raconte à la NRP l’après-prison : « Apprendre à vivre dans la liberté »

De retour en France après un an de détention en Algérie, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a livré un témoignage rare dans un entretien accordé à La Nouvelle Revue Politique, animé par Arnaud Benedetti.


0 Commentaire2 minutes de lecture

En Côte d’Ivoire, les moutons et les chiens

Stabilité : Alassane Ouattara a abusé de cette promesse pour justifier un quatrième mandat auprès de partenaires internationaux réticents. Sur le papier, le président sortant a réussi son « coup KO ». Mais braver l’aspiration d’un peuple au changement comporte aussi des risques.


0 Commentaire10 minutes de lecture

Législative partielle aux États-Unis : le sentiment anti-Trump gagne même les terres les plus conservatrices

Ce mardi 2 décembre, une élection « spéciale » au Tennessee, État le plus évangélique d’Amérique, a permis de combler un siège vacant à la Chambre des représentants. Bien que gagné par les Républicains, le scrutin témoigne de l’érosion de la base trumpiste.


0 Commentaire7 minutes de lecture

Hezbollah-Israël : une nouvelle guerre aux portes du Liban ?

Un an après l’accord de cessez-le-feu entre Israël et le Liban, le gouvernement libanais a pris des décisions presque révolutionnaires pour désarmer le Hezbollah.


0 Commentaire5 minutes de lecture

Privacy Preference Center