Après avoir signé plusieurs ouvrages sur le gaullisme et deux grandes biographies très remarquées, l’une consacrée à Albin Chalandon (Perrin, 2023) et l’autre à Charles Pasqua (Passés Composés, 2025), Pierre Manenti vient de sortir une Histoire du RPR (Passés Composés, 2026). C’est l’occasion pour Éric Anceau de revisiter avec son auteur un quart de siècle de vie politique française, mais aussi d’évoquer l’actualité politique.

Il est de tradition dans notre revue de commencer par demander aux auteurs comment est né leur projet. Qu’en est-il pour vous ?

L’idée de cette Histoire du RPR s’inscrit dans le prolongement de mes précédents travaux. Après m’être attaché à comprendre les figures du gaullisme, des barons du gaullisme (Jacques Chaban-Delmas, Michel Debré, Jacques Foccart, Olivier Guichard et Roger Frey) à des figures plus méconnues (comme Albin Chalandon), j’ai voulu explorer la période de « l’après-gaullisme ». Comment la droite évolue-t-elle et se reconstruit-elle après la mort du général de Gaulle, en 1969, et celle de Georges Pompidou, en 1974 ? Quelle droite Jacques Chirac bâtit-il ?

Écrire l’histoire du Rassemblement pour la République (RPR), c’est analyser la manière dont le gaullisme, et plus généralement la droite, a su se réinventer pour ne pas sombrer dans la muséification. C’est aussi comprendre la mutation d’un parti dont le général de Gaulle ne voulait pas en une redoutable machine de conquête du pouvoir au service de Jacques Chirac, forte de 880 000 militants à son sommet, qui s’est montré d’une efficacité redoutable en le conduisant à l’Élysée en 1995.

Quelle est cette « certaine idée de la droite » qui donne son sous-titre au livre ?

C’est un hommage au célèbre incipit des Mémoires de guerre du général de Gaulle, mais cette formule traduit surtout une réalité doctrinale et sociologique singulière. Le RPR ne s’est jamais pensé comme une simple composante du spectre libéral-conservateur traditionnel ; il a incarné une synthèse spécifique, à la fois populaire, nationale, sociale et souverainiste.

Cette « certaine idée de la droite » met aussi en évidence trois fractures qui ont opposé des tendances au sein du RPR : la défense de la souveraineté française face à la construction européenne, la préservation d’un esprit populaire et de politiques dites de « participation » face à l’émergence d’un courant libéral, enfin la culture du chef, entaillée par l’émergence de jeunes générations politiques, marquées par une vision plus horizontale de la vie partisane.

Plus précisément, le RPR a été créé en 1976 à la suite de la démission de Jacques Chirac du poste de Premier ministre. Quels sont alors les objectifs du parti qu’il fonde ?

Lorsque Jacques Chirac démissionne avec éclat de Matignon en août 1976, le gaullisme est à l’agonie. L’UDR est un parti usé, très affaibli par la défaite de Jacques Chaban-Delmas en 1974 et qui peine à trouver sa place dans la majorité présidentielle de Valéry Giscard d’Estaing. En fondant le RPR le 5 décembre 1976 à la Porte de Versailles, Jacques Chirac poursuit un triple objectif : s’imposer à la tête du mouvement gaulliste et le tenir à part de la confédération giscardienne en gestation (la future UDF), s’ériger en contre-pouvoir, sa formule étant celle de « l’alternance dans la majorité », enfin bâtir une écurie présidentielle, en transformant un parti de cadres en un grand mouvement de masse, doté d’une discipline de fer et structuré autour d’un chef incontesté.

Lors de l’élection présidentielle de 1981, il n’y a pas un mais trois candidats gaullistes, Jacques Chirac, mais aussi son ancienne conseillère, Marie-France Garaud, et le cofondateur de la Cinquième République avec le général de Gaulle et son premier Premier ministre Michel Debré. Comment l’expliquer ?

Cette pluralité des candidatures en 1981 témoigne d’une crise de succession non résolue depuis la disparition du Général et du Président Pompidou. Après avoir battu campagne aux côtés de Jacques Chirac lors des européennes de 1979, sur une ligne souverainiste, Michel Debré estime que sa légitimité est plus forte que celle du président du RPR. La candidature de Marie-France Garaud traduit, elle, une rupture entre Jacques Chirac et son ancienne garde rapprochée. L’ex-conseillère de Georges Pompidou, qui a « fait » Jacques Chirac à ses débuts, en l’aidant à se faire nommer à Matignon en 1974, accuse son manque de cohérence. Leurs très faibles résultats (1,66% pour Debré, 1,33% pour Garaud) permet à Jacques Chirac d’éteindre les derniers feux de l’opposition au sein de son parti.

Durant le premier septennat de François Mitterrand, le RPR parvient à s’imposer comme le premier parti d’opposition puis comme un parti de gouvernement lorsque, au lendemain des législatives de 1986, Chirac est appelé à Matignon. Pouvez-vous revenir sur cette séquence capitale ?

L’arrivée de François Mitterrand au pouvoir en mai 1981 agit comme un détonateur à droite. D’abord secoué par l’échec de son chef, le RPR se reconstruit dans une posture d’opposition frontale, méthodique et sans concession, notamment sous l’impulsion de Charles Pasqua. Pendant ces cinq années, le RPR accomplit une double mutation : une évolution qui le positionne désormais comme un parti libéral prônant dérégulation, privatisations et baisse des taxes, à l’initiative d’Edouard Balladur ; et une reconquête territoriale, lors des municipales de 1983, qui font émerger une « génération Chirac », avec Philippe Séguin, Alain Carignon, Michel Noir, etc.

Nommé Premier ministre le 20 mars 1986 après le succès de sa formation aux législatives, Jacques Chirac inaugure la première cohabitation de la Vᵉ République, dont Edouard Balladur a été le théoricien. Pendant deux ans, Matignon est le laboratoire de la droite d’action, mais aussi un piège politique tendu par François Mitterrand à l’approche de 1988. Le Premier ministre s’use en effet dans l’exercice du pouvoir, du fait de réformes impopulaires, et échoue à battre François Mitterrand en 1988. Une leçon qu’il retiendra pour la suite.

Nous le voyons, le RPR est totalement incarné par Chirac qui figure d’ailleurs sur votre couverture et il nous faut naturellement aborder le lien très fort entre les deux…

On ne peut pas dissocier l’histoire du RPR de la personnalité et du parcours de Jacques Chirac : le RPR a été conçu par et pour lui. Il existait entre les militants et leur président un lien d’ordre affectif, quasi charnel, fait d’énergie, de présence sur le terrain, de poignées de mains toujours chaleureuses. Cette symbiose entre le chef et sa troupe présentait une force considérable : une capacité de mobilisation exceptionnelle. Mais elle portait aussi une fragilité intrinsèque : le parti épousait les incertitudes, les virages idéologiques et les défaites personnelles de son meneur.

Comment l’échec de Chirac à la présidentielle de 1988, puis la lutte fratricide qui l’oppose à Édouard Balladur en 1995 ont-elles été vécues en interne ?

La défaite de 1988 traumatise le RPR ; c’est le deuxième échec de Jacques Chirac après sa première tentative en 1981. La question de son maintien à la tête du parti se pose sérieusement. C’est le temps des remises en cause, de l’émergence des « rénovateurs » (Philippe Séguin, Michel Noir, François Fillon) et des débats doctrinaux intenses, dont le sommet est atteint lors du référendum sur le traité de Maastricht en 1992, qui divise profondément le parti entre souverainistes et pro-européens.

La guerre fratricide de 1995 entre Chirac et Balladur constitue le paroxysme de cette crise. Cette rivalité n’est pas seulement une querelle d’hommes ; elle oppose deux visions : une droite libérale, qui promet d’être bonne gestionnaire du pays (Balladur), face à une droite populaire, qui n’oublie pas ses aspirations historiques, ainsi en promettant de combattre la « fracture sociale » (Chirac, inspiré par Séguin).

Dès le lendemain de l’arrivée de Jacques Chirac à l’Élysée, en 1995, la formidable machine du RPR semble d’ailleurs se gripper… Pouvez-vous revenir pour nous sur le crépuscule puis la disparition du parti ?

La victoire de mai 1995 marque paradoxalement le début de la fin pour le RPR. Une fois installé à l’Élysée, Jacques Chirac prend ses distances avec l’appareil partisan. Le parti entre alors dans un engrenage fatal : le gouvernement d’Alain Juppé se heurte à des grèves majeures à l’automne 1995, coupant le RPR de son ancrage populaire ; la dissolution manquée de 1997 plonge le parti dans une crise sans précédent ; enfin les présidences successives de Philippe Séguin, Nicolas Sarkozy puis Michèle Alliot-Marie ne parviennent pas à enrayer la désagrégation du mouvement, miné par les affaires judiciaires. Signe des temps, alors que le RPR comptait 880 000 adhérents en 1986, il n’en compte guère plus que 100 000 dix ans plus tard.

En 2002, au lendemain de la réélection de Jacques Chirac à l’Élysée, le RPR est dissous pour se fondre dans l’UMP, avec l’objectif de rallier toutes les formations de la majorité présidentielle, notamment l’ex-UDF giscardienne. L’objectif d’unir la droite et le centre au sein d’un grand parti unique signe la fin de la spécificité gaulliste.

Et Chirac dans tout cela ?

Chirac a été le bâtisseur, le guide, puis l’involontaire fossoyeur du RPR. En choisissant en 2002 de dissoudre son mouvement dans l’UMP pour sécuriser sa majorité présidentielle, il a fait le choix de la synthèse centriste aux dépens de la singularité gaulliste. Le président de la République l’a emporté sur le chef de clan.

Pourquoi la période du RPR est elle-considérée aujourd’hui, avec le recul, comme un âge d’or de la droite, au point que l’on peut parler d’un vrai « revival RPR » ?

Si la période est perçue aujourd’hui avec nostalgie, c’est qu’elle incarne aux yeux de nombreux sympathisants de droite une forme de clarté et de force politique désormais disparue. Pensez donc : 880 000 adhérents ; beaucoup en rêvent. Le RPR reste aussi associé à une histoire militante parfois presque familiale. Dans mon livre, j’ai voulu raconter une histoire politique, mais aussi une histoire humaine, car on militait entre amis, en famille et le cadre politique débordait souvent sur le cadre personnel.

Alors qu’il existait à l’époque du RPR un cordon sanitaire entre la droite et l’extrême droite, les lignes semblent avoir bougé. Comment l’expliquer ?

À l’époque de Jacques Chirac, la ligne de démarcation entre le RPR et le Front national était nette et infranchissable. Cela n’a pas empêché des tentatives de rapprochement, y compris à haut niveau, au prétexte de convergences de constat sur l’immigration ou la sécurité et d’une forme d’arithmétique électorale, mais le chef du parti s’y est toujours opposé. C’est d’ailleurs son testament politique.

Si cette frontière s’est effritée depuis plusieurs années, plusieurs facteurs l’expliquent : la stratégie de dédiabolisation du Front national puis du Rassemblement national, l’appropriation par le RN de thématiques comme la souveraineté ou la sécurité, délaissés par une partie de la droite républicaine afin de ne pas vexer les alliés centristes depuis la création de l’UMP, enfin la recomposition macroniste post-2017, qui a conduit à construire un espace politique tripartite avec une grande force « centrale » enchâssée entre deux extrêmes, schéma dans lequel toutes les petites formations, de droite ou de gauche ont du mal à survivre.

Même si la question est délicate, quelles sont, selon vous, les personnalités qui sont aujourd’hui les héritières du RPR et de Jacques Chirac ?

Revendiquer l’héritage de Jacques Chirac et du RPR est un exercice prisé, mais cet héritage est aujourd’hui totalement fragmenté et personne ne peut totalement s’en réclamer. David Lisnard, tenant d’une politique libérale, serait tout à fait légitime à se réclamer du RPR balladurien des années 1980, quand Xavier Bertrand ou Gérald Darmanin ont la même légitimité à se dire héritiers d’un RPR séguiniste, qui se montrait attentif aux classes populaires. Bruno Retailleau, chef des Républicains, parti-héritier du RPR, veut aussi s’inscrire dans cette histoire, même s’il vient à l’origine d’une autre écurie, celle de Philippe de Villiers. Le RN revendique enfin une part de cet héritage, notamment au motif de sa défense d’une ligne souverainiste. En 2022, deux députés RN ont même « recréé » le RPR ; mais, saisi par Renaud Muselier, l’INPI a tranché, il y a quelques jours en annulant cette récupération de la marque. Cela montre que le RPR n’est pas qu’un objet d’histoire. Il incarne, aujourd’hui encore quelque chose. Peut-être tout simplement « une certaine idée de la droite ».

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