Donald Trump a parfois donné des justifications contradictoires à son engagement contre les mollahs. Souvent résumées à une fracture entre isolationnistes et interventionnistes au sein du Parti républicain, ces tergiversations racontent plus la division des penseurs de droite que celle de son administration.
Défendre les États-Unis contre une « menace imminente » et « existentielle » (fin février), « changer le régime » afin que les Iraniens puissent « récupérer leur pays » (début mars), contraindre le gouvernement iranien à signer « une capitulation sans condition » sous peine d’être « ramené à l’âge de pierre » (fin mars), puis déclarer une « victoire totale et complète » des objectifs de guerre américains à la conclusion d’un cessez-le-feu début avril… Les explications données par Donald Trump pour motiver l’engagement des États-Unis dans un conflit armé contre le pouvoir iranien ont souvent fluctué. Mais sa garde rapprochée n’est pas aussi clivée qu’on le pense.
Dans le livre à paraître Regime Change: Inside the Imperial Presidency of Donald Trump (« Changement de régime : au cœur de la présidence impériale de Donald Trump », Simon & Schuster, 2026), les journalistes du New York Times Jonathan Swan et Maggie Haberman détaillent une série de rendez-vous dans la salle de crise de la Maison-Blanche début 2026 ayant conduit aux frappes américaines sur l’Iran. Si la résistance de J. D. Vance contre toute intervention armée sur place est confirmée – il se serait à la limite satisfait d’attaques ciblées sur le modèle de l’opération contre le régime syrien en 2017 –, le vice-président américain semble l’unique isolationniste dans un cabinet exécutif que l’on tendait à présenter comme massivement opposé à toute action extérieure.
Au cours de ces réunions, certaines en présence d’officiels israéliens (comme le premier ministre Benjamin Netanyahu début février), les parties favorables à un accroissement de la pression américaine contre l’Iran ont découvert un Donald Trump au caractère « faucon » affirmé, « plus encore que ne le pensaient même certains de ses conseillers les plus proches », détaillent les reporters du quotidien new-yorkais. Et autour de lui, une administration parfois dubitative quant à l’étendue des objectifs de guerre israéliens – « Ils savent qu’ils ne peuvent se passer de nous, et c’est pourquoi ils exagèrent », analyse le chef d’état-major des armées américain –, mais globalement d’accord avec une extension des opérations sur place.
Pete Hegseth, le secrétaire à la Défense (ou « à la Guerre », selon la terminologie préférée par Trump), ainsi que le secrétaire d’État et conseiller à la sécurité nationale, Marco Rubio, par exemple, n’ont pas cherché à dissuader leur président de s’engager aux côtés des Israéliens. D’un point de vue idéologique, Rubio ne s’est d’ailleurs jamais rallié à l’aile isolationniste des MAGA les plus durs : sa famille a fui le régime cubain et le Wall Street Journal rapportait au début de l’année le travail de fond qu’il opère pour faire tomber La Havane. Certes, l’opposition aux « guerres interminables » a été constitutive de la campagne trumpienne de 2024, mais le recalibrage de l’administration en vue de garantir le soutien à la politique extérieure du président est perceptible depuis plus d’un an.
En effet, il y a un an, interrogé sur la chaîne américaine NBC quant à sa succession post-2028, Trump a immédiatement mentionné Marco Rubio, tout en précisant par la suite que J. D. Vance était également « fantastique ». Et il a depuis régulièrement joué de l’engouement des parieurs en ligne pour son secrétaire d’État, profitant parfois de rencontres avec des investisseurs pour questionner ces derniers sur leur choix préféré entre Rubio et Vance… À l’applaudimètre, impossible de nier le déficit de popularité du vice-président, dont la ligne ne fait plus tant l’objet d’un clivage à la Maison-Blanche que d’un effort de marginalisation ayant quasiment abouti.
Alors, la préférence isolationniste des électeurs de Trump a-t-elle également été exagérée ? La semaine dernière, la désapprobation de la guerre en Iran parmi les Américains a dépassé 60 %. En commentant plusieurs chiffres particulièrement négatifs, la présentatrice de CNN Laura Coates a parlé de « taux d’impopularité similaires à ceux de la guerre au Vietnam ». Et malgré cela, un sondage Ipsos pour le Washington Post début mai soulignait que 79 % des Républicains estiment qu’accroître les tensions avec l’Iran était la « bonne décision ». Les Républicains « se décrivant eux-mêmes comme MAGA » ne sont en revanche que 56 % à trouver que les actions actuelles de Trump sont « cohérentes » avec ses engagements de campagne, sans que la majorité d’entre eux lui tienne rigueur de ses changements de pied.
Outre cette surfocalisation sur l’agenda America First, il faut souligner qu’une autre erreur de perception quant aux éventuelles tensions entre isolationnistes et interventionnistes dans les cercles trumpiens provient de la capacité de Trump à aligner la défense de cette guerre avec le soutien aux intérêts israéliens. Et tout isolationnistes que soient certains MAGA, Israël est toujours vu par nombre d’Américains comme un sujet se rapprochant plus de la politique domestique qu’internationale : si l’on en revient à la présidentielle de 2024, un sondage en sortie d’urnes publié par NBC News révélait ainsi que 82 % des électeurs de Trump estimaient que le soutien américain à Israël n’était alors « pas suffisamment fort ».
Les explications contradictoires de l’administration Trump pour justifier la guerre en Iran ne relèvent donc pas de profondes dissensions internes ni de décalages avec les promesses de campagne, la défense des positions israéliennes au Proche-Orient ayant toujours fait l’objet d’un relatif consensus dans la droite MAGA. Elle dépend surtout de la nécessité de convaincre ses compatriotes que ces opérations ne conduiront à aucun déploiement massif de troupes au sol (seulement 7 % des Américains y seraient favorables selon un sondage Ipsos pour Reuters fin mars). Dans la sphère intellectuelle conservatrice plus large, il reste vrai que le trumpisme ne fait pas l’unanimité et que les récents événements au Proche-Orient alimentent sa désapprobation. Ce clivage s’est par exemple cristallisé fin mars, à la CPAC cuvée 2026, grand raout annuel des conservateurs américains, opposant les élus du Congrès pro-establishment, comme Ted Cruz, aux populistes bruyants, à l’instar de Steeve Bannon. Même chose sur les réseaux sociaux, avec nombre d’influenceurs MAGA, tels que Tucker Carlson, critiques de la politique pro-israélienne de l’administration Trump. Réponse du président : ces « personnes stupides » ont « perdu la raison ». Si division il y a, Trump s’est ainsi assuré de la confiner au-delà des murs de son administration, modérant par la même occasion les ambitions de J. D. Vance.
Eliott Mamane
Eliott Mamane est journaliste et chroniqueur pour plusieurs médias. Il travaille principalement sur la politique française et sur la politique américaine, en se focalisant sur la vie partisane de ces deux pays ainsi qu’aux configurations des débats intellectuel et médiatique sur place. Il a notamment écrit pour Le Figaro et Marianne. Il intervient régulièrement à la radio sur les ondes d’Europe 1 et à la télévision sur la chaîne d’information France Info.
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