Diplômé de Sciences Po et de La Sorbonne, Joachim Le Floch-Imad est enseignant et essayiste. Il est l’auteur au Cerf de Main basse sur l’Éducation nationale : enquête sur un suicide assisté, tout récemment ré-édité en version actualisé et augmentée.
Le nouveau classement PISA confirme une nouvelle dégradation du niveau des élèves français, avec des résultats désormais parmi les plus faibles jamais enregistrés pour la France. Vous évoquez depuis plusieurs années un véritable « effondrement » de notre système scolaire. Que nous apprend cette nouvelle enquête sur l’ampleur et surtout sur les causes de ce décrochage français ?
Joachim Le Floch-Imad : Aussi dramatiques que soient ces résultats, ils ne font que confirmer l’effondrement protéiforme de notre système éducatif, engagé depuis bien des décennies maintenant. Le dernier volet de l’enquête est particulièrement instructif dans ce qu’il raconte de la chute du niveau, qui n’est jamais tombé aussi bas. La France, qui avait jadis une école que le monde admirait, se classe dorénavant au 34e rang de l’OCDE en mathématiques et au 28e rang en compréhension de l’écrit, avec une chute en dix ans de respectivement 38 et 44 points dans ces deux disciplines, ce qui représente près de deux années de niveau scolaire en moins. Le niveau baisse également en sciences : 12 points perdus en dix ans, des chiffres qui vont dans le sens d’une note publiée il y a peu par la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP), dans l’indifférence générale. Je suis particulièrement frappé par le fait que cette étude montre que personne n’échappe à l’effondrement du niveau, y compris les meilleurs élèves. Nous comptons seulement 5 % d’élèves très performants en mathématiques, contre 37 % à Singapour, tandis que la part d’élèves en difficulté ne cesse d’augmenter, passant de 29 % à 36 % entre 2022 et 2025.
Les facteurs de ce décrochage sont multiples. À court terme, nous payons très cher la valse des ministres et des contre-ordres, qui empêche toute cohérence de la politique éducative dans la durée ; le sous-investissement dans le primaire ; l’abandon des enseignants en première ligne (seuls 4 % s’estiment valorisés par la société, le pire chiffre de l’OCDE) ; la pauvreté de leur formation initiale, dont la formation continue (six fois moindre qu’à Singapour en matière de volume horaire annuel) ne permet pas de compenser les lacunes ; ainsi que la persistance de mauvaises méthodes et pratiques pédagogiques (les pédagogies de la découverte plutôt que les enseignements explicites), sous couvert notamment d’une liberté pédagogique plus dévoyée que jamais. Je pense par exemple à la persistance, en dépit de tout fondement scientifique, de l’usage des méthodes mixtes pour l’apprentissage de la lecture, seuls 5 % des instituteurs utilisant des méthodes s’appuyant sur des textes 100 % décodables (syllabiques).
À long terme, je distingue trois types de causes qui ont conduit notre école dans le mur. Les causes civilisationnelles : l’école n’est plus un sanctuaire, mais la caisse de résonance des maux d’une société, de la démission parentale à la surexposition aux écrans, en passant par l’individualisme, l’utilitarisme et le communautarisme, qu’il lui incombe de prendre en charge seule, alors qu’elle est déjà mal en point et que le climat disciplinaire est extrêmement dégradé (47 % des élèves français disent que le bruit et l’agitation perturbent la plupart ou la totalité des cours, contre 31 % dans l’OCDE). Les causes idéologiques ensuite : les pédagogies « anti-transmissives », l’égalitarisme niveleur qui conduit à baisser les exigences et à couper les têtes qui dépassent, l’approche managériale selon laquelle il y a moins à transmettre des savoirs que des compétences. Une cause structurelle enfin : la démission du personnel politique qui, faute de vision et de courage, laisse l’école naviguer à vue au gré de débats périphériques (l’éducation à la sexualité, aux médias ou à l’alimentation, l’e-sport, l’âge minimal pour passer le bac…) et ouvre ainsi la voie à la confiscation de l’institution par un État dans l’État qui n’en fait qu’à sa guise, édulcore les rares bonnes réformes proposées et réduit le ministre à un rôle de communicant, voire de figurant. On l’a vu encore récemment lorsqu’Édouard Geffray s’est heurté à une fin de non-recevoir des inspecteurs pédagogiques régionaux après avoir demandé que l’orthographe soit prise en compte dans la notation au baccalauréat. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres de cette impuissance politique, à la fois fabriquée et consentie.
La France demeure proche de la moyenne de l’OCDE, mais cette moyenne baisse elle-même. Dans le même temps, certains pays continuent d’obtenir des résultats très supérieurs aux nôtres. Quelles leçons la France devrait-elle tirer des systèmes éducatifs qui résistent à cette tendance générale ?
Au-delà d’un effondrement quasi général, PISA nous apprend tout de même que certains pays, dont les systèmes éducatifs étaient extrêmement mal en point, ont su remonter la pente. Je pense notamment à l’Angleterre, un pays comparable au nôtre par bien des aspects, qui connaît depuis 2010 un rebond spectaculaire, au point d’atteindre aujourd’hui le 8e rang mondial en sciences et le 10e en mathématiques comme en compréhension de l’écrit.
Cela tient à un changement de cap opéré par les conservateurs, puis assumé avec courage et stabilité : restauration du primat des savoirs disciplinaires sur les compétences, pratiques pédagogiques en mathématiques et en lecture au plus près des travaux de la recherche, programmes plus recentrés et plus exigeants, amélioration du climat disciplinaire dans les établissements, meilleure évaluation, examens nationaux plus sélectifs et enseignements dispensés de manière plus différenciée. Une récente étude de l’Institute of Education de l’University College London (UCL) montre ainsi que les groupes de niveau améliorent les performances des meilleurs élèves sans pénaliser les plus fragiles ni ceux issus des milieux les plus défavorisés. C’est ce que beaucoup se refusent encore à comprendre en France, où la loi Haby instituant le collège unique et l’hétérogénéité des classes sont trop souvent vus comme des totems indépassables.
Il ne s’agit évidemment pas de dire que l’on peut imiter l’Angleterre en tout point, mais d’y voir une incitation au sursaut et à la volonté politique : la preuve que, quand bien même il est très tard et que le point de non-retour est proche, il n’est pas encore trop tard.
PISA souligne une nouvelle fois le poids considérable de l’origine sociale dans les performances scolaires en France. Comment expliquer que l’école républicaine, historiquement pensée comme un instrument d’émancipation et d’ascension sociale, peine aujourd’hui autant à corriger ces inégalités ? Est-ce selon vous l’un des principaux symptômes de la crise actuelle de l’Éducation nationale ?
C’est l’un des paradoxes les plus cruels de notre école : les politiques conduites au nom d’une égalité dévoyée en égalitarisme ont fini par renforcer les inégalités. PISA montre ainsi que les enfants pauvres ont dix fois plus de risques d’être en échec scolaire que les enfants riches. Cela tient notamment à la fin de la méritocratie républicaine et au passage d’une logique d’égalité des chances à une logique d’égalité des résultats, avec cette idée, chère aux héritiers de Bourdieu, qu’il faudrait défavoriser les favorisés plutôt que d’aider les plus modestes à s’élever. En supprimant progressivement le redoublement, les notes, les devoirs à la maison, les options dites « élitistes » ou en abaissant les exigences pour ne laisser personne au bord du chemin, on a cru aider les plus fragiles. On les a en réalité privés de ce dont ils avaient le plus besoin : une école exigeante qui bénéficie à tous, et en particulier aux enfants des milieux populaires qui n’ont pas d’autre moyen pour s’élever socialement et intellectuellement et, selon la belle formule d’Albert Camus dans Le Premier Homme, être « jugés dignes de découvrir le monde ».
Les familles favorisées peuvent toujours compenser les défaillances de l’institution par leur capital culturel, la scolarisation des enfants dans des établissements d’excellence ou le financement de cours de soutien (un des rares domaines dans lesquels nous restons champions du monde). D’où l’inégale répartition des conséquences du délitement scolaire, qui explique aussi qu’une partie de la classe dirigeante ferme encore les yeux sur le naufrage en cours et sur l’un de ses symptômes les plus graves : la destruction de l’école républicaine comme instrument d’émancipation. Il y a par conséquent urgence à sonner le tocsin. Urgence pour ces catégories populaires que l’on assigne plus que jamais à résidence ; urgence pour la capacité de la République à tenir sa promesse sur l’ensemble du territoire, notamment dans la ruralité et l’Outre-mer, grands angles morts de nos politiques éducatives ; urgence, enfin, pour l’avenir d’une jeunesse dont nous sommes en train de dilapider le potentiel. Je rappelle que le taux de chômage des jeunes Français est de 21 %, contre 3 % en Suisse. Cela devrait nous empêcher de dormir.
Depuis vingt ans, les gouvernements et les ministres de l’Éducation se succèdent, tout comme les réformes destinées à « relever le niveau », sans parvenir à inverser durablement la tendance. Si l’on voulait réellement provoquer un électrochoc, quelles seraient selon vous les décisions prioritaires à prendre dès aujourd’hui pour engager le redressement de l’école française ?
Notre école a moins besoin de demi-mesures et d’effets d’annonce que d’un programme global de rupture, accompagné d’un discours clair sur l’instruction, à rebours de cette « bienveillance » qui, en renonçant à élever la jeunesse et en la livrant à elle-même, relève en réalité de la malveillance.
Parmi les mesures à mettre en œuvre, je vois notamment l’accent mis sur le primaire ; le recentrage sur les fondamentaux, la culture générale et la mémoire encyclopédique (plus on apprend, mieux on apprend !) au détriment des sciences de l’éducation et de l’approche par compétences ; la réécriture des programmes ; la reconstruction de la valeur certificative des examens ; l’orientation plus précoce et la revalorisation de la voie technique ; le passage au collège modulaire ; la remise à plat de la politique d’éducation prioritaire ; la revalorisation des professeurs et la reprise en main de la formation des instituteurs par l’Éducation nationale, au détriment de l’université ; la resanctuarisation de l’école et la tolérance zéro face aux violences, à l’obscurantisme religieux et à la démission parentale, ce qui passe par la sortie des élèves les plus dangereux du circuit ordinaire et leur placement dans des établissements dédiés.
Ce virage à 180 degrés implique de nettoyer les écuries d’Augias et de libérer le politique de l’emprise de la technostructure. Des rotations ciblées seront nécessaires aux postes clés, tant chez les directeurs d’administration qu’au sein de l’Inspection générale et parmi les recteurs, dont certains profils donnent à frémir. Au besoin de cohérence dans les nominations s’ajoute celui de sanctionner ceux qui violent les devoirs de « loyauté » et de « neutralité » auxquels les textes officiels astreignent les agents publics. Il faut enfin dégraisser la bureaucratie pour limiter les résistances, mettre fin au gaspillage d’argent public et flécher la dépense vers le terrain. Avec ses 357 000 personnels non enseignants, ses comités Théodule, ses gabegies et son millefeuille administratif (18 régions académiques, 30 académies et 97 directions départementales), l’Éducation nationale est l’un des ministères les plus dépensiers.
Le changement de méthode que j’appelle de mes vœux, qui passe par davantage d’ordre au sommet du ministère et d’humanité à la base, fera grand bruit. Vu l’abîme dans lequel se trouve l’école, il est néanmoins illusoire d’imaginer la sauver sans faire de vagues.
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