A chaque semaine, ses attaques contre la liberté d’expression et ses ingérences politiques dans les médias. Dernière trouvaille en date : le député « Renaissance » Paul Midy propose d’appliquer aux réseaux sociaux les règles d’équité, puis d’égalité, des temps de parole de la télévision et de la radio. Facebook, TikTok, Instagram, X ou YouTube devraient ainsi être soumis aux mêmes mécanismes de contrôle que les chaînes de télévision et les stations de radio, avec comptabilité des temps de parole, surveillance algorithmique et arbitrages bureaucratiques pour quelques minutes d’exposition supplémentaires.

Une idée aussi inepte, méconnaissant la nature et le fonctionnement même des réseaux sociaux, paraît provenir d’un visiteur du passé fraîchement débarqué en 2026. Elle est pourtant émise par l’un des spécialistes internes des questions numériques dans le parti présidentiel, polytechnicien, membre du Conseil national du numérique. Passée la sidération devant tant de décalage avec le réel, tentons d’analyser ce qui sous-tend cette proposition.

Certes, les réseaux sociaux enferment, excitent, fragmentent. Les algorithmes peuvent créer des bulles, renforcer des préjugés, donner à certains acteurs une visibilité disproportionnée, amplifier des opérations d’ingérence étrangère. Mais la tentation de placer l’espace numérique sous surveillance politique est infiniment plus inquiétante encore.

La proposition de Paul Midy repose d’abord sur une confusion quant à la nature même des réseaux sociaux. Comparer un réseau social à une chaîne de télévision linéaire, c’est avouer que l’on n’a pas compris l’objet que l’on prétend réguler. La télévision diffuse un programme identique à tous. Une plateforme propose à chaque utilisateur un flux différent, produit par ses abonnements, ses interactions, ses recherches et même parfois par ses insomnies. Le fil TikTok de votre neveu gaulliste et celui de votre tante altermondialiste ne relèvent déjà plus du même espace public.

Comment compterait-on alors le temps de parole ? Est-il envisagé un coefficient par impression ? Un prorata par taux de complétion ? Une pondération algorithmique selon la viralité du contenu ? Va-t-on aussi compter les caractères sur X ou Facebook ? Quid des emojis, des mèmes, des citations ironiques et des photographies ? Faudra-t-il comptabiliser indistinctement un selfie d’un candidat, l’extrait d’un débat télévisé, une vidéo sans parole, le soutien d’un militant ? Faudra-t-il demain une Arcom des GIF et une commission des reels de campagne ? Et après-demain, des limitations pour les intelligences artificielles conversationnelles ?

La proposition de Paul Midy est avant tout techniquement inapplicable, sauf à inventer un cauchemar administratif d’une ampleur totalitaire. Les plateformes sont mondiales, décentralisées, conversationnelles et non linéaires. Imposer un compteur de secondes à des millions de vidéos, de posts, de lives, de montages, de citations, de reprises et de détournements est impossible.

Elle serait ensuite démocratiquement dangereuse. En figeant la visibilité politique selon les forces déjà installées, les anciens résultats électoraux ou les sondages du moment, elle verrouillerait le jeu politique au profit de ceux qui disposent déjà de notoriété, de moyens et d’accès aux médias traditionnels. Internet a précisément permis depuis trente ans à des voix nouvelles, parfois excellentes, parfois contestables, souvent imprévisibles, de contourner les gardiens habituels du débat public.

Mais l’absurdité de cette proposition n’est pas seulement technique ou démocratique. Elle est plus profondément conceptuelle. Lorsque Paul Midy explique qu’il faudrait « contrôler ce qu’on voit quand on ouvre un réseau social », il révèle quelque chose de beaucoup plus vaste qu’une mauvaise idée législative. Il révèle la tentation intacte d’une partie du macronisme : administrer le réel comme un tableau de bord, organiser la société comme un flux à piloter, réguler des comportements humains vivants comme on ajuste des paramètres dans une interface. Toujours au nom du pluralisme, naturellement. Toujours au nom de la protection. La liberté, elle, finit presque toujours rabotée au nom du Bien.

Cette vision relève d’une caricature de saint-simonisme : fascination pour la technique, obsession de l’organisation rationnelle des flux, foi naïve dans l’ingénieur administrateur, incapacité à comprendre les usages réels et les dynamiques spontanées de la société. Mais nous ne sommes plus au temps des canaux et des chemins de fer. Le numérique est chaotique, spontané, décentralisé. L’innovation y naît de la liberté, des expérimentations désordonnées, des appropriations imprévues, des millions d’interactions que nul comité ne peut sérieusement prétendre piloter.

Cette fascination technocratique pour le pilotage administratif du réel ne s’arrête d’ailleurs pas aux réseaux sociaux. On la retrouve presque intacte dans une autre proposition récente de la même mouvance politique, celle de former 20 millions d’actifs à l’intelligence artificielle en cinq ans, annoncée par Gabriel Attal. Là encore, le diagnostic pourrait sembler fondé. L’IA va bien entendu bouleverser le travail, l’éducation, la recherche, la création, et bien plus encore, nous sommes face à une rupture anthropologique absolument majeure. Mais croire que la réponse consiste à distribuer des formations comme on distribuerait des attestations de premiers secours numériques, c’est ne rien comprendre à la révolution en cours.

L’enjeu de l’IA n’est pas de faire entrer artificiellement vingt millions de Français dans un grand plan national de familiarisation technologique. Derrière ce type d’annonce flotte toujours le même parfum de paternalisme technocratique venu d’en haut. Comme si le pays réel attendait qu’un ministère lui explique comment entrer dans l’ère de l’intelligence artificielle. En réalité, la société s’adapte déjà toute seule, beaucoup plus vite que les circulaires. Les gens testent les outils, regardent des tutoriels sur YouTube, échangent des astuces entre collègues, apprennent dans leurs entreprises, ils en parlent en famille. Les outils eux-mêmes deviennent souvent les premiers supports d’apprentissage. Mettre en place un grand plan étatique par organismes agréés paraît décalé, déjà vieux avant même d’avoir commencé.

Surtout, cette vision passe totalement à côté de ce qu’est réellement l’intelligence artificielle. Savoir utiliser correctement une IA consiste en premier lieu à savoir écrire, raisonner et penser. C’est savoir formuler une idée clairement, structurer un raisonnement, poser une question précise, détecter une erreur, reconnaître une manipulation, distinguer le vrai du bavardage automatique. Un bon prompt exige de la logique, de la culture générale, de la précision et de l’esprit critique. Houda Nait El Barj, chercheuse chez OpenAI, l’a très bien formulé dans une remarquable tribune publiée dans Le Figaro : « le discernement sera la compétence clé : savoir distinguer le juste, le beau, le fragile ou le manipulateur ». Le défi de l’IA nous ramène donc paradoxalement à des fondamentaux extrêmement anciens : lire, écrire, maîtriser sa langue, apprendre l’histoire, les mathématiques, la philosophie. Que les politiques au pouvoir s’appliquent donc à redresser le système éducatif méthodiquement détruit depuis quarante ans, plutôt que de chercher à nous expliquer l’IA.

Face aux réseaux sociaux comme face à l’intelligence artificielle, les gadgets législatifs et les coups de menton communicationnels sont dérisoires. Nous n’avons pas besoin d’un chronomètre pour Instagram ni d’un grand plan PowerPoint pour apprendre à utiliser Claude ou ChatGPT. Nous avons besoin d’une école qui transmette, d’une justice capable de sanctionner vite les abus réels, et bien sûr de transparence, comme dans tout marché.

La réponse aux bulles et aux enfermements n’est pas la coercition mais l’éducation. Ce n’est pas le contrôle administratif des flux mais la formation de l’esprit. Ce n’est pas le chronomètre des paroles mais l’apprentissage du jugement. Les réflexes technocratiques cachent de moins en moins bien une véritable pulsion liberticide : restreindre les libertés faute de comprendre le monde nouveau. Il est essentiel de les combattre. Dans notre siècle numérique, la liberté ne doit pas être une variable d’ajustement, elle doit redevenir un principe de civilisation.


Romain Marsily

Romain Marsily est producteur de contenus et spécialiste des médias et de la communication. Enseignant à Sciences Po Paris, il analyse les enjeux culturels, technologiques et politiques à travers ses chroniques et travaux éditoriaux. Dirigeant de médias, passé notamment par Canal+, Vivendi et Vice France, il dirige aujourd’hui Nouvelle Énergie, le parti politique fondé et présidé par David Lisnard.

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