Le président de la République, en visite dans l’Ariège, a cru bon de faire une de ses saillies dont il est parfois coutumier en critiquant les « mabouls qui veulent de la fermeté avec l’Algérie ». Pourquoi donc avoir prononcé cette phrase qui, depuis 3 jours, est abondamment commentée ? Erreur ? Provocation délibérée ?

Le Président était en visite dans un hôpital dans l’Ariège (Lavelanet) dont le personnel hospitalier se plaignait du manque de médecins en zone rurale. Et, après dix ans au pouvoir, le président Macron – alors même qu’il s’était, durant le COVID, intéressé de près au système de santé français – semble découvrir l’absurdité des procédures administratives françaises. Pour faire simple, un médecin hongrois ou polonais, qui a fait ses études dans les langues de ces deux pays, et selon les critères médicaux hongrois ou polonais, parce qu’il est ressortissant de l’UE, peut exercer la médecine en France, sans concours particulier ; alors qu’un médecin marocain ou algérien, qui a effectué ses études en français et souvent selon une pratique médicale française (incluant des stages hospitaliers dans des hôpitaux français), est condamné à refaire tout son cursus médical, parce que lui n’est pas issu de l’Union européenne. Le Président pouvait en rester là et se borner à critiquer son ministère de la Santé qui impose ces règles ! Non, M. Macron a cru bon de dévier de sujet et de cibler les « mabouls », ceux qui prônent une politique de fermeté avec l’Algérie.

L’Algérie n’avait, il faut le dire, rien à voir dans ce débat franco-français. Pourquoi donc remettre l’Algérie au centre du débat politique, alors que depuis deux mois, plus personne ne parlait de l’Algérie, remplacée par la guerre du Golfe dans le débat public ? Pourquoi remettre ainsi « une pièce dans la machine », si l’on peut dire ? Pourquoi qualifier ceux qui pensent différemment de « mabouls » ? Et qui visait-il dans cette mise en scène ?

Les mabouls, ce sont en effet ceux qui, en France, réclament davantage de fermeté à l’égard de l’Algérie, qui demandent d’appliquer la réciprocité si ce n’est le rapport de forces. Ils n’ont jamais demandé la rupture, mais simplement un rapport équilibré avec l’Algérie : accord de 1968, OQTF non exécutées, laissez-passer consulaires non délivrés, dérives des consulats algériens, contrôle de la mosquée de Paris et de ses réseaux, etc.

Par cette diversion politique, le Président visait certainement Bruno Retailleau, son ancien ministre de l’Intérieur, mais aussi Kamel Daoud comme peut-être Boualem Sansal, qui tous les deux demandent une politique ferme vis-à-vis du pouvoir algérien. Car Boualem Sansal comme Kamel Daoud connaissent, mieux que le chef de l’État, la duplicité et le caractère pervers du système algérien. Boualem Sansal est attaqué de toutes parts, évidemment en Algérie, mais aussi en France, grâce aux proxys algériens, parce qu’il critique le pouvoir, l’islam et l’islamisme et s’inquiète de l’évolution de la France, et enfin parce qu’il a commis le crime de quitter sa maison d’édition, Gallimard. Kamel Daoud, lui, est condamné à trois ans de prison pour avoir écrit, publié en France un roman, Houris, portant sur une des tragédies de la décennie noire ? Pire, s’exonérant d’une sorte d’extraterritorialité des lois algériennes, le régime militaire d’Alger lui intente un procès en France, alors même que son roman a été interdit en Algérie ! Alger veut faire taire – avec malheureusement l’appui d’une partie des médias et celui des autorités françaises – ceux qui connaissent ce régime, qui le critiquent et qui, par leur nom et leur plume, ont une capacité de nuisance en Algérie même.

À Alger, la semaine dernière, une sociologue, Fatima Oussedik, épouse d’un grand personnage algérien, Abderrahmane Hadj Nacer, respecté gouverneur de la Banque d’Algérie sous le gouvernement Hamrouche et une des voix fortes dans le pays, voit son livre « Les Identités rebelles » concernant les Mozabites et le M’zab, interdit à Alger, et la librairie qui l’accueillait pour des dédicaces, fermée.

Alors où sont les vrais mabouls ? Qui sont les vrais mabouls ? En France ou en Algérie ? Il serait temps de garder la tête froide sur ce sujet.


Xavier Driencourt

Ancien ambassadeur en Algérie, à deux reprises, Xavier Driencourt a également été ambassadeur de France en Malaisie, conseiller au cabinet d'Alain Juppé et directeur général de l'administration au Quai d'Orsay, enfin chef de l'inspection générale des affaires étrangères.

Publications de cet auteur
Voir aussi

Boualem Sansal raconte à la NRP l’après-prison : « Apprendre à vivre dans la liberté »

De retour en France après un an de détention en Algérie, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a livré un témoignage rare dans un entretien accordé à La Nouvelle Revue Politique, animé par Arnaud Benedetti.


0 Commentaire2 minutes de lecture

Le politique, plus que jamais !

La vocation de la NRP est de penser pour agir, de comprendre pour maîtriser, de débattre pour aider à décider aussi. Nous assumons des choix.


0 Commentaire4 minutes de lecture

Shein au BHV : autopsie d’un renoncement politique et économique

Shein au BHV : ce mariage contre-nature acte un renoncement politique. Entre urbanisme punitif et iniquité fiscale, Bernard Cohen-Hadad dénonce le sabotage de notre industrie textile et exige la fin des privilèges accordés à l'ultra-fast fashion.


1 Commentaire6 minutes de lecture

Les leçons à tirer des affaires Sansal et Christophe Gleizes

Le journaliste français Christophe Gleizes a finalement été condamné à 7 ans de prison. Contre toute attente et alors que la plupart des observateurs s’attendaient à un acquittement ou une condamnation très légère de manière à ne pas envenimer le contentieux avec la France.


0 Commentaire5 minutes de lecture

Privacy Preference Center