Par Lina Murr Nehmé, historienne, spécialiste de la guerre du Liban et des guerres du Moyen-Orient.

Madame la ministre,

Je vous écris de Beyrouth, du milieu des bombes, des destructions et des réfugiés qu’on rencontre partout. J’ai lu que vous, ministre française des Armées et des Anciens combattants, femme connue pour votre courage à défendre des causes justes, avez mis au même niveau l’armée israélienne et le Hezbollah.

Peut-être écouterez-vous une historienne franco-libanaise qui a consacré quarante ans de lutte et de recherches à tenter de faire parvenir la vérité, parce que les mensonges qu’on entend en Occident tuent au Liban.

J’avais vingt ans quand la guerre a éclaté. Elle m’a volé ma jeunesse, puis mon âge mûr. Il y a des enfants auxquels elle a volé leur enfance. Ce ne sont pas les Israéliens qui nous ont volé tout cela, mais leurs ennemis : les Palestiniens de l’OLP, puis les Syriens d’Hafez el-Assad, puis les Iraniens de Khomeiny – et ceux, parmi les Libanais, qui ont accepté de leur servir de proxys. Car au Liban, il n’y avait pas de guerre civile, contrairement à ce que prétendent les chancelleries pour pouvoir justifier leur non-intervention.

Une censure terrible sévit en Occident. Au Liban, on l’a surtout sentie en 1983, durant le génocide du Chouf où tout chrétien trouvé dans cette région majoritairement chrétienne a été tué : des milliers de morts de tous âges et des deux sexes. La force multinationale était pourtant là, à quelques kilomètres. Elle représentait des pays qui combattaient le nazisme dans le cinéma et la littérature. Elle voyait se répéter les mêmes crimes, à l’anniversaire de la Seconde Guerre mondiale et des massacres de Pologne. Mais leurs gouvernements ne leur donnaient pas l’ordre d’arrêter le génocide, disant – comme si c’était une excuse – qu’ils avaient été envoyés pour protéger les civils de Beyrouth et non ceux de la montagne. J’ai parlé de cela avec des photos et documents d’époque dans des ouvrages écrits sur la guerre du Liban, et qui montrent le rôle joué par les intérêts géopolitiques (le pétrole), les intrigues en coulisses, les armes et l’argent envoyés par les Arabes pour combattre l’État libanais, élément étranger, car gouverné par un chrétien, contrairement à la charia. Un autre livre parle de la manière dont a été appliquée au Liban la méthode nazie Nuit et Brouillard (Nacht und Nebel), utilisée par un occupant fasciste pour briser, par l’inquiétude et la terreur, la résistance des opposants dans les pays occupés, les faisant disparaître sans laisser de trace. La torture accompagnant ces enlèvements, rendait la disparition des êtres chers plus angoissante et plus insupportable. Hafez el-Assad avait un ancien nazi pour conseiller, et il utilisait les méthodes qu’il lui enseignait, y compris le supplice nazi qu’on appelle en Syrie « chaise allemande ».

Je ne hais pas les Arabes, même ceux qui nous ont fait la guerre. Mais je hais la doctrine qui les tue, comme un médecin hait le cancer qui le voit tuer une personne.

Avant de juger de la situation actuelle – car les acteurs eux-mêmes ne savent plus pourquoi ils se battent –, il faudrait connaître les origines de la guerre israélo-arabe, dès 1920. Car on ne peut pas comprendre ce qui se passe aujourd’hui si on n’a pas connaissance des racines du conflit.

Cette guerre a commencé en 1920 aux cris de « Égorgez les juifs ! ». Qu’il y ait eu ensuite des représailles commises par des milices juives auxquelles on a des crimes à reprocher est incontestable. Qu’on en reproche aujourd’hui à Tsahal l’est tout autant. Aucune armée ne peut dire qu’elle ne commet pas de crimes. C’est justement pour protéger les soldats contre la tentation d’abuser de leur force sur le champ de bataille que les pays civilisés ont créé la cour martiale. Tsahal y est soumis comme l’armée libanaise. Mais alors, ce n’est pas l’armée qui est coupable, mais ceux qui lui donnent les ordres.

Les milices, au contraire, échappent à toute discipline. Ainsi, le Hezbollah ne craint aucune cour martiale. Nul ne l’a jamais jugé pour ses crimes, ni pour ses massacres en Argentine, à Beyrouth et au Liban-Sud, ni pour son opération en Israël qui, en 2006, a abouti à la destruction de l’infrastructure libanaise, et à la mort de mille civils.

Concernant cette guerre de 2006, ce que je reproche à Israël, c’est qu’ayant connu les secrets des sous-sols du Liban, il ait laissé faire si longtemps, sachant que cela finirait par causer une très grande tragédie là où il aurait pu y avoir beaucoup moins de morts et de dégâts. Je lui reproche aussi, après avoir détruit tant de logements en 2006, de ne pas être allé jusqu’à détruire les tunnels, alors qu’il savait où ils étaient, et qu’une fois les logements reconstruits, ils seraient à détruire encore. Un tunnel, en effet, ne peut pas être détruit par en bas, sinon l’immeuble qui le surmonte s’écroulera de toute façon en perdant ses fondations.

S’ils avaient fait cela, ils auraient découvert le bunker de Nasrallah qui devait être résistant, même si celui dans lequel il est mort devait avoir été plus perfectionné encore. Sa mort dans ce trou a montré qu’il n’était qu’une figure, un masque, un orateur hors pair, mais rien de plus. Il était le plus grand des instruments à l’usage du chef de la Force al-Qods des Gardiens de la Révolution islamique d’Iran (CGRI).

La Force al-Qods est l’organisme, dans le CGRI, qui s’occupe des proxys de l’Iran, c’est-à-dire des milices utilisées pour faire les guerres de l’Iran en pays étrangers. Et elle porte le nom d’al-Qods (Jérusalem) parce que toutes ces milices avaient pour but d’aplanir le terrain qui séparait l’Iran de Jérusalem, en affaiblissant les Juifs, mais aussi, les gouvernements du Liban et de l’Irak, et en asservissant la Syrie à l’Iran.

Nasrallah était un tribun d’envergure mondiale. Mais il n’était rien d’autre. C’est pourquoi sa mort n’a rien changé, montrant que c’étaient les Iraniens qui donnaient les ordres, pas lui.

Ils dirigent encore les batailles sur les fronts libanais. Et quand un chef du CGRI est là, c’est lui et non le chef du Hezbollah qui préside, car il lui est supérieur, puisqu’il le paie. Justement, que faisait le général iranien Abbas Nilforoushan, haut commandant du CGRI, dans le bunker d’Hassan Nasrallah durant la réunion ultra-secrète d’état-major du Hezbollah ? Et d’abord, de quel droit connaissait-il et visitait-il ce lieu de guerre où se jouait le sort du Liban, alors que l’armée libanaise et l’État libanais en étaient exclus ? Lieu où Hassan Nasrallah se terrait courageusement, dix étages sous terre, sous les civils qui vivaient dans les immeubles, au-dessus de son bunker, et qui lui servaient de boucliers humains.

Et de quel droit Ismaïl Qaani, commandant de la Force al-Qods, était-il invité en ce même lieu d’où le commandant en chef de l’armée libanaise était exclu ? Qaani ayant échappé aux frappes en se dérobant à la dernière minute, il a été accusé par les Libanais d’être la taupe qui avait livré Nasrallah. À moins que cette taupe n’ait été le Guide suprême Ali Khamenei lui-même, jaloux de la notoriété de Nasrallah qui disait que le mahdi (Douzième Imam) dirigeait ses tirs et ceux de sa milice, et qui était de loin plus fort que lui médiatiquement. Ce qui expliquerait l’acharnement mis par Khamenei à défendre Qaani, bec et ongles, et à le prétendre innocent.

Et que dire de l’affaire des pagers ou beepers qui, en explosant, tuant ou mutilant tout ce qui comptait en matière de cadres du Hezbollah, n’a pas seulement la milice de 3000 de ses meilleurs éléments, mais a aussi frappé des Iraniens, notamment l’ambassadeur d’Iran ? (Sachant que les ambassadeurs d’Iran dans les pays où leur gouvernement entretient des proxys sont toujours choisis parmi les officiers supérieurs du CGRI.)

Si le Hezbollah s’est reconstitué après la mort de tant de milliers de ses chefs et membres supérieurs, c’est qu’il n’a rien de libanais. Il lui a suffi d’importer d’Iran ou d’Irak des centaines ou des milliers de combattants et d’officiers choisis par le CGRI parmi les arabophones.

Mais cette force est militaire seulement. Le mythe du Hezbollah-Résistance est fini, et cela, c’est un gain immense pour le Liban. Il met fin à un chantage qu’exerçait le Hezbollah depuis des décennies, et il sauve de la prison une foule de personnes. Car le Hezbollah scrute les réseaux sociaux et accuse de trahison toute personne qui le critique. Et il était assez fort pour pouvoir, réellement, les faire jeter en prison. Aujourd’hui, les chiites insultent le Hezbollah et l’Iran ouvertement, dans la rue, sur les réseaux sociaux, à la télévision. Ils osent porter plainte contre le Hezbollah pour leur avoir fait perdre leurs proches et leur domicile par les coups qu’il a lancés contre Israël, par sa démolition de villages entiers en Galilée, pour satisfaire un caprice iranien : venger le Guide suprême.

À part les chiites au Liban qui sont fous d’Allah ou profitent matériellement du Hezbollah, la foule chiite libanaise, surtout celle qui est déplacée, insulte le Hezbollah et l’Iran, plutôt qu’Israël, et porte plainte contre le Hezbollah et non contre Israël. Certains se cachent encore, mais beaucoup jettent leur colère, même quand des chaînes de télévision viennent faire des micros-trottoirs parmi les réfugiés qui campent dans les rues. Ici aussi, la vérité libère, même quand on est assis sur les ruines comme Job sur son tas de fumier. Car comme lui, au Liban on espère qu’une fois encore, on pourra tout reconstruire par un miracle extraordinaire. C’est la sensation qu’on a, cancéreux, quand on a perdu un membre, et qu’on a une grande blessure, une grande douleur, et qu’en même temps, on se dit qu’on a gagné la vie.

Le Liban a conclu la paix avec Israël en mai 1983. Votée par le Parlement et le Cabinet, elle a été abrogée illégalement par le président Amine Gemayel, sous les pressions dans les coulisses des Palestiniens, des Syriens, des Américains, mais aussi, des partis qui combattaient le Liban, et d’où est né le Hezbollah par la suite.

Comme après toutes les guerres, la paix pourra se faire si des compensations adéquates sont offertes aux victimes. En 2006, Nasrallah avait fait oublier aux habitants du Liban-Sud leur colère et leurs souffrances en leur reconstruisant leurs maisons à l’identique… avec l’argent iranien.

Israël, quant à lui, devrait changer de stratégie, ne pas laisser les arsenaux se remplir et les tunnels se construire, s’il connaît leur existence. Il doit aussi cesser de démolir les maisons, sauf quand il sait qu’il y a des tunnels dessous, en expliquant qu’on ne peut supprimer un tunnel que si on a ôté l’immeuble qu’il y a dessus. Car la démolition des maisons a un effet psychologique terrible. Qui supporte de savoir son voisin sans logis ?

Et surtout, il faut que les gouvernements qui se disent amis du Liban cessent d’accepter les conditions que leur imposent les pays islamistes sous la table quand ils leur promettent des contrats. Même l’Arabie saoudite qui s’est soi-disant ouverte continue à imposer des conditions qui favorisent les terroristes et nuisent à l’Occident et à ses alliés. Ainsi, quand Donald Trump est venu voir MBS, ce dernier a assorti sa promesse de contrat d’une condition sous la table : le président américain devait intégrer dans la communauté internationale Joulani/al-Charaa, récemment chef d’al-Qaïda, et autoproclamé président de Syrie. Et Trump l’a fait. Et il s’est tu quand Joulani a massacré 15 000 civils syriens appartenant à des communautés minoritaires. Ces massacres étaient un secret de polichinelle comme ceux des massacres du Chouf. Mais en même temps, à quoi bon parler de droits de l’homme quand on les laisse ainsi bafouer ? En fortifiant ses ennemis au lieu de fortifier ses amis en Orient, l’Occident doit s’attendre, après leur chute, à se retrouver un jour dans la même situation qu’eux.

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