Pourquoi la mobilisation de septembre 2026 n’est pas un mouvement lycéen comme les autres
1 027 établissements touchés par la mobilisation, près de 2 000 interpellations, 305 policiers, gendarmes et pompiers blessés, entre 25 et 30 millions d’euros de dégradations rien que pour les lycées d’Auvergne-Rhône-Alpes : voilà le bilan de la seule journée d’hier. Depuis le début des troubles, 170 élèves et 65 personnels de l’Éducation nationale ont également été blessés. Ce vendredi, le ministre de l’Éducation nationale a été contraint de fermer un peu plus de 400 établissements, certains parce que leurs systèmes de sécurité incendie ont été détruits, d’autres parce que leurs personnels ont été directement menacés ou agressés.
Si la violence a presque toujours accompagné les mouvements étudiants et lycéens, son intensité et sa soudaineté sont inédites pour un mouvement scolaire ordinaire. La mobilisation a, en quelques jours, changé de nature. Reconnaître les inquiétudes lycéennes (postes d’enseignants non pourvus, manque d’infirmières, classes surchargées, bâtiments dégradés…) n’oblige pas à reprendre le récit d’un mouvement spontané et autonome qui aurait ensuite été débordé par quelques casseurs.
La question centrale est donc la suivante : pourquoi ce mouvement n’est-il pas un mouvement lycéen comme les autres ? Quatre caractéristiques le distinguent : sa co-construction politique presque immédiate ; l’apparition inaugurale de la violence ; la transformation méthodique d’inquiétudes locales en colère systémique ; enfin, l’existence d’un écosystème numérique qui permet d’attiser, d’orienter et de radicaliser la mobilisation à distance.
Une mobilisation coconstruite
La chronologie est essentielle. Un premier blocus est signalé le 17 septembre au lycée Saint-Exupéry de Créteil, puis un second le 21. Or Louis Boyard est présent devant l’établissement dès ce 21 septembre, alors que les protestations restent locales et qu’aucun mouvement national ne s’est encore véritablement constitué. Quelques jours plus tard, l’Union syndicale lycéenne appelle à bloquer « tous les lycées » et rattache ces mécontentements dispersés à une stratégie de « convergence des luttes ».
Il ne s’agit donc pas d’une récupération tardive. Cela aurait supposé qu’un mouvement autonome ait d’abord existé, formulé ses revendications, trouvé ses porte-parole avant qu’un parti ne tente de s’en emparer. Ici, la politisation accompagne la naissance de la mobilisation, voire la précède.
Depuis plusieurs années, Louis Boyard, Rima Hassan et certains élus LFI font la tournée des universités pour tenter de nourrir la colère de la jeunesse lycéenne et étudiante. Le compagnonnage entre Ryad Rani, le président de l’Union syndicale lycéenne, et LFI est, de ce point de vue, éclairant. Ce syndicaliste lycéen, qui affirme ne pas appartenir à un parti, a cependant des liens très étroits avec le parti de Jean-Luc Mélenchon : il a participé aux AMFiS 2026, où il est intervenu aux côtés de Louis Boyard ; il a fait un stage auprès du député David Guiraud ; il a même été candidat sur une liste municipale LFI à Wattrelos.
La violence politique légitimée et contagieuse
Les mouvements lycéens des années 1990 et 2000 connaissaient souvent une phase de « pourrissement ». Après plusieurs semaines, les élèves modérés retournaient en cours, les organisations représentatives perdaient la maîtrise du terrain et les noyaux radicaux tentaient de prolonger le conflit par la confrontation. La violence marquait alors généralement l’épuisement du mouvement davantage que sa puissance.
Aujourd’hui, cette violence devient inaugurale. Incendies, tirs de mortiers, projectiles, attaques contre des établissements et affrontements sont apparus dès les premiers blocages.
Cette évolution s’inscrit dans une banalisation plus générale de la violence politique. Une vaste enquête (Harris Interactive pour l’Institut Montaigne, février 2022) auprès des 18-24 ans indiquait que 22 % jugeaient justifiable le recours à la violence pour protester ou défendre leurs idées, contre 16 % dans la génération de leurs parents et 10 % chez les baby-boomers ; 40 % des jeunes considéraient en outre l’affrontement avec la police comme acceptable ou compréhensible. Cette tolérance était particulièrement élevée parmi les jeunes proches de l’extrême gauche et de LFI, sans être propre à ces sensibilités politiques.
À cette légitimation s’ajoute une acculturation mimétique à la violence. Le puissant écosystème médiatique et algorithmique dont dispose l’extrême gauche (influenceurs, médias militants, boucles de messagerie) ne se contente pas de relayer des mots d’ordre : il offre toute une série de tutoriels et de modes opératoires pour réussir son blocage, voire des sabotages. L’Union étudiante et l’Union syndicale lycéenne ont ainsi publié un guide expliquant en cinq étapes comment préparer le blocage d’un établissement, réunir les participants, arriver avant l’ouverture, utiliser le mobilier urbain et filmer l’action pour qu’elle soit relayée sur les réseaux sociaux. Ce guide a même été partagé par certains députés LFI.
La violence politique est donc non seulement légitimée, mais documentée et rendue techniquement accessible. C’est ainsi que se diffuse aujourd’hui une véritable culture de l’action violente.
Nous en voyons, depuis une semaine, les effets mimétiques. De nombreux lycéens vêtus de noir, encagoulés ou masqués reprennent les codes visuels et certaines pratiques des black-blocs sans avoir nécessairement appartenu auparavant à ces groupes.
C’est ce que j’appelle la « brumisation de la contestation ». Autrefois, la transmission des techniques violentes supposait davantage la présence physique d’un militant expérimenté. Aujourd’hui, cette culture se diffuse à distance, de manière atmosphérique. Cela ne signifie pas que tous ces jeunes deviennent des militants d’ultragauche, mais qu’ils disposent déjà d’un répertoire d’actions qu’ils peuvent reproduire très rapidement sous l’effet du groupe.
Trois phénomènes finissent donc par se combiner : une partie de la jeunesse admet davantage la violence politique ; elle en connaît désormais les codes et les techniques ; elle peut enfin avoir le sentiment que le passage à l’acte demeure relativement peu coûteux. C’est pourquoi cette violence peut devenir très rapidement contagieuse et se reproduire bien au-delà des noyaux militants qui l’ont initialement théorisée.
De l’inquiétude à la colère
Le cœur de la stratégie menée par les activistes d’extrême gauche, quel que soit leur terrain de bataille, consiste toujours à tenter de convertir les inquiétudes en colères politiquement orientées. En 2022, les économistes Delphine Pouchain et Emmanuel Petit invitaient, à propos du climat, à passer de « l’écoanxiété » à « l’écocolère ». Leurs recherches montraient que l’anxiété peut inhiber l’action, tandis que la colère devient mobilisatrice lorsqu’une menace est interprétée comme une injustice. Pour cela, il faut qu’un responsable soit désigné.
Le procédé vaut ici. L’absence d’une infirmière ou d’un professeur suscite d’abord une inquiétude concrète. Elle change de nature lorsqu’elle est présentée comme le produit d’un abandon délibéré des établissements populaires, puis d’une ségrégation sociale et raciale. L’inquiétude devient alors injustice ; l’injustice se mue en colère puisqu’un coupable (société, Occident, capitalisme, police…) est désigné ; la colère se transforme en mobilisation puisqu’il paraît légitime de l’affronter.
C’est la fonction de la « montée en généralité » opérée par LFI. Louis Boyard oppose les lycées populaires aux « lycées de riches ». Jean-Luc Mélenchon présente les élèves comme « inoffensifs », dénonce une répression à « l’arrière-goût raciste évident » et demande aux élus et militants insoumis de « s’interposer ». Le débat s’éloigne alors des moyens de l’Éducation nationale pour rejoindre les thèmes les plus fédérateurs de la jeunesse de gauche radicale : racisme systémique, violences policières et oppression des quartiers populaires.
Pour donner encore plus d’impact à ces thématiques, le triptyque classique « action-répression-réaction » va être réinterprété à la mode 2.0. Le blocage ou la dégradation provoque une intervention policière ; celle-ci est filmée, isolée de ce qui la précède puis diffusée comme la preuve d’une répression annoncée ; l’indignation ainsi produite justifie une mobilisation plus dure, qui entraîne de nouvelles interventions. L’événement local est absorbé par un récit national déjà disponible.
Les longues ficelles
Ces méthodes sont anciennes, mais les ficelles de ceux qui les actionnent se sont désormais allongées. Autrefois, l’agitateur devait se trouver dans l’assemblée générale ou devant le lycée pour distribuer les consignes et transmettre les techniques. Aujourd’hui, TikTok, Snapchat, Instagram, Telegram et WhatsApp rendent sa présence facultative. Les mots d’ordre, les images, les cibles et les modes opératoires circulent en permanence.
La radicalité ne descend plus seulement d’une organisation vers ses adhérents ; elle imprègne un environnement numérique et nourrit un imaginaire radical, voire révolutionnaire. Le téléphone est à la fois une école de la protestation, un instrument de coordination et une scène. L’affrontement doit être filmé ; l’image spectaculaire est récompensée par les vues, les partages et la reconnaissance du groupe. Cette gamification de la confrontation, que l’on avait déjà beaucoup vue durant les émeutes de 2024, favorise la surenchère : il faut réaliser l’action la plus visible, « la plus grosse dinguerie », et dépasser le lycée voisin.
À cette émulation entre « jeunes » répond une concurrence entre organisations. En effet, l’écosystème ne se réduit pas à LFI. D’autres organisations encore plus radicales sont présentes et poussent à la surenchère révolutionnaire : Révolution permanente, Le Poing levé, le NPA ; des militants décoloniaux ou indigénistes ajoutent à cela un cadrage racial ; des comptes communautaires relaient les images les plus conflictuelles. La concurrence entre ces entrepreneurs de radicalité pousse chacun à apparaître plus combatif que les autres. Le blocage pacifique devient insuffisant : il faut l’occupation, puis l’affrontement.
Cet espace est enfin vulnérable aux influences étrangères. Nora Bussigny a identifié, parmi les relais numériques du mouvement, Shahin Hazamy, un agent d’influence du régime iranien. Ce dernier a publié l’une des premières vidéos (plus de 3,5 millions de vues) dénonçant la répression du mouvement lycéen.
Une violence désormais autonome
Jean-Luc Mélenchon a finalement appelé, le 2 octobre, les lycéens à n’employer « que des méthodes non violentes ». Cet appel, plus ou moins sincère, intervient après plusieurs jours de dramatisation de la répression et de désignation de la police comme adversaire. Il apparaît moins comme le désaveu de la stratégie initiale que comme une tentative tardive de reprendre le contrôle d’une dynamique qui pourrait devenir politiquement coûteuse.
Mais les longues ficelles qui permettent d’activer une mobilisation à distance empêchent également de la désactiver. Il n’existe aucune chaîne de commandement permettant de retirer un mot d’ordre, d’arrêter une vidéo ou de maîtriser la concurrence entre groupes radicaux. Une fois les techniques diffusées, les ennemis désignés et les images engagées dans la boucle algorithmique, la violence acquiert sa logique propre.
C’est en ce sens que des violences urbaines ont pris le masque d’un mouvement lycéen. Non parce que les inquiétudes scolaires seraient imaginaires, ni parce que tous les lycéens mobilisés seraient violents, mais parce que les formes de l’émeute ont rapidement imposé leur rythme, leur esthétique et leur logique à l’ensemble. Les revendications fournissent la légitimité ; la violence produit les images ; les entrepreneurs politiques leur donnent un récit. Ceux qui ont contribué à allumer l’incendie découvrent alors qu’ils ne décident plus du moment où il s’éteindra.
Olivier Vial
Ancien membre du Conseil économique, social et environnemental, directeur du CERU (Centre d’études et de recherches universitaire), un laboratoire d’idées indépendant, Olivier Vial est responsable du programme d’études sur les radicalités et les nouvelles formes de contestations.
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