Servir la France, c’est d’abord et toujours lui rester fidèle jusque dans la solitude où plus rien ne l’exige, c’est aussi, une fois cette fidélité assurée, lui permettre de continuer à se créer elle-même.

Deux films, une même énigme

Il arrive que deux films, sans avoir rien de commun en apparence, éclairent une même question. L’un, La bataille de Gaulle, met en scène l’appel du 18 juin et la Résistance, qui seront le prélude à la refondation institutionnelle de la France autour de la Cinquième République. L’autre, L’inconnu de la grande Arche, raconte l’histoire méconnue de Johan Otto von Spreckelsen, architecte danois choisi pour concevoir la Grande Arche de La Défense, avant d’être progressivement dépossédé de son œuvre au cours de sa réalisation. Tout semble opposer ces deux récits car l’un relève de la grande histoire nationale, l’autre d’une commande architecturale. L’un célèbre un chef d’État, l’autre un créateur solitaire qui demeurera à tout jamais inconnu, ou presque, sans en avoir le statut de soldat.

Pourtant, à mesure que ces deux histoires se déploient, elles cessent d’être seulement les portraits de deux hommes. Elles deviennent deux enquêtes sur une même énigme. Comment, en effet, une vision singulière parvient-elle à devenir une réalité collective ? Qu’est-ce qui permet à une intuition, à une idée, à un acte ou à une œuvre de dépasser son auteur pour s’inscrire durablement dans une histoire commune ? La réponse la plus immédiate consiste à invoquer les qualités exceptionnelles de ceux qui portent le nouveau, à savoir le courage de Charles de Gaulle, le génie de Spreckelsen, leur vision, leur détermination, leur solitude ou leur capacité à résister. Les deux films nourrissent d’ailleurs spontanément cette lecture héroïque. Mais ils montrent progressivement que la force d’une conviction ne suffit jamais. Une idée ne devient pas une institution parce qu’elle est juste ou parce que son auteur est exceptionnel. Elle ne transforme le monde qu’à la condition de rencontrer des médiations, des institutions et des acteurs capables de la reconnaître, de la discuter, de la transformer et finalement de se l’approprier.

Le véritable sujet de ces deux films n’est donc peut-être ni De Gaulle ni Spreckelsen. Il est la manière dont une société fait advenir le nouveau. Plus profondément encore, il est la manière dont l’autorité politique accompagne cette émergence. Car si le premier film donne à voir un chef qui fonde un ordre institutionnel nouveau, le second met en scène le dernier Président de la République, pleinement souverain, quelques décennies plus tard qui, sans être l’auteur de l’œuvre, mais seulement son commanditaire, créera les conditions de son accomplissement. Entre ces deux figures se dessine moins une opposition qu’une transformation progressive de l’autorité républicaine. La fonction présidentielle demeure la même dans ses principes, encore que, mais son éthos semble se déplacer de l’autorité fondatrice, indispensable lorsque tout est à instituer, vers une autorité capable de rendre fécondes les médiations dont peut émerger un monde commun.

Les deux films ne sont toutefois pas ici considérés comme des documents historiques exhaustifs sur deux présidences. Ils sont pris comme des révélateurs phénoménologiques d’une question plus générale qui interroge ce que devient l’autorité politique lorsqu’une société ne peut plus être transformée par la seule décision souveraine ?

La thèse de cet article est que les deux films donnent à voir deux moments complémentaires d’une même histoire républicaine. Le premier rappelle qu’aucune République ne peut naître sans une autorité morale capable d’assumer seule la souveraineté lorsqu’elle est menacée. Le second laisse entrevoir, comme un signal faible, une autre exigence, à savoir qu’une République durable ne peut rester fidèle à elle-même qu’en devenant capable d’autoriser les médiations par lesquelles son propre avenir continue de s’inventer.

Deux éthos de l’autorité politique

De Gaulle apparaît d’abord comme le fondateur. L’appel du 18 juin ne constitue pas seulement un acte de résistance, il ouvre un nouvel horizon politique. Quelques années plus tard, la Constitution de 1958 instituera durablement cette vision en donnant son âme à la Cinquième République. Le référendum devient l’une des expressions les plus originales de cette conception de la légitimité. Il manifeste une confiance radicale dans la capacité du peuple à trancher les grandes orientations du pays. Cette confiance est si radicale qu’elle conduira même De Gaulle à quitter le pouvoir lorsque le référendum de 1969 lui est défavorable. La procédure qui avait fondé sa légitimité devient également la condition de son retrait. L’homme disparaît, l’institution demeure.

La trajectoire de Mitterrand est d’une autre nature. Avec les Grands Travaux, il ne dessine pas lui-même les formes architecturales qu’il souhaite voir naître. Il crée les conditions de leur apparition. Se disant responsable de la perspective historique qui traverse Paris d’Est en Ouest, il ne cherche pas tant à imposer une œuvre personnelle qu’à inscrire son action dans une continuité qu’il reçoit autant qu’il la prolonge. Le concours international de la Grande Arche en constitue l’exemple le plus emblématique. Le Président ne produit pas l’œuvre mais il accepte qu’elle vienne d’un autre. Son geste consiste moins à créer qu’à reconnaître, assumer politiquement la continuité du projet et soutenir une possibilité encore fragile.

Ces deux trajectoires ne s’opposent donc pas, la seconde déploie, dans la durée d’une institution stabilisée, ce que la première portait déjà, dans l’urgence, comme une possibilité seconde. Elles dessinent les deux moments d’une même histoire de l’autorité politique. Avec De Gaulle, l’autorité s’affirme d’abord dans la capacité d’instituer un ordre nouveau. Avec Mitterrand, elle tend à se déplacer vers une autre exigence, celle de rendre possible l’émergence d’œuvres, d’initiatives et de formes dont elle n’est plus directement l’auteure.

De l’Arc à l’Arche

Au-delà de leurs récits respectifs, les deux films semblent finalement se rejoindre dans une même géographie symbolique. Charles de Gaulle se présente, dans un premier temps, moins comme un homme de pouvoir que comme une autorité morale, c’est-à-dire comme celui qui accepte d’assumer une responsabilité supérieure à sa propre personne. Sa force ne réside pas dans une puissance acquise, mais dans une fidélité inébranlable à une exigence qu’il résume d’une formule devenue célèbre : « Je n’obéis qu’à la France. » L’autorité gaullienne naît, en effet, paradoxalement de sa situation de faiblesse. Dépourvu de moyens matériels, sans territoire, sans armée, De Gaulle ne peut opposer aux gouvernements de Vichy, aux hésitations britanniques ou aux calculs américains qu’une autorité morale. C’est précisément parce qu’il demeure fidèle à une exigence qui le dépasse, servir la France, qu’il peut tenir tête à des puissances infiniment supérieures à lui, qui sauront du reste le lui reprocher.

Cette fidélité irrigue tout l’esprit de Résistance. Jean Moulin, auquel De Gaulle reconnaît une exceptionnelle intelligence politique, contient les forces de division pour maintenir vivante l’unité de la République à réinstaurer. Le général Leclerc, refusant d’« obéir à un ordre idiot », rappelle que l’obéissance n’est jamais une simple soumission mais demeure inséparable d’une responsabilité morale face à la mort. Chez les trois hommes, l’autorité ne procède pas de la fonction, elle naît d’une fidélité rare et partagée à une réalité et à un idéal qui les dépasse. Il faut donc se garder de réduire De Gaulle au seul geste du fondateur solitaire. Sa force ne tient pas qu’à sa propre fidélité, elle tient aussi à sa capacité à rendre possible, par d’autres que lui, ce que lui-même ne pouvait accomplir seul. En confiant à Jean Moulin l’unification des réseaux de résistance et politiques, en laissant Leclerc conduire la bataille de la libération de Paris selon son propre jugement plutôt que selon le seul ordre reçu, De Gaulle n’agit déjà plus seulement comme celui qui décide car il autorise, au sens fort du terme, l’action d’autrui. L’unité politique de la Résistance et la victoire militaire elle-même ne sont donc pas seulement le fruit d’une décision personnelle, elles sont déjà, en germe, l’œuvre d’une médiation que lui-même rend possible sans en être l’unique auteur. On comprend mieux, dès lors, pourquoi les deux trajectoires évoquées plus haut ne s’opposent pas. Celle de Mitterrand ne fait qu’assumer pleinement, dans la durée d’une institution stabilisée, ce que celle de De Gaulle portait déjà, dans l’urgence, comme une possibilité seconde.

Par ailleurs, cette fidélité trouve aussi une traduction symbolique dans Paris lui-même. Lorsque la 2ᵉ Division blindée libère la capitale, c’est bien davantage qu’une victoire militaire qui s’accomplit, c’est la souveraineté de la République qui retrouve son lieu légitime. Quelques décennies plus tard, la Grande Arche viendra prolonger, dans le même axe historique, l’Arc de Triomphe, d’où De Gaulle descendit les Champs Elysées pour communier, avec les Parisiens, dans des scènes de liesse après la victoire. La perspective historique de la capitale relie ainsi le monument de la mémoire nationale à celui d’une ouverture vers l’avenir. Comme si la République rappelait que la souveraineté ne consiste pas seulement à préserver son héritage, mais aussi à rendre possible ce qui pourra lui succéder. Les deux gestes ne sont évidemment pas de même nature, et toute comparaison directe serait ici dépourvue de sens. L’action de Charles de Gaulle relève d’un moment fondateur de l’histoire nationale, elle appartient à ces événements qui redessinent durablement le destin d’un peuple, et sa portée dépasse infiniment le cadre d’une création architecturale. Les Grands Travaux voulus par Mitterrand ne sauraient être placés sur un plan comparable. Ils ne valent pas ici par leur ampleur historique, mais comme un phénomène révélateur, ce que l’on nommerait aujourd’hui un signal faible. Dans un domaine circonscrit de l’action publique, ils laissent apparaître une inflexion discrète mais décisive de l’éthos présidentiel. Ce qui importe n’est donc pas la grandeur respective des deux événements, mais la capacité du second à rendre perceptible une transformation que le premier ne pouvait pas encore pleinement accomplir.

Quand le Cube devient Arche

C’est ici que le destin de Spreckelsen prend toute sa portée. L’architecte ne manque ni de talent ni de conviction. Son projet est choisi précisément parce qu’il ouvre une forme inédite. Pourtant, au fur et à mesure de la réalisation, l’œuvre se transforme. La réalisation de l’œuvre ouvre un espace de médiations où les exigences techniques, économiques, administratives et politiques conduisent chacun des acteurs à renormaliser le projet initial. Paul Andreu, l’architecte de la réalisation, sous les directives d’un technocrate, permet la réalisation effective de l’édifice au prix de modifications que Spreckelsen vit comme une dépossession. Lorsque la Grande Arche est inaugurée, elle appartient déjà au patrimoine national, mais son auteur n’habite plus véritablement son œuvre.

Cette dépossession mérite qu’on s’y arrête, avant même de la dépasser. Ce que vit Spreckelsen n’est pas, en effet, un simple différend technique entre un créateur et ses interlocuteurs institutionnels et techniques. Il s’agit d’une expérience de ce que coûte humainement le passage d’une vision à une institution. Renormaliser un projet, au sens où l’entend Yves Schwartz, ce n’est jamais transformer une forme sans transformer aussi celui qui l’a portée. Le mot est juste pour décrire ce qui arrive à l’œuvre, il l’est moins pour décrire ce qui arrive à l’homme, qui ne se contente pas de voir son projet ajusté, mais qui perd, à mesure que d’autres s’en emparent légitimement, le lieu même depuis lequel il pouvait encore s’y reconnaître. Il y a donc, dans toute médiation féconde, une part qui ne se laisse pas retourner en fécondité. Le patrimoine commun s’enrichit mais l’auteur, lui, s’efface. Une République qui se contenterait de célébrer ce que la médiation produit, sans jamais s’interroger sur ce qu’elle prélève à ceux qui l’ont rendue possible, manquerait quelque chose d’essentiel à sa propre exigence. Prendre soin des médiations, ce n’est pas seulement veiller à ce qu’une idée devienne un monde commun, c’est aussi savoir ce que ce devenir-commun impose à celui dont elle est issue et lui devoir, sinon la préservation de son œuvre intacte, du moins la reconnaissance de ce sacrifice.

L’intérêt du film n’est pourtant pas d’abord psychologique. Il ne raconte pas seulement le drame d’un créateur. Il donne à voir la phénoménologie même de l’émergence publique, portée par une complexité propre à toute innovation publique. Entre l’idée initiale et son inscription dans le monde commun se déploie toujours une pluralité d’acteurs, que sont les décideurs politiques, les ingénieurs, les administrations, les entreprises, voire les usagers. L’innovation publique ne résulte jamais de la simple diffusion d’une idée. Elle émerge d’un travail collectif de médiation dans lequel chacun transforme ce qu’il reçoit avant de le transmettre à son tour. La distinction proposée par Norbert Alter entre invention et innovation demeure essentielle. L’invention ouvre une possibilité nouvelle, alors que l’innovation désigne son appropriation collective. Les deux films invitent cependant à déplacer cette perspective. Entre invention et innovation existe un troisième moment, souvent laissé dans l’ombre, celui des médiations qui rendent cette appropriation possible. L’émergence n’est ni l’invention elle-même ni son résultat, elle résulte d’un processus relationnel et cognitif par lequel une possibilité devient progressivement un monde commun. L’appropriation ne dépend pas uniquement, en effet, des qualités intrinsèques d’une invention. Elle suppose l’existence d’une médiation politique capable de maintenir vivante la relation entre la nouveauté et le corps social appelé à l’habiter. Autrement dit, l’innovation publique ne repose pas principalement sur le génie des créateurs. Elle dépend de la qualité du couplage entre une vision et le milieu dans lequel cette vision cherche à prendre forme. Ce couplage n’est jamais donné, il doit être constamment entretenu, renégocié, renormalisé. Il suppose d’accepter que l’idée initiale se transforme sans pour autant perdre son orientation fondamentale. Ce qui est alors attendu de l’autorité politique n’est plus seulement qu’elle décide, mais qu’elle prenne soin de ces médiations. Sa responsabilité ne consiste pas à préserver intacte l’idée première, ni à l’abandonner aux seules contraintes de la réalisation. Elle réside dans sa capacité à maintenir vivant le dialogue entre la vision initiale et le collectif appelé à se l’approprier.

L’expérience de Spreckelsen montre ainsi que l’émergence d’une œuvre publique ne dépend pas seulement de la force d’une vision, mais de la qualité des médiations qui en accompagnent la réalisation. Cette exigence ne concerne pas seulement l’architecture. Le destin politique de Charles de Gaulle révèle, sous une autre forme, que la fondation d’une institution obéit à une logique comparable.

Quand le fondateur rencontre l’institution

L’épisode du référendum de 1969, qui n’est pas relaté dans le film évoqué, éclaire avec une particulière intensité la transformation qui traverse la présidence gaullienne. Le projet de régionalisation et de réforme du Sénat esquissait une évolution importante de l’organisation politique française. Sans remettre en cause l’unité de l’État, il reconnaissait davantage de responsabilités aux territoires et laissait entrevoir une articulation plus riche entre la décision nationale et les dynamiques territoriales. La réforme semblait ainsi ouvrir un espace nouveau de médiations entre l’État et la société. Pourtant, cette ouverture demeurait portée par une forme de légitimité héritée du geste fondateur de 1940. En choisissant de lier explicitement son maintien à la présidence à l’approbation du référendum, Charles de Gaulle transformait une réforme institutionnelle en épreuve de confiance personnelle. Le vote ne portait plus seulement sur un projet, il devenait également un jugement sur celui qui l’incarnait. Ainsi, tandis que le contenu de la réforme multipliait les médiations, la procédure continuait de concentrer leur principe de légitimité dans la figure du Président. Cette tension ne traduit pas une incohérence de la pensée gaullienne. Elle révèle plutôt le point où un éthos fondateur rencontre les limites de sa propre fécondité historique. Depuis l’appel du 18 juin, l’autorité de Charles de Gaulle s’était construite sur la capacité d’assumer personnellement une responsabilité exceptionnelle lorsque les institutions vacillaient. En 1969, les institutions existent désormais, pourtant le geste politique demeure celui du fondateur. L’autorité reste indissociable d’une incarnation, alors même que la réforme proposée tend à reconnaître une pluralité croissante de médiations. La régionalisation ne constitue pas ici un simple projet administratif. Elle manifeste une intuition politique plus profonde, reconnaître, selon nous, que l’unité nationale ne se construit pas contre les médiations territoriales mais à travers elles. Ironie de l’histoire, la décentralisation sera l’œuvre du Président Mitterrand que l’on peut même considérer comme son acte fondateur. Il faudra donc attendre une autre conception de l’autorité pour que la légitimité politique cesse d’être principalement pensée comme l’incarnation d’une volonté souveraine et puisse être comprise comme la capacité d’autoriser des initiatives qui ne procèdent plus directement de celui qui gouverne.

Les deux films ne donnent pas seulement à voir deux présidents ou deux œuvres. Ils révèlent la transformation de la fonction politique elle-même. Avec De Gaulle, l’autorité, légitimée par son acte de résistance exemplaire, fonde une institution capable d’assurer la continuité de la République. Avec Mitterrand, cette institution devenue stable peut exercer une autre fonction, par exemple, autoriser l’émergence d’œuvres, d’initiatives et de formes dont elle n’est plus directement l’auteure. L’État cesse progressivement d’être seulement le lieu où se décide l’universel, il devient le milieu dans lequel un universel concret peut émerger des médiations qu’il rend possibles.

De l’autorité fondatrice à l’autorité féconde

Il ne s’agit évidemment pas ici de proposer une interprétation globale des deux présidences. Les deux films jouent plutôt le rôle de révélateurs. Chacun isole un moment où se laisse apercevoir, presque à l’état expérimental, une certaine manière d’habiter la fonction présidentielle. C’est cette évolution de l’éthos de l’autorité qui retient ici notre attention.

Les Grands Travaux engagés par François Mitterrand donnent à voir une autre manière d’exercer l’autorité politique. Autre temps, autres mœurs, diront certains. Le Président ne cherche pas à imposer une forme qu’il aurait lui-même conçue. Avec le concours international de la Grande Arche, il accepte que l’invention vienne d’ailleurs. Son rôle, certes de prescripteur, consiste cependant moins à produire l’œuvre qu’à reconnaître sa valeur, en mobilisant sa riche culture et sa sensibilité esthétique, à garantir le cours de sa réalisation et à lui permettre de rejoindre le patrimoine commun. Cette posture marque une évolution importante de la fonction présidentielle. L’autorité ne réside plus seulement dans la capacité de décider ou d’incarner une volonté souveraine. Elle se mesure désormais à la faculté de rendre possible ce qui ne procède pas directement de soi. Gouverner ne signifie plus être l’unique auteur du nouveau, mais créer les conditions dans lesquelles d’autres peuvent en devenir les auteurs.

Ce déplacement éclaire rétrospectivement la différence entre les deux Présidents. De Gaulle fonde une institution capable d’assurer la continuité de la République. Mitterrand hérite de cette institution devenue suffisamment stable pour lui confier une autre mission. Non plus instituer, mais rendre l’institution féconde, capable d’accueillir et de faire croître des initiatives dont elle n’est pas l’origine. L’autorité ne disparaît donc pas, elle change d’objet. Elle ne se définit plus principalement par l’exercice d’une souveraineté, mais par le soin porté aux conditions de l’émergence. C’est peut-être en ce sens que l’on peut éclairer cette évolution à partir de ce que Hegel nomme l’universel concret. L’universel ne s’identifie plus à une volonté qui s’impose de l’extérieur, ni même à la seule figure de celui qui gouverne. Il se construit progressivement dans les médiations qui relient les institutions, les territoires, les œuvres et les citoyens. Le rôle du politique n’est plus seulement de décider, il consiste à maintenir vivant ce processus de médiation par lequel une société devient capable de produire elle-même son avenir.

Servir la République autrement

Les deux films donnent à voir finalement deux moments d’une même histoire républicaine.

Le premier rappelle une vérité que nos démocraties peinent parfois à redécouvrir, à savoir qu’aucune République ne peut survivre sans une autorité morale. Charles de Gaulle ne fonde pas seulement des institutions. Il rappelle qu’au cœur de toute souveraineté réside une fidélité à une réalité qui dépasse les gouvernants eux-mêmes. Lorsque le Général affirme : « Je n’obéis qu’à la France », il ne revendique pas une liberté personnelle. Il reconnaît qu’il existe une exigence supérieure à laquelle le pouvoir lui-même demeure soumis. La souveraineté républicaine n’est donc jamais la souveraineté d’un homme, elle est celle d’un peuple fidèle à une certaine idée de lui-même.

Mais une République ne vit pas seulement de sa fondation. Elle doit continuellement redevenir capable de créer sans renoncer à ce qui la fonde. C’est ici que les Grands Travaux prennent tout leur sens. Ils ne constituent évidemment pas un événement comparable à la Résistance ou à la fondation de la Cinquième République. Ils valent autrement. Ils apparaissent comme un phénomène révélateur, un signal faible qui laisse entrevoir une transformation de l’éthos présidentiel. Une fois les institutions consolidées, la responsabilité politique ne consiste plus seulement à instituer, elle consiste aussi à rendre les institutions suffisamment fécondes pour accueillir des initiatives dont elles ne sont plus les auteurs.

L’enjeu n’est donc pas d’opposer verticalité et horizontalité. Une République qui oublierait la verticalité de l’autorité morale se dissoudrait dans la juxtaposition des intérêts particuliers. Une République qui oublierait l’horizontalité des médiations finirait par étouffer les forces créatrices de la société. L’une rappelle le bien commun et l’autre permet à ce bien commun de continuer à prendre corps dans l’histoire. Cette même tension se rejoue, à une tout autre échelle, dans la construction européenne que Mitterrand engage et fait ratifier par référendum. Transférer une part de souveraineté à des institutions communes n’est pas seulement l’abandonner, c’est parier qu’elle continuera de s’exercer autrement, à travers des médiations qui ne procèdent plus directement de l’État seul. Le geste est risqué, et il demeure aujourd’hui disputé, moins par les élites que par le peuple lui-même, mais il porte, en germe, la même question que celle posée par la Grande Arche, une souveraineté qui accepte de se dessaisir en partie pour se recomposer ailleurs cesse-t-elle d’être une souveraineté, ou en découvre-t-elle une forme plus féconde ? Peut-être est-ce là que se dessine aujourd’hui une nouvelle figure de l’autorité républicaine. Non une autorité qui renoncerait à la souveraineté au nom, de la participation, ni une souveraineté qui ignorerait les médiations au nom de l’unité. Mais une autorité capable de tenir ensemble ces deux exigences. Assez verticale pour rappeler ce qui nous dépasse et assez horizontale pour permettre à chacun d’en devenir l’auteur.

Une République apprenante pourrait alors être comprise comme une République qui demeure fidèle à son origine en acceptant de ne jamais répéter ses commencements. Elle ne produit pas elle-même toutes les innovations mais elle devient un milieu génératif où les citoyens, les territoires, les institutions, les créateurs et les associations peuvent continuer à faire vivre ce qui les rassemble. Il est des époques qui appellent des fondateurs. Il en est d’autres qui exigent des médiateurs. La nôtre appelle peut-être les deux à la fois, plus précisément une autorité morale suffisamment forte pour rappeler ce qui ne se négocie pas, et une autorité suffisamment féconde pour permettre à la République de continuer à devenir l’auteure de son propre avenir.

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