Trois attaques ce mardi 9 juillet dans le détroit d’Ormuz et une reprise des hostilités envisagée par Donald Trump relancent les scénarios les plus sombres pour l’économie internationale. Or, les perspectives du commerce mondial n’étaient pas bonnes pour 2026 (+2,2%) comme 2027 (+2,8%), soit à peine le niveau de sa moyenne prépandémique, elle-même déjà plus faible en comparaison aux années 2000.

Pour l’Europe et l’Afrique, ce contexte de « démondialisation » crée une dépendance mutuelle. D’un côté, l’Afrique doit réduire ses dépendances énergétiques et alimentaires en produisant de façon plus souveraine sur son sol. De l’autre, l’Europe doit sécuriser ses approvisionnements et diversifier ses partenaires commerciaux pour réduire ses dépendances à l’Asie. Avec les conséquences économiques de la guerre en Ukraine et de celle d’Ormuz, une fenêtre d’opportunité s’ouvre pour renforcer ce partenariat naturel..

L’Afrique a mieux résisté que prévu aux crises de l’Ukraine et d’Ormuz

Lorsque la guerre en Ukraine a éclaté, beaucoup annonçaient une catastrophe alimentaire. La dépendance de plusieurs pays aux importations de céréales et la hausse des prix de l’énergie devaient provoquer une crise durable. En effet, selon les Nations Unies, 45 pays du Sud importent depuis l’Ukraine ou la Russie au moins un tiers de leur consommation de blé, notamment les plus grandes puissances démographiques africaines (Égypte, RDC, Soudan, etc.). Pire, la guerre en Ukraine a créé une gigantesque crise des engrais. Le cours de la solution azotée a flambé de +84% sur les trois dernières années en glissant, celui du phosphate de +37%, celui de l’urée de +125% et enfin celui de l’ammonitrate 27% de +60%. Or, les pays d’Afrique subsaharienne consomment plus du double d’engrais qu’ils n’en produisent !

Pourtant, malgré des difficultés réelles, l’effondrement annoncé n’a pas eu lieu. Les pays d’Afrique subsaharienne ont su absorber tant bien que mal l’inflation. En 2015, l’inflation moyenne dans les pays subsahariens se situe à plus de 2 points au-dessus de la moyenne mondiale (3,5% contre 1,4%). En 2025, les pays d’Afrique subsaharienne sont à 3,4% contre 3,0% pour le reste du monde. Les États ont diversifié leurs approvisionnements et trouvé des solutions alternatives. Cette résilience s’explique en partie par un paradoxe. Souvent critiquée pour sa faible intégration aux chaînes de valeur mondiales, l’Afrique a également été moins exposée aux ruptures logistiques qui ont déstabilisé de nombreuses autres économies.

Mais des crises qui ont révélé les faiblesses des pays subsahariens

Les crises ukrainienne et d’Ormuz ont tout de même mis en lumière des faiblesses structurelles, au premier desquelles figure la crise de production sur le sol africain. Par exemple, le cas du pétrole est éclairant. En pleine crise énergétique mondiale liée à la guerre à Ormuz, l’offre totale de produits pétroliers de l’Afrique subsaharienne tend à diminuer. Elle est moitié moins importante qu’à son pic en 2007-2008 alors qu’elle permettrait à de nombreux pays de pouvoir faire rentrer des devises et de financer la transition énergétique et la montée en gamme impérative du Continent.

Cet effritement de la production ralentit la création de richesses par habitant. En 2015, la production de richesses d’un subsaharien est de 1 647 $ annuels soit 6,1 fois moins que la production de richesse moyenne d’un habitant dans le monde. En 2025, 10 ans après, cet écart est passé à 8,6. Un enseignement majeur de cette succession de crises est que les grandes puissances démographiques subsahariennes ont vu leur production de richesses par habitant, s’effondrer depuis 2015 tels que le Nigéria (-53%), l’Angola (-14%), le Soudan (-10%) ou l’Égypte (-7%) ou ralentir comme l’Afrique du Sud ou l’Éthiopie. Or, ces grands pays jouent un rôle moteur ; lorsqu’ils ralentissent, c’est une partie du continent qui ralentit avec eux sans parler du niveau de la dette qui réduit les marges de manœuvre budgétaires et les investissements nécessaires à l’industrialisation et au développement des infrastructures.

Un partenariat à bénéfices mutuels

La principale leçon des crises récentes n’est donc pas que l’Afrique aurait dépassé ses vulnérabilités. Elle est que le continent dispose d’une capacité d’adaptation plus importante qu’on ne le pense souvent. Cette résilience constitue une base, mais elle ne remplacera jamais une stratégie de transformation économique. C’est précisément pourquoi un partenariat renforcé entre l’Europe et l’Afrique devient aujourd’hui une nécessité stratégique.

Pour l’Europe, l’enjeu est de réduire certaines dépendances devenues risquées. La crise d’Ormuz rappelle qu’une concentration excessive des approvisionnements peut avoir des conséquences économiques majeures. L’Afrique offre des atouts considérables : proximité géographique, ressources naturelles abondantes, potentiel énergétique important et marché en forte croissance. Le tout sans parler de la crise migratoire qui guette l’Europe au regard des dérèglements climatiques, de la pression démographique et de l’instabilité géopolitique.

Pour l’Afrique, l’objectif est de mener une stratégie de montée de gamme sur le modèle des pays est-asiatiques. Si cela a longtemps constitué une forme de lieu commun, le contexte est très différent. En effet, les modèles est-asiatiques ont pu opérer une stratégie de montée de gamme par les exportations dans un contexte de « mondialisation heureuse ». Or, à l’heure de la démondialisation, les incertitudes sont plus fortes. C’est pourquoi, pour les réduire les pays d’Afrique subsaharienne gagneraient à poursuivre leur diversification partenariale, sans négliger les partenaires européens, car tous les intérêts stratégiques convergent désormais. C’est tout l’enseignement d’Ormuz et de l’Ukraine.

Matthieu Hocque, Politologue, Directeur Général du think-tank Le Millénaire, spécialisé en politiques publiques, co-auteur de l’étude « L’Afrique face à la démondialisation »

Nour Zeghoud, Analyste au Millénaire et co-auteure de l’étude « L’Afrique face à la démondialisation »

Voir aussi

Boualem Sansal raconte à la NRP l’après-prison : « Apprendre à vivre dans la liberté »

De retour en France après un an de détention en Algérie, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a livré un témoignage rare dans un entretien accordé à La Nouvelle Revue Politique, animé par Arnaud Benedetti.


0 Commentaire2 minutes de lecture

Le politique, plus que jamais !

La vocation de la NRP est de penser pour agir, de comprendre pour maîtriser, de débattre pour aider à décider aussi. Nous assumons des choix.


0 Commentaire4 minutes de lecture

Shein au BHV : autopsie d’un renoncement politique et économique

Shein au BHV : ce mariage contre-nature acte un renoncement politique. Entre urbanisme punitif et iniquité fiscale, Bernard Cohen-Hadad dénonce le sabotage de notre industrie textile et exige la fin des privilèges accordés à l'ultra-fast fashion.


1 Commentaire6 minutes de lecture

Les leçons à tirer des affaires Sansal et Christophe Gleizes

Le journaliste français Christophe Gleizes a finalement été condamné à 7 ans de prison. Contre toute attente et alors que la plupart des observateurs s’attendaient à un acquittement ou une condamnation très légère de manière à ne pas envenimer le contentieux avec la France.


0 Commentaire5 minutes de lecture

Privacy Preference Center