Il faut reconnaître au programme de LFI une qualité, celle de la plasticité. Opportunisme conviendrait tout aussi bien si, dès l’abord, il s’agissait de critiquer. Je propose donc « plasticité » qui est cette capacité du cerveau à modifier ses connexions neuronales en fonction des expériences, de l’apprentissage ou encore des lésions. Il sera toujours temps de retenir (revenir à) opportunisme.
Le dernier exemple en date de cette plasticité c’était le vote en faveur de l’autonomie de la Collectivité de Corse. Jean-Luc Mélenchon lui-même disait avoir été « informé de la décision arrêtée par le groupe LFI, le matin même » (Corse Matin, 26 juin 2026). Le « cerveau » de LFI ne manquait pas, sur ce sujet, sur ce sujet aussi, d’une remarquable capacité à modifier ses connexions neuronales en fonction des expériences pour adhérer à l’autonomie ! Pour celui qui veut une VI ème république collectiviste, soutenir le vote pour une autonomie n’est rien moins qu’une remarquable adaptation à l’expérience du moment.
Les écorégions, dont la proposition était ébauchée lors du rassemblement du 7 juin, puis précisée le 2 juillet lors d ‘une conférence de presse, sont-elles une nouvelle manifestation de cette plasticité ? Elles ajoutent au collectivisme, de façon pour le moins surprenante, qu’elles « transformeront la République française en première république écologique du monde ».
Le concept d’écorégion est emprunté au bio-régionalisme, qui vise à « déconstruire » les frontières administratives (nationales aussi, parfois) pour organiser les activités, l’économie et les institutions à partir des réalités des territoires. Pour les initiateurs du bio-régionalisme (Peter Berg et Raymond Dasmann, « Réhabiter la Californie », 1977) il s’agissait de « réhabiter » les territoires en développant leur identité et les pratiques conformes à leurs réalités écologiques. L’ancrage dans les territoires, habituellement caractérisé par l’attention aux communautés locales, l’autonomie des territoires, la subsidiarité, la décentralisation, voilà bien qui semble en opposition avec une société collectiviste !
L’hypothèse doit, être faite que, dans une République Française collectiviste, les territoires seront autant de « soviets ». Faisant cette hypothèse, l’Histoire nous enseigne ce que deviennent les soviets, soumis au … soviet suprême.
C’est à ce point que le concept d’écorégion prend tout son sens insoumis. Il s’agit pour Jean-Luc Mélenchon de « nationaliser le temps par la planification et les écorégions. Ceux qui accepteront d’entrer dans le plan seront aidés. Ils devront respecter des exigences de production de qualité, respectueuses des travailleurs et de l’environnement. Sans respect des contreparties, il n’y aura pas d’argent versé. Les écorégions seront la matrice de base pour alerter, prévoir, organiser la planification écologique et s’assurer que la loi ne soit pas violée. » (conférence de presse du 2 juillet). Davantage « que de transformer la République française en première république écologique du monde » les écorégions ne sont-elles pas le moyen d’installer, au prétexte de l’écologie, cette société collectiviste aux ordres, non plus d’une « République, c’est moi ! » mais d’un « soviet suprême, c’est moi » ?
Ce n’est pas là uniquement de la plasticité, c’est l’art de faire du sujet climatique une opportunité pour creuser plus profond le sillon. Dans la déclaration citée, le soucis écologique s’efface devant l’impératif du respect des exigences de production. Avec la grille de lecture donnée par cet objectif d’une république collectiviste, ces exigences renvoient à un gosplan à la française, organe central qui distribuera(it) ou pas l’argent (Sans respect des contreparties, il n’y aura pas d’argent versé.) Il n’est pas irraisonnable de se demander si un président d’écorégion qui respecterait les exigences de production mais qui, dans un mouvement d’humeur, décrocherait de son mur le portrait du président de cette république collectiviste, conserverait le bénéfice des subventions.
C’est bien là ce que craignaient les initiateurs du bio-régionalisme, la disparition de l’autonomie locale, la disparition de l’ancrage territorial des politiques par le fait d’un organe central planificateur et financeur (le parti-pris de la décroissance, qu’ils ont en partage le programme LFI, ne suffira pas à les rassurer).
La plasticité du programme insoumis lui a permis de réagir à l’expérience caniculaire en modifiant ses connexions neuronales pour faire jouer sa capacité d’opportunisme sous la forme d’un climato-opportunisme. L’émergence du concept d’écorégion en est l’illustration. C’est l’offre faites aux Verts, qui ne manqueront pas d’y joindre le congés climatique « territorialisé ».
Ainsi enrichie, la planification écologique proposée par LFI répond-elle aux enjeux du changement climatique ? Une agriculture paysanne moins intensive et plus respectueuse de l’environnement, la remise en cause de traités de libre-échange, l’application de la « règle verte » (ne pas prélever de ressources naturelles au-delà de la capacité de la Nature à les reconstituer) et de la « règle bleue » pour la gestion de la ressource en eau, tout cela promet-il un avenir durable ou une décroissance accélérée ? Tout cela garantit-il une agriculture adaptée au changement climatique et souveraine ? L’agriculture paysanne du programme insoumis c’est celle du « rien à péter » que la députée Sandrine Rousseau oppose au souci de productivité rémunératrice des producteurs. Sur ce point, le programme LFI prend la précaution d’ajouter qu’une agriculture paysanne ira avec l’assurance d’un revenu digne pour les agriculteurs. Il n’est pas irraisonnable de penser que ce revenu digne sera assuré par un « revenu paysan » tout entier financé par la dette.
La dette, c’est, après la république collectiviste, la deuxième grille de lecture du programme insoumis. L’avenir en commun a ceci de différent avec les jours heureux du CNR qu’il prévoit de distribuer d’abord, du temps libre et une revalorisation du salaire minimum, avant de produire. Il n’est pas irraisonnable de craindre que c’est, non pas du pouvoir d’achat ni du temps libre qui sera ainsi distribué, mais de la dette. Pour autant que Jean-Luc Mélenchon s’efforce à quelques références gaulliennes (indépendance diplomatique, non-alignement sur les États-Unis, autonomie stratégique…), il est curieux que rien dans le programme de cet avenir en commun ne prévoit les moyens de cette formidable ambition.
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