Arnaud Berger, conseiller expert en charge de la politique des financements au sein de l’Institut pour la Refondation Publique a analysé les impacts des modèles de rentabilité sur la capacité de financement de l’économie réelle. Et il a abouti à une conclusion brutale : ce ne sont pas les coûts sociaux, ni la seule Chine, qui pèsent sur l’économie mais l’alignement des rémunérations du capital sur un modèle anglo-saxon à deux chiffres. La France l’a choisi dès 1986. L’Allemagne a résisté mais a du désormais s’y soumettre à travers les normes Bâle 3, signant la fin de son modèle, et le début de ses problèmes.

L’Allemagne de 2026 rappelle désormais la France de 1986. Le choc pétrolier de 1973 frappe alors durement l’industrie européenne. Face à cette crise, la France et l’Allemagne subissent dès 1974 une hausse similaire du chômage et une chute de leur production industrielle. Mais c’est à partir de cette période que leurs trajectoires divergent radicalement. La France entre dans une désindustrialisation progressive et connue, tandis que l’Allemagne parvient à stabiliser puis renforcer son appareil productif ; résultat d’autant plus remarquable qu’elle supporte une contrainte énergétique structurellement plus lourde.

À partir de 1986, la France opère un tournant stratégique : face à la crise industrielle, l’État se retire de la politique industrielle au profit d’une libéralisation des marchés de capitaux et de privatisations massives. Ce virage libéral ne parvient pas à enrayer le décrochage industriel. Les analyses du déclin français pointent alors le coût du travail et la fiscalité. La question du financement, pourtant structurante, reste absente du débat tout comme celle de l’énergie, alors même que l’Allemagne supporte depuis 1991 un coût de l’électricité plus élevé que la France, sans que cela n’entrave sa performance industrielle.

L’année 2026 marque une rupture. L’Allemagne est à son tour confrontée à une vague de faillites industrielles qualifiée d’inédite depuis l’après-guerre. Plus troublant encore : les difficultés invoquées : fiscalité trop lourde, pression réglementaire, coût du travail supérieur de 20 % à celui des États-Unis, concurrence étrangère, sont exactement les mêmes griefs que la France formulait depuis 1986. Ni la France de l’économie de marché de 1986 ni l’Allemagne de l’économie sociale de marché de 2026 ne semblent avoir su adapter leur modèle. Cette similitude invite à changer le prisme de l’analyse.

Menace sur l’économie : la financiarisation de l’économie européenne

Le facteur déterminant de la désindustrialisation ne réside pas dans le niveau des coûts structurels, mais dans le mécanisme qui en génère la formation. Ce mécanisme est commun aux deux pays, non conjoncturel mais systémique : la financiarisation de l’économie européenne, qui bouleverse le coût du capital et les modalités de financement de l’économie réelle. Elle se traduit par l’adossement croissant du financement des entreprises aux marchés de capitaux plutôt qu’aux banques de bilan avec comme conséquence une élévation des seuils d’accès au financement et un niveau de rendement exigé incompatible avec la capacité de création de valeur de l’économie industrielle.

Ses effets ne se déploient pas de manière identique dans les deux pays, car ils rencontrent des stratégies industrielles et financières fondamentalement différentes.

Le modèle allemand était une architecture de la patience. L’Allemagne a fondé son développement sur le Mittelstand, tissu dense de PME familiales financées par des banques locales selon un modèle bilantiel. Les entreprises conservent leurs profits pour les réinvestir, privilégient la croissance organique et maintiennent une structure financière prudente. La rentabilité attendue du capital y est cohérente avec celle de l’industrie : 4 à 6 %. Ce modèle s’appuie sur les Sparkassen, caisses d’épargne locales publiques et non cotées, dont l’absence d’actionnaires privés permet de prêter aux PME avec des marges très inférieures à celles du marché. Ce modèle est structurellement conçu pour comprimer les marges, non par inefficience, mais par choix politique délibéré.

La pérennité de cette architecture repose sur une gouvernance cohérente des deux côtés. Côté entreprises, l’objectif de transmission intergénérationnelle oriente la gestion vers la pérennité : réinvestissement massif des bénéfices, indépendance vis-à-vis des marchés. Ce principe trouve son pendant social dans la Mitbestimmung, la cogestion par laquelle les salariés participent aux décisions stratégiques. Côté bancaire, l’öffentlicher Aurag ou mandat d’intérêt public, définit la mission des Sparkassen : non pas maximiser le profit, mais servir l’économie locale.

La France a fait en 1986 le pari des marchés

La France, pourtant dotée d’un dense réseau de banques coopératives et de caisses d’épargne d’inspiration comparable, a choisi dès 1983 une stratégie différente, calquée sur le modèle anglo-saxon. Les grandes banques françaises, privatisées à partir de 1986 et cotées en bourse, seront désormais soumises à des exigences de rentabilité fixées autour de 10 %. Elles réorientent leurs activités vers les segments les plus rémunérateurs : clientèle patrimoniale, grandes entreprises cotées, start-up. Cette grande transformation bancaire substitue une culture de marché au financement de long terme qui structurait l’économie productive.

Le résultat est un écart patent dans la structure financière des entreprises. Les PME françaises présentent un ratio dette sur fonds propres moins favorable que leurs homologues allemandes, la fiscalité française favorisant le prêt (déductibilité des intérêts) alors que la fiscalité allemande favorise le capital (stiftung) mais aussi parce que leur financement intègre une prime de risque et une exigence de marge que le modèle Sparkassen n’imposait pas. Ce différentiel concentre l’accès au financement sur les entreprises capables d’accéder aux marchés obligataires, au détriment des entreprises de taille intermédiaire structurellement sous-capitalisées. La leçon fondamentale est que la solidité d’un bilan industriel est moins une question de rentabilité élevée qu’une question de discipline financière et de rétention des profits.

Le biais de Bâle III rattrape l’Allemagne

Alors que la crise financière de 2008 trouve son origine dans la finance de marché anglo-saxonne et dans le shadow banking, ce sont principalement les banques de bilan qui ont supporté l’essentiel de l’ajustement réglementaire. Bâle III leur impose un renforcement significatif des exigences en fonds propres et en liquidité des banques bilantielles au regard des financements qu’elles distribuent.

De plus, La BCE leur impose un référentiel de rentabilité fondé sur le coût du capital estimé à 9 %[1], correspondant aux standards de marché. La BCE applique ainsi une norme universelle qui rend structurellement non-conforme un modèle dont la faible rentabilité était précisément le ressort de son utilité économique. En 2016, le retour sur fonds propres des Sparkassen s’établissait à 1,0 % en Allemagne, contre 6,5 % en France et 9,0 % aux États-Unis.

Ce paradoxe révèle une asymétrie structurelle : les normes pénalisent précisément les modèles qui n’avaient pas généré la crise de 2008, les banques de bilan européennes, au profit des modèles hors bilan qui l’avaient engendrée. Or chaque modèle financier porte un choix de développement économique et un modèle social. Le modèle anglo-saxon permet la mobilisation de grandes masses de capitaux mais exige des rendements incomparables avec le tissu des PME locales. Le modèle bancaire européen favorise l’économie de proximité. Choisir l’un ou l’autre influe directement sur la morphologie de l’économie productive, les capacités d’emploi local et l’acceptabilité sociale de la transition.

L’Allemagne obtiendra des exemptions significatives en 2014, retirant par exemple les Sparkassen de la supervision directe de la BCE. Mais cette victoire s’est révélée n’être qu’un répit. Les Sparkassen ont dû progressivement arbitrer entre distribution de crédit et renforcement de leurs ratios. Le crédit devient plus difficile à obtenir, plus cher, assorti de davantage de garanties. Ce qui change n’est pas visible dans les statistiques globales : c’est un rationnement qualitatif concentré sur les petites PME sous-capitalisées et les PME innovantes, précisément celles que le modèle était censé soutenir.

Pendant plus d’une décennie, les taux proches de zéro ont masqué cette transformation silencieuse. La remontée brutale des taux à partir de 2022 n’a pas créé la crise du financement des PME : elle l’a révélée, avec une brutalité particulière en Allemagne, qui avait jusqu’alors retardé la financiarisation de son économie. Ce pays, champion de l’orthodoxie budgétaire, se résout désormais à débrider son endettement public pour soutenir une économie devenue tributaire d’un surcoût de l’argent.

Le coût réel de la financiarisation : 220 milliards d’euros sur les réseaux énergétiques

Le différentiel entre le coût du capital public ou indépendant et le coût du capital de marché n’est pas une abstraction comptable. L’investissement dans la transition énergétique allemande en fournit la démonstration la plus saisissante. 440 milliards d’euros sont nécessaires d’ici 2037 pour l’extension du réseau électrique. Une étude de l’Université de Mannheim[2] calcule que financer les fonds propres nécessaires via les marchés financiers, qui exigent des rendements de 8 à 10 %, génèrerait 110 milliards d’euros de surcoûts directs par rapport à un financement public à 3 %, auxquels s’ajoutent 110 milliards de pertes indirectes sur la croissance lié à l’augmentation des prix. Un financement via des structures publiques empruntant à taux souverain permettrait d’éliminer la totalité de ces 220 milliards de surcoût. L’Allemagne détruit ainsi l’outil financier qui lui aurait permis de financer sa transition au moment précis où elle en a le plus besoin.

La comparaison entre la France de 1986 et l’Allemagne de 2026 n’est pas une simple coïncidence historique. C’est la démonstration que deux pays aux stratégies opposées pour préserver leur industrie ont fini par buter sur le même mur, celui d’un système de financement imposé par une finance de marché dont ils n’étaient ni les architectes ni les premiers bénéficiaires. La France avait choisi l’adaptation, puis le mimétisme. L’Allemagne, la résistance, puis l’exemption. Deux chemins différents qui aboutissent à une même impasse.

Il faut une rupture dans la politique bancaire

La vraie leçon commune n’est pas que le libéralisme a échoué en France ou que le modèle rhénan s’est effondré en Allemagne. C’est qu’aucun modèle industriel ne résiste durablement à un système de financement conçu pour d’autres intérêts que les siens. L’Europe a longtemps cru que l’universalité des normes la protégerait. Elle découvre aujourd’hui que la neutralité n’existe pas en matière de capital : chaque standard porte une vision du monde, une hiérarchie d’intérêts, un modèle gagnant. En s’alignant sur des règles conçues pour des économies de marché pur, elle a progressivement rendu illisible, puis inéligible, puis non viable le modèle qui avait fait sa force productive.

Il reste une fenêtre, non pas pour rejeter la finance de marché, désormais structurellement imbriquée dans le tissu économique européen, mais pour refuser que ses exigences soient l’unique boussole du financement de l’économie réelle. Cela suppose de reconstruire délibérément un outil d’accès au capital pour les PME indépendantes aligner sur leur horizon de développement industriel et de protection de l’environnement, et de traiter les Sparkassen, les banques coopératives et les caisses d’épargne non pas comme des anomalies à normaliser, mais comme des instruments de politique économique à préserver et à réarmer. Car la souveraineté économique sans souveraineté du capital n’est qu’un slogan. Et comme l’ont appris, chacun à leur manière, la France de 1986 et l’Allemagne de 2026, on ne réindustrialise pas une économie avec un système financier conçu pour la déshabiller.

[1] « En 2015, le rendement des capitaux propres (RCP) moyen des principales banques de la zone euro s’établissait à 5,8 %, restant inférieur à leur coût du capital (estimé à environ 9 %). » in Conférence de Vítor Constâncio, vice-président de la BCE, lors de la conférence sur le thème « Le secteur bancaire européen : quelles perspectives ? », organisée par l’Université de Navarre, Madrid, le 7 juillet 2016 https://www.ecb.europa.eu/press/key/date/2016/html/sp160707_1.en.html

[2] Öffentliche Beteiligungsgesellschaen zur effizienten Finanzierung der Infrastruktur und Daseinsvorsorge Nummer 373, Juli 2025

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