Au printemps 2026, à l’heure où les tensions régionales ravivent la centralité des détroits, certaines géographies continuent de refuser de se laisser entièrement gouverner. Il est des passages qui résistent à l’ordre, non par supériorité brute, mais parce qu’ils obéissent à une logique étrangère à celle qui prétend les soumettre. Ormuz est de ceux-là. C’est pourquoi les États-Unis, puissance ayant fait de la maîtrise des mers le socle de leur hégémonie mondiale, n’y rencontrent pas seulement un adversaire qu’ils pourraient vaincre, contenir ou absorber. Ils y rencontrent une contradiction — au sens presque philosophique du terme : une résistance qui ne se résout pas, parce qu’elle appartient à un registre différent de celui dans lequel Washington tente de la dissoudre.

La signature, au Pentagone, à la mi-avril 2026, de la nouvelle feuille de route de coopération de défense entre les États-Unis et le Maroc pour la période 2026-2036 ne saurait être réduite à un simple épisode bilatéral dans l’histoire déjà dense du partenariat américano-marocain. Elle dit autre chose, et sans doute davantage : elle révèle la manière dont la puissance américaine continue de penser le monde par ses seuils. À l’âge où les empires ne se mesurent plus seulement à la profondeur des territoires occupés, mais à la capacité d’ordonner les circulations, les détroits redeviennent les lieux de vérité de la puissance. Gibraltar, Panama, Malacca, Ormuz : quatre passages, quatre condensateurs de souveraineté indirecte, quatre points où la géographie cesse d’être un décor pour redevenir une grammaire de l’ordre mondial. Les trois premiers peuvent être encadrés, arrimés ou stabilisés par des alliances, des partenariats, des dépendances sécuritaires et des architectures de coopération. Le dernier, lui, résiste.

Ce qui rend Ormuz irréductible, c’est moins sa géographie que sa politique. Ce n’est pas un détroit trop étroit, trop profond ou trop exposé pour être domestiqué. C’est un détroit adossé à un acteur qui a compris, avec une précision presque chirurgicale, que la puissance des flux peut être retournée contre elle-même. Téhéran n’a pas inventé la guerre des seuils ; il en a porté la logique à un degré de sophistication que les architectes de la Pax Americana n’avaient peut-être pas pleinement anticipé. Comprendre pourquoi Ormuz échappe à la grammaire qui gouverne les autres passages, c’est saisir une vérité essentielle des ordres hégémoniques : leur force est aussi leur vulnérabilité, et leur perfection même les expose à des formes de contestation qu’ils ne peuvent absorber sans se nier. C’est précisément dans cette faille — entre le postulat américain d’une fluidité maîtrisée et la capacité iranienne d’en troubler le fonctionnement — que se joue le véritable enjeu d’Ormuz.

Dans l’histoire longue des puissances maritimes, la maîtrise des détroits n’a jamais relevé d’une simple donnée topographique. Elle fut toujours le cœur battant des systèmes de domination fondés sur la circulation. Athènes, Venise, Londres : chacune de ces puissances comprit qu’il ne suffisait pas de posséder des terres pour dominer le monde. Il fallait organiser les passages, garantir les routes, discipliner les seuils, transformer l’espace maritime en infrastructure politique. La thalassocratie n’est pas seulement une puissance navale. Elle est une manière d’imposer au monde une certaine idée de la fluidité.

C’est cette intuition que la puissance américaine a portée à son degré contemporain d’achèvement. Washington n’a pas bâti sa centralité globale par la conquête exhaustive des continents, mais par sa capacité à structurer les grandes artères océaniques dont dépend la mondialisation matérielle. Le Panama relie l’Atlantique au Pacifique : sans relever d’un contrôle américain direct, il demeure un passage structurant dans l’économie stratégique des circulations. Malacca articule l’océan Indien et l’Asie orientale. Gibraltar ordonne l’interface entre l’Atlantique et la Méditerranée. Chacun de ces passages fonctionne comme un nœud de circulation, mais aussi comme un poste d’observation, un levier d’influence, un instrument de hiérarchisation du commerce mondial. Les contrôler directement n’est même plus nécessaire. Il suffit souvent d’en stabiliser l’environnement, d’y disposer d’alliés fiables, d’y installer des procédures et des dépendances, jusqu’à rendre la présence américaine naturelle, presque invisible — comme si la liberté de navigation coïncidait spontanément avec l’ordre stratégique de Washington.

Lu à travers cette géographie des seuils, l’accord avec le Maroc prend alors toute sa signification. Il ne consacre pas seulement Rabat comme partenaire militaire privilégié ; il l’inscrit dans une géographie beaucoup plus vaste, celle d’un arc atlantico-méditerranéen dont Gibraltar demeure l’un des verrous décisifs. Par sa position, le royaume offre à Washington un point d’appui rare : africain par sa profondeur continentale, méditerranéen par son horizon septentrional, atlantique par son ouverture océanique, maghrébin par son inscription régionale, et proche de l’un des seuils les plus symboliques de l’histoire maritime occidentale. Les États-Unis ne cherchent donc pas tant à « tenir » Gibraltar au sens impérial ancien qu’à épaissir autour de lui une zone de prévisibilité stratégique. Là où Londres construisait des chaînes de bases, de ports et d’îles, Washington construit des réseaux d’interopérabilité, de coopération militaire, d’intégration doctrinale et de dépendance sécuritaire. La forme a changé ; la logique demeure.

Mais c’est précisément parce que cette architecture semble ailleurs relativement cohérente que l’exception d’Ormuz apparaît avec une telle intensité. Panama peut être inscrit dans une architecture de garanties, d’interdépendances et de contraintes indirectes. Malacca peut être surveillé par un faisceau de partenariats asiatiques. Gibraltar peut être réinscrit dans une profondeur atlantico-méditerranéenne. Ormuz, lui, échappe à cette grammaire. Non parce qu’il serait géographiquement plus étroit ou plus exposé que les autres, mais parce qu’il est adossé à un acteur qui n’emploie pas le détroit pour stabiliser l’ordre maritime, et préfère en révéler la fragilité. La République islamique ne cherche pas à devenir une puissance thalassocratique au sens classique du terme. Elle n’en a ni les moyens, ni la flotte, ni la profondeur océanique. Son efficacité stratégique est ailleurs : dans l’art de faire d’un passage non plus une possession, mais une menace ; non plus une route, mais un avertissement ; et moins un espace à gouverner qu’une faille à exploiter.

Ormuz, par où transitent plus du quart du commerce maritime mondial de pétrole et environ un cinquième du commerce mondial de GNL, est ainsi devenu le lieu où la géopolitique des flux rencontre sa limite. Chaque jour, ce détroit voit passer autour de 20 millions de barils de brut et de condensats, soit près de 30 % du commerce pétrolier maritime, ainsi qu’une part décisive des exportations mondiales de gaz naturel liquéfié à destination de l’Asie. Dans cet espace resserré, la mer cesse d’être seulement un couloir énergétique ; elle devient un langage politique. Elle dit la dépendance asiatique aux hydrocarbures du Golfe, la vulnérabilité des monarchies arabes, la nervosité des marchés, la profondeur de l’engagement américain, mais aussi la capacité d’un acteur sous pression à faire trembler un système qu’il ne peut pourtant pas dominer. C’est là toute la singularité iranienne : incapable de maîtriser la mer, la République islamique peut encore en troubler l’usage ; incapable de garantir la circulation, elle peut en rendre le coût incertain ; incapable d’imposer un ordre maritime alternatif, elle peut faire vaciller la fiction d’un ordre maritime parfaitement sécurisé.

Depuis l’escalade militaire régionale ouverte le 28 février 2026, la République islamique semble avoir donné à Ormuz une fonction plus explicitement doctrinale. Le détroit n’est plus seulement mobilisé comme levier de dissuasion régionale, ni comme menace spectaculaire d’une fermeture totale brandie à intervalles réguliers. Il devient un instrument de négociation globale, une technologie de coercition indirecte, une manière d’internationaliser le coût de la pression exercée sur l’Iran. Les menaces pesant sur les bâtiments américains et alliés, l’exposition des navires commerciaux liés aux monarchies du Golfe ou aux marchés asiatiques, et la mise en scène d’une violence qui vise sans nécessairement détruire relèvent d’une dramaturgie calibrée. Il ne s’agit pas de provoquer mécaniquement la guerre. Il s’agit d’installer l’idée que la paix maritime elle-même peut devenir conditionnelle.

Tout se joue dans cette zone trouble, située sous le seuil de l’irréversible. Les bâtiments peuvent être menacés sans que l’escalade bascule nécessairement dans la guerre ouverte. Les systèmes de défense peuvent intercepter sans dissiper l’effet politique de la menace. Le détroit n’est pas fermé, mais il cesse d’être pleinement neutre. Les navires commerciaux continuent de passer, mais l’assurance, la perception du risque et la nervosité stratégique changent de nature. Téhéran n’a pas besoin d’interrompre durablement la circulation pour atteindre son objectif ; il lui suffit de démontrer qu’elle pourrait l’être. À l’âge des flux tendus, des marchés instantanés et des dépendances énergétiques concentrées, la possibilité de l’interruption vaut déjà comme une forme de pouvoir.

C’est là que la coercition iranienne se distingue de la simple menace militaire. Une puissance classique cherche à vaincre, conquérir, occuper ou contrôler. L’Iran, à Ormuz, cherche surtout à rendre l’ordre adverse coûteux à maintenir. Il ne propose pas une autre architecture de sécurité maritime ; il expose la vulnérabilité de celle qui existe. Il ne prétend pas remplacer l’hégémonie navale américaine ; il veut montrer qu’elle demeure incomplète, réactive, imparfaite, incapable d’abolir totalement le risque. Washington peut intercepter des drones, escorter des tankers, frapper des infrastructures, renforcer ses patrouilles, multiplier les coalitions navales. Mais il ne peut pas faire disparaître la géographie politique qui permet à l’Iran de transformer un détroit en instrument de pression permanente.

Le message adressé aux États-Unis est donc d’une grande sophistication : votre puissance protège les flux, mais elle ne les rend pas invulnérables ; votre flotte domine les mers, mais elle ne peut être partout, tout le temps, contre toutes les formes de menace ; votre architecture sécuritaire prétend produire de la fluidité, mais elle reste dépendante du comportement d’acteurs que vous cherchez précisément à contenir. Le message adressé aux monarchies du Golfe est tout aussi clair : votre prospérité, vos ports, vos exportations et votre sécurité énergétique demeurent exposés tant que vous vous inscrivez dans une architecture régionale perçue par Téhéran comme un dispositif d’encerclement. Quant au message envoyé à Pékin, il est plus subtil encore : même les partenaires économiques indispensables ne peuvent entièrement se soustraire aux turbulences d’une confrontation dont ils bénéficient parfois indirectement, mais dont ils ne maîtrisent pas les conséquences.

Ainsi se dessine une opposition fondamentale entre deux usages de la mer. Les États-Unis la défendent comme infrastructure de l’ordre international. Leur fonction stratégique consiste à rendre les routes prévisibles, praticables, assurables, juridiquement couvertes, militairement garanties. Ils sont les administrateurs de la fluidité mondiale. L’Iran, lui, pratique une géopolitique de la viscosité. Il introduit du frottement là où Washington veut de la continuité, de l’incertitude là où les marchés exigent de la prévisibilité, de la politique là où la mondialisation voudrait ne voir que de la logistique. Cette dissymétrie explique l’efficacité disproportionnée de la posture iranienne. Une puissance garante de l’ordre doit protéger sans cesse ; une puissance perturbatrice n’a besoin que de montrer, par intermittence, que cette protection peut être prise en défaut.

Plus Washington densifie son architecture de contrôle des seuils maritimes, plus le paradoxe de son ordre devient visible. Gibraltar épaissi par son environnement atlantico-méditerranéen, Panama inscrit dans une architecture de garanties, Malacca encadré, le Golfe surveillé, l’Asie du Sud-Est arrimée à des partenariats multiples : l’ensemble forme un système de plus en plus intégré. Mais cette intégration accroît aussi la sensibilité de chaque rupture. Dans un ordre fondé sur la fluidité, l’interruption locale devient immédiatement systémique. Dans un monde qui croit avoir transformé les mers en procédures, un détroit inflammable suffit à rappeler que la géographie n’a jamais été entièrement neutralisée par la technique, le droit ou la puissance navale.

Ormuz est donc bien davantage qu’un goulet d’étranglement : il est l’objection géographique opposée à l’illusion d’une mondialisation parfaitement fluide. Il est le point où la mer résiste à sa réduction en simple infrastructure. Il est le lieu où l’ordre américain découvre que la circulation mondiale ne repose pas seulement sur des routes, des flottes, des assurances et des alliances, mais sur des équilibres politiques précaires, des régimes hostiles, des perceptions de menace, des calculs de seuil et des capacités de nuisance.

Ce que révèle en dernière instance la confrontation américano-iranienne autour d’Ormuz, ce n’est pas seulement la limite d’une puissance ou la résistance d’un régime. C’est une vérité plus fondamentale : la condition structurelle de tout ordre hégémonique fondé sur la maîtrise des flux. Un tel ordre repose sur un postulat — celui de la fluidité garantie, de la circulation assurée, de la mer transformée en voie de droit. Or tout postulat peut être contesté. Et c’est précisément parce que ce postulat se veut universel, parce qu’il concerne l’ensemble des acteurs qui dépendent de la mondialisation matérielle, que le moindre point de rupture acquiert une valeur politique extraordinairement disproportionnée à sa taille géographique.

L’accord américano-marocain, lu à travers la profondeur stratégique de Gibraltar, ne doit donc pas être interprété comme la pièce finale d’un contrôle total des mers. Il apparaît plutôt comme un ajustement défensif dans un système qui sait désormais — et qui ne peut plus feindre d’ignorer — que sa stabilité dépend aussi de ses points les moins maîtrisables. Washington peut ordonner les passages, multiplier les relais, renforcer les alliances, approfondir l’interopérabilité, arrimer des États pivots à son architecture navale. Mais Ormuz rappelle que toute thalassocratie conserve une zone d’indiscipline. La mer peut être surveillée, escortée, quadrillée, assurée ; elle ne peut être entièrement pacifiée.

Ce paradoxe n’est pas conjoncturel ni même propre à la relation américano-iranienne. Il est constitutif de la thalassocratie comme forme de domination. Athènes en fit l’expérience à Syracuse. Venise l’éprouva face aux puissances capables de troubler ses routes orientales. L’Angleterre le rencontra partout où ses lignes impériales dépendaient de passages vulnérables. Tout empire maritime finit par rencontrer, à un moment de son histoire, le seuil qu’il ne peut entièrement réduire. Ce n’est pas nécessairement parce que la force lui fait défaut, mais parce que l’adversaire a compris que la puissance n’est pas toujours le bon registre pour contester l’ordre en place. Ce qui menace une thalassocratie n’est pas seulement une flotte rivale ; c’est la démonstration, réitérée et délibérée, que la mer peut être rendue politiquement opaque.

L’Iran l’a compris. Et c’est peut-être la leçon la plus durable de sa stratégie, bien au-delà de son cas particulier : dans un monde hyperconnecté, où l’économie globale dépend de corridors concentrés et de flux instantanés, il n’est plus nécessaire d’être une grande puissance pour faire trembler l’ordre mondial. Il suffit de tenir, à la bonne intersection, une menace assez crédible pour que la fiction de la fluidité totale ne puisse plus être maintenue sans coût. Ormuz n’est pas une arme. C’est un argument. Et cet argument, pour l’heure, reste sans réponse définitive.

La thalassocratie américaine se heurte ainsi, à Ormuz, à une limite plus profonde que la seule puissance iranienne. Elle rencontre la part indomptable de la géographie politique — non comme archaïsme, mais comme rappel que l’espace n’est jamais entièrement neutralisé par la technique, le droit ou la volonté des puissants. Là où Washington voit un seuil à sécuriser, Téhéran voit une vulnérabilité à mettre en scène. Et tant que cette faille demeurera ouverte, la mondialisation maritime restera suspendue à ce paradoxe décisif : l’acteur qui ne peut pas gouverner l’ordre conserve encore la capacité d’en troubler la respiration — et d’imposer à la puissance dominante la question la plus inconfortable qui soit : à quoi sert de contrôler la mer si l’on ne peut garantir qu’elle demeure indifférente à la politique ?

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