À quelques jours de quitter le Sénat, l’ancien ministre et chef d’entreprise propose à la droite républicaine de faire de la synthèse gaulliste, un État fort et un entrepreneur libre, le cœur de son projet, en s’appuyant sur ceux qui font.

Dans quelques jours, je quitterai le Sénat. Je ne quitte ni l’engagement de toute une vie, ni la famille politique qui est la mienne. Au moment où s’ouvre la campagne présidentielle, je veux lui apporter ce que je crois le plus utile : une méthode, que j’appelle un gaullisme des faiseurs.

Le gaullisme n’a jamais été une doctrine parmi d’autres. Philippe Séguin le définissait, en substance, comme une conviction et une méthode. La conviction profonde, c’est que chaque homme doit avoir les moyens de maîtriser son destin, et que cette liberté ne prend son sens que dans l’aventure collective de la Nation. La méthode, c’est le rassemblement : dépasser les clivages sans les nier, assurer la synthèse des contradictions de la société française, et faire prévaloir l’intérêt général sur les intérêts particuliers. On a trop souvent réduit cet héritage au culte d’un homme providentiel. C’est le contresens le plus répandu, et le plus stérile. De Gaulle a laissé une manière de faire tenir debout un pays qui, livré à ses passions, se déchire.

Le redressement de 1958 en reste la démonstration. D’un côté, Jacques Rueff et son libéralisme éclairé : la vérité des comptes, la vérité des prix, la confiance dans l’initiative. De l’autre, la volonté d’un État rénové, capable de conduire des politiques longues et de garantir la cohésion du pays. De cette rencontre est né un pacte implicite entre une administration puissante sans être étouffante, la part la plus entreprenante du patronat, et un peuple convaincu qu’il recueillerait le fruit de ses efforts. En quelques années, la France a restauré sa monnaie, assaini ses finances et fait de l’ouverture du Marché commun, qu’elle redoutait, un levier de modernisation. Dans la décennie qui a suivi, elle a aménagé son territoire et assuré sa souveraineté alimentaire. Cette même logique a ensuite inspiré de grandes réussites européennes : Airbus et Ariane. Des États ont fixé un cap et partagé le risque ; des entreprises et des ingénieurs ont construit. Un État fort, un entrepreneur libre, chacun garant de l’autre : voilà le juste milieu français.

Cette synthèse est aujourd’hui prise en étau entre deux tentations qui traversent toute notre vie publique, et n’emportent chacune qu’une moitié de vérité. La tentation technocratique délègue le pays aux procédures, aux experts et aux marchés ; elle oublie que la politique consiste à choisir. La tentation populiste épouse les colères sans les transformer ; elle oublie qu’une nation ne se relève pas par le ressentiment. L’une abdique par le haut, l’autre par le bas. Entre les deux, la droite républicaine détient un héritage qu’aucune autre famille ne peut revendiquer. Les extrêmes prospèrent partout où cette synthèse cesse d’être défendue ; ils reculent dès qu’elle est portée avec clarté.

Pour la porter, il faut savoir où elle vit. Au début des années 2000, à la mairie de Vesoul, j’ai reçu un patron de PME qui avait repris l’affaire de son père et l’avait fait grandir. Il venait me parler de recrutement. Il a sorti de sa poche une feuille griffonnée : son concurrent allemand, à cent cinquante kilomètres, même secteur, même taille, tournait avec vingt-trois pour cent de productivité de plus. « Ses apprentis sortent de l’école en sachant lire un plan industriel. » Il a replié sa feuille et il est parti. Cet homme ne demandait ni subvention ni protection. Il demandait une école qui forme et un État qui comprenne. Il vivait la synthèse gaulliste sans avoir besoin de la nommer.

C’est lui, et tous ceux qui lui ressemblent, que j’appelle les faiseurs. Le mot a mauvaise réputation ; je le prends au sens de celui qui fait. Le fondateur d’une PME qui crée des emplois, l’artisan qui forme ses apprentis, l’agriculteur qui investit, l’élu local qui répond de chaque décision devant ceux qui l’ont choisi. Le faiseur est libéral par instinct, parce qu’il sait ce que coûte une norme inutile et ce que rapporte une liberté. Il est attaché à l’État par nécessité, parce qu’aucune entreprise ne prospère sans école qui forme, sans justice qui tranche, sans routes ni sécurité. Face au technocrate, il oppose la connaissance du réel. Face au populiste, la vérité de l’effort : aucune colère ne fabrique un emploi, aucun slogan ne remplit un carnet de commandes. Il sait qu’un pays ne distribue durablement que ce qu’il a produit.

Or c’est précisément lui que notre République tient à l’écart. Nous avons appris à former des inspecteurs plutôt que des fondateurs, à couronner l’office et à suspecter la fortune. Le reproche ne vise pas ceux qui servent l’État, dont le pays a besoin ; il vise une hiérarchie des prestiges qui décourage ceux qui entreprennent. En Haute-Saône, j’ai vu de vrais faiseurs, de ceux qui embauchent, investissent et se lèvent à cinq heures du matin, finir par renoncer. Écrasés par les charges, les normes et les délais, certains ont fermé, d’autres sont partis. Et lorsque l’un d’eux entre en politique, il y est accueilli avec un double soupçon, suspect comme entrepreneur, suspect comme élu. Je l’ai éprouvé. Ce soupçon prive la décision publique de ceux qui savent ce qu’est une paie à verser à la fin du mois. Réhabiliter le faiseur ne l’exempte d’aucune exigence républicaine. Cela lui rend la place que son expérience justifie, avec la transparence et les déports que sa légitimité exige.

Reste à faire de cette conviction un projet. Philippe Séguin rêvait que notre mouvement s’appelle simplement « le Rassemblement ». Il voulait dire par là qu’une formation politique vaut d’abord par les idées qu’elle relie entre les responsables et les citoyens, par sa capacité à expliquer les choix fondamentaux pour l’avenir du pays, à éclairer le débat public, à dégager des synthèses et à faire vivre cette méthode du rassemblement qui place l’intérêt général au-dessus des intérêts particuliers. Cette exigence est plus que jamais d’actualité, face au désengagement des Français à l’égard de la vie politique et à une abstention qui a atteint des records lors de plusieurs scrutins récents. Elle l’est d’autant plus que la Constitution de 1958 confie d’abord aux partis, dans son article 4, la charge de concourir à l’expression du suffrage, et qu’une campagne présidentielle laisse en réalité peu de place au travail de fond. Il faut donc que d’autres le nourrissent, patiemment, sur le terrain. C’est ce que j’entends faire comme élu régional : aller à la rencontre des faiseurs, dans nos territoires, pour que leur expérience devienne des propositions, et mettre ces propositions au service des Français.

Le gaullisme n’est pas une nostalgie. C’est un travail, et il commence là où l’on produit.

Alain Joyandet est ancien ministre, sénateur de la Haute-Saône, ancien maire de Vesoul et chef d’entreprise.

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