En 1969, Jacques Chaban-Delmas voulait construire une « nouvelle société ». En 2026, Jean-Luc Mélenchon revendique l’avènement d’une « nouvelle France ». Entre ces deux ambitions : cinquante-sept années de transformations sociales, culturelles et politiques, mais aussi de contestations, de l’après-mai 68 aux Gilets jaunes et aux mobilisations lycéennes contemporaines. Comment faire d’une société qui change une communauté de destin ?

En politique, les mots ne sont jamais innocents. Le 16 septembre 1969, devant l’Assemblée nationale, Jacques Chaban-Delmas présentait son projet de « nouvelle société » [1]. Cinquante-sept ans plus tard, Jean-Luc Mélenchon entend donner une expression politique à ce qu’il appelle la « nouvelle France » [2]. Deux hommes, deux époques, deux cultures politiques. Mais aussi deux manières de penser le changement et la nation.

De Chaban en Mélenchon en passant par NKM

Là où Chaban-Delmas proposait de transformer la société française, Mélenchon affirme que la France s’est déjà transformée et qu’il faut en tirer les conséquences politiques. La formule de « nouvelle France » n’appartient pas exclusivement à Jean-Luc Mélenchon. Lors de la primaire de la droite et du centre de 2016, Nathalie Kosciusko-Morizet présentait déjà sa vision d’une « nouvelle France » [3], d’une proximité intéressante avec celle de Jean-Luc Mélenchon : tous deux partent de l’idée que la société a évolué bien avant que les responsables politiques en aient pris pleinement la mesure. Mais ils ne désignent ni les mêmes changements prioritaires ni les mêmes moyens d’y répondre. NKM avait choisi un slogan particulièrement révélateur : « nouvelle société, nouvelle France ». Elle revendiquait une vision de la société en train de naître, plutôt qu’un simple catalogue de réformes : adapter le modèle économique et social aux grandes mutations contemporaines ; répondre aux vulnérabilités créées par ces mutations, notamment en matière de protection sociale, de santé et d’éducation ; faire évoluer le rôle de l’État et encourager l’initiative citoyenne.

Lorsqu’en 1969 Chaban-Delmas prononce son discours, Pompidou a succédé à De Gaulle, la France sort de mai 68. Son diagnostic est celui d’une « société bloquée », entravée par les rigidités administratives, économiques et sociales. Inspirée notamment par Jacques Delors et Simon Nora, sa « nouvelle société » entend libérer les initiatives, développer la participation et renouveler le dialogue social. La transformation doit s’accomplir par le compromis, dans la continuité nationale : « Le nouveau levain de jeunesse, de création, d’invention qui secoue notre vieille société peut faire lever la pâte de formes nouvelles et plus riches de démocratie et de participation, dans tous les organismes sociaux comme dans un État assoupli, décentralisé, désacralisé. Nous pouvons donc entreprendre de construire une nouvelle société » dit-il en substance. Cette conviction affirme que le progrès économique ne peut suffire sans une transformation des rapports sociaux et une meilleure association des citoyens aux décisions qui les concernent. C’est d’une stupéfiante actualité.

Les Gilets jaunes de 2018-2019, puis les mobilisations lycéennes de l’automne 2026, révèlent, dans des contextes très différents, la persistance d’une difficulté française : faire entendre les aspirations sociales et les traduire en décisions collectives. Les premiers exprimaient la colère d’une France économiquement fragilisée et éloignée des lieux de décision. Les seconds interrogent les conditions dans lesquelles l’institution scolaire prépare leur avenir et tient la promesse républicaine d’émancipation.

Dans un dossier de la Revue politique et parlementaire consacré aux Gilets jaunes en 2019, sous l’impulsion d’Arnaud Benedetti, Stéphane Rozès interrogeait la dimension proprement française de cette jacquerie contemporaine. Avec Régis Passerieux nous soulignions l’aspiration à la subsidiarité, à la reconstruction des liens sociaux et à une réappropriation démocratique [4]. Nous appelions déjà à reconstruire cette « communauté de destin que l’on appelle République ».

Ce qui, identifié par Chaban, était une société bloquée apparaît aujourd’hui comme une société fragmentée, traversée de colères qui peinent à se rejoindre dans un projet commun. Les réponses institutionnelles, du Grand Débat national aux différentes formes de concertation, ont tenté de restaurer le dialogue, sans parvenir à dissiper durablement le sentiment de dépossession démocratique.

Là où Mélenchon a raison

Jean-Luc Mélenchon entend répondre à cette situation en donnant une représentation politique à la « nouvelle France », celle des nouvelles générations, des transformations du travail et de la famille, de la diversité des origines et des cultures. Là où Chaban-Delmas recherchait les conditions d’un compromis social, Mélenchon privilégie la constitution d’un nouveau rapport de forces et d’une nouvelle majorité populaire. Il serait cependant réducteur d’opposer un Chaban rassembleur à un Mélenchon diviseur : tous deux pensent la politique comme une puissance de transformation, mais divergent sur les voies pour y parvenir.

Sur un point essentiel, il faut pourtant donner raison à Mélenchon : la France s’est créolisée. La mixité des origines, les filiations multiples et les transformations linguistiques sont des réalités observables. Édouard Glissant a donné à cette évolution une profondeur philosophique avec sa pensée de la créolisation, qui désigne les transformations imprévisibles nées de la rencontre des cultures [5]. Cette dynamique n’implique pas nécessairement l’effacement des héritages : elle peut, au contraire, en renouveler les formes.

Mais reconnaître cette réalité ne signifie pas qu’une force politique puisse prétendre en détenir la représentation exclusive. La France métissée n’appartient à aucun parti. Et la reconnaissance des différences, aussi nécessaire soit-elle, ne suffit pas, à elle seule, à produire du commun. Une société peut être culturellement diverse tout en étant politiquement unie. Elle peut aussi partager des références historiques et se trouver profondément divisée sur son avenir.

Dans sa conférence de 1882, Ernest Renan nous rappelait qu’une nation ne se définit ni par la race, ni par la langue, ni par la religion, mais par un héritage partagé et par la volonté de poursuivre ensemble une histoire : ce « plébiscite de tous les jours » [6]. Elle ne suppose pas l’identité des origines, mais la volonté de faire vivre une appartenance commune, nourrie de mémoire et de consentement.

Encore faut-il qu’une société puisse se représenter un avenir commun. C’est ce qu’éclaire Stéphane Rozès dans ses travaux sur les imaginaires des peuples [7]. L’imaginaire français, projectif et universaliste, tend à rechercher son unité dans une entreprise collective dépassant les différences particulières. Historiquement, l’État a joué un rôle majeur dans cette représentation d’un destin national. La crise française ne résiderait donc pas seulement dans la fragmentation sociale, mais aussi dans l’affaiblissement de notre capacité à nous projeter ensemble.

Imaginaire et communauté de destin

Cette réflexion trouve un judicieux prolongement chez le pédagogue brésilien Paulo Freire. Dans Pédagogie des opprimés, il montre que les hommes deviennent acteurs de leur histoire lorsqu’ils prennent conscience de leur situation et acquièrent la capacité de transformer collectivement leur réalité [8]. Ce que Rozès analyse à travers l’imaginaire, Freire l’aborde par la conscientisation et la praxis, l’articulation de la réflexion et de l’action. La culture ne se réduit donc pas à l’héritage reçu : elle est aussi la manière dont les hommes se représentent leur histoire et leur capacité à la poursuivre. Une nation ne saurait ainsi être seulement une communauté à laquelle les citoyens appartiennent. Elle doit aussi être une histoire dont ils peuvent devenir les auteurs. Le véritable enjeu démocratique n’est pas uniquement de savoir qui représente le peuple, mais dans quelle mesure celui-ci peut effectivement participer à la définition de son avenir.

La notion allemande de Schicksalsgemeinschaft, « communauté de destin », prend ici tout son sens, à condition de la distinguer de ses usages nationalistes et de l’entendre dans une acception démocratique : celle d’une communauté qui accepte de répondre ensemble de son avenir. Faire nation, ce n’est pas seulement partager un passé ou consentir à vivre ensemble aujourd’hui. C’est se reconnaître une responsabilité mutuelle devant ce qui vient, malgré la diversité des situations et des convictions. C’est à cette lumière que la « nouvelle société » de Chaban-Delmas retrouve une actualité inattendue. Son programme appartient à son époque, mais son intuition demeure : aucune transformation durable n’est possible sans participation, négociation et confiance. Il faut donc prendre au sérieux ce que Mélenchon observe, sans considérer que la conflictualité politique constitue la seule manière d’y répondre.

Une communauté nationale a besoin de débats et de désaccords, mais aussi d’institutions capables de transformer ces conflits en décisions reconnues comme légitimes. Reconnaître la diversité sans figer les appartenances, défendre la transmission sans céder à la nostalgie, accueillir les transformations sans rompre le fil de l’histoire : voilà les conditions d’une ambition nationale renouvelée. Encore faut-il rendre aux citoyens la conviction que leur action peut infléchir le cours des choses, et que l’avenir du pays n’est pas écrit sans eux. La France n’est ni une communauté d’origines ni une juxtaposition de différences. Elle est une communauté d’histoire, de volonté et de destin. Le roman national écrit par les plus grands scientifiques et les écrivains, par les mineurs et les légionnaires, l’illustre à merveille.

Il ne suffit pas de proclamer une nouvelle société pour la faire advenir, pas davantage que de nommer une nouvelle France pour lui donner conscience d’elle-même.

Notes et références

[1] Jacques Chaban-Delmas, déclaration de politique générale, Assemblée nationale, 16 septembre 1969. Texte intégral.

[2] Jean-Luc Mélenchon, discours de Saint-Denis, 7 juin 2026, « La Nouvelle France » et « La Nouvelle République ». Texte intégral.

[3] « Nathalie Kosciusko-Morizet fait l’exposé de sa “Nouvelle France” », Le Figaro, 10 novembre 2016.

[4] Arnaud Benedetti, « La marque jaune » ; Stéphane Rozès, « Les “gilets jaunes” : une jacquerie française » ; Régis Passerieux et Richard Amalvy, « Gilets jaunes contre start-up nation : quelle issue politique ? », Revue politique et parlementaire, n° 1090, 2019.

[5] Édouard Glissant, Introduction à une poétique du Divers, Paris, Gallimard, 1996 ; Traité du Tout-Monde, Paris, Gallimard, 1997.

[6] Ernest Renan, Qu’est-ce qu’une nation ?, conférence du 11 mars 1882, Paris

[7] Stéphane Rozès, Chaos. Essai sur les imaginaires des peuples, entretiens avec Arnaud Benedetti, Paris, Cerf, 2022.

[8] Paulo Freire, Pédagogie des opprimés, Paris, François Maspero, 1974, chapitres III et IV.

La signature

Richard Amalvy exerce en tant que consultant international en affaires publiques, prospective et design stratégique, tout en menant des recherches en sciences de l'information et de la communication. Ancien directeur académique de HEIP et ancien consultant pour la Banque Mondiale, l'OCDE et l'AIEA, il est secrétaire général de l’association pour la promotion des études diplomatiques et stratégiques et membre de l'Institut pour la Refondation Publique.…

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