A l’occasion de la réédition de l’autobiographie de Mistinguett Toute ma vie (aux éditions Buchet-Chastel), Bruno Fuligni, écrivain et historien, qui a réalisé la préface et les notes a répondu aux questions de La Nouvelle Revue Politique. Entretien.

Ses Mémoires vous ont-ils surpris ?

C’est un texte étonnant, très vivant, plein d’anecdotes savoureuses, dans une langue plaisante et vigoureuse. Cela tient sans doute à l’élaboration de ce livre, que Mistinguett n’a pas écrit mais dicté : les journalistes qui ont recueilli son témoignage ont su conserver, dans leur transcription, la vitalité et la gouaille de la Miss, qui n’avait pas la langue dans sa poche.

Ce livre qu’elle intitule Toute ma vie la situe aussi dans un contexte : il permet de revivre la Belle Époque, les Années folles puis les années sombres côté scène, en croisant tous les personnages marquants du Paris mondain. C’est jubilatoire.

Sont-ils, d’une certaine manière, une autre manière de se mettre en scène ?

Il est certain que Mistinguett soigne son image et s’efforce d’apparaître toujours sympathique, ce qui m’a obligé parfois à rappeler la réalité en notes de bas de page… Elle minimise la misère de sa jeunesse, certaines de ses frasques ou les effets de son caractère tyrannique. Mais ce livre ne manque pas d’authenticité malgré tout. Elle glisse sobrement qu’elle n’a « pas eu d’enfance » et ne cache pas que, jeune fille, elle vivait autant de prostitution que de son art.

Ce projet d’autobiographie l’a poursuivie longtemps. Commencé en 1927, le livre ne paraît qu’en 1954, deux ans avant sa mort. L’âge donne alors à l’entreprise un caractère nostalgique dont elle ne fait pas mystère : « Enfin, si mon livre doit servir à quelque chose, que ce soit à retrouver tous mes anciens amis et à en trouver d’autres, avoue-t-elle. […] je commençais à m’ennuyer d’être seule. En écrivant mes Mémoires mon univers se remplit. Silhouettes disparues, amis connus et inconnus, je veux vous prendre tous par la main pour lever le rideau. »

Est-ce un exercice de communication associant fragilité et puissance ?

Peu de femmes, à son époque, ont été aussi libres que Mistinguett : riche, refusant de se marier et multipliant les jeunes amants ou amantes, conduisant sa propre automobile et devenue directrice artistique du Moulin Rouge, c’est une femme d’affaires accomplie qui double la vedette de la danse et de la chanson. Mais son livre témoigne aussi d’une profonde sensibilité, qui s’exprime de manières diverses, parfois avec verve, parfois avec la violence de la révolte.

Dans cette réédition, la première depuis 1954, nous avons conservé les photographies de l’édition originale, dont le portrait préféré de Mistinguett : on la voit en train de pleurer, très différente de la petite blondinette aux belles gambettes de ses chansons.

En quoi la fillette d’Enghien culottée n’est-elle jamais bien loin ?

« Si l’on désire me connaître un peu, il faut visiter mon Enghien », confie-t-elle. En partir, « je ne sais si c’est du courage, mais c’était du culot et j’en ai rarement manqué », ajoute-t-elle.

Toute jeune, elle est capable de jeter à la tête du boucher le mauvais morceau qu’il a tenté de lui vendre. En faisant rire le directeur du casino d’Enghien, elle obtient l’autorisation de « mettre sa petite boutique à l’air », c’est-à-dire d’installer un étal de fleurs à l’entrée : les joueurs fortunés lui paient ses bouquets plus cher qu’un salaire d’ouvrière…

Plus tard, on retrouve la même gamine effrontée forçant les portes des salles de spectacle et y imposant son style. Enfin, s’inviter en libraire quand on est connue pour ses plumes et ses aigrettes nécessite aussi un certain culot !

Que représentaient la scène et Paris ? Une façon de « fuir le bric-à-brac de labeur » ?

Dès l’enfance, le passage d’un petit cirque miteux lui procure une sorte d’échappatoire. Elle fait la vaisselle des forains pour avoir le privilège d’intégrer leur troupe et de descendre avec grâce les trois marches de leur roulotte… Ses parents vivent chichement en pratiquant un travail ingrat et malpropre : plumassiers, ils vident les vieux matelas pour leur donner une nouvelle garniture. Mistinguett déteste cette odeur de vieilles plumes pourries, aussi quelle revanche quand elle paraîtra sur scène coiffée de plumes précieuses dans ses revues !

Elle touche son premier cachet à 18 ans et ne s’arrêtera plus, bâtissant une véritable fortune. Dure en affaires, très pingre, elle redoute sans doute de retomber dans la pauvreté. Avec une belle demeure à Bougival, une villa dans le Midi et des millions sur son compte en banque, elle a su se mettre à l’abri du besoin, sans renier ses origines banlieusardes et son accent populaire qui font parties intégrantes du personnage.

Qu’a-t-elle voulu qu’on retienne d’elle ?

Dans un texte qui pourrait sembler frivole, tant il regorge d’historiettes sulfureuses et de commentaires vachards, Mistinguett insiste très moralement sur le travail, sans lequel elle n’aurait pu réussir. Elle persifle les apprentis artistes qui pensent pouvoir tout miser sur leurs bonnes dispositions : elle qui répète tous les jours et s’astreint à des agendas très chargés sait que le succès ne vient pas seul et que le talent n’est rien si on ne le cultive pas.

Elle glisse aussi quelques mots sur son action clandestine durant la première guerre mondiale mais, respectueuse de son obligation de secret, elle le fait de manière si vague que ce témoignage sera longtemps considéré comme peu sérieux par ses biographes. Les dossiers militaires et policiers que j’ai pu consulter montrent aujourd’hui qu’elle disait vrai et que la « reine du music-hall » fut d’abord une espionne d’élite.

Toute ma vie, Mistinguett, Préface et notes de Bruno Fuligni (Buchet-Chastel).


Mathilde Aubinaud

Diplômée du CELSA et ancienne auditrice de l’École de Guerre, Mathilde Aubinaud est communicante. Elle enseigne, depuis 2014, la communication et l’étude des médias dans l’enseignement supérieur. Elle a écrit plusieurs livres dont La Saga des Audacieux (VA Editions).

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