La francophonie est tout sauf une nostalgie. Elle appartient certes au rayonnement culturel français. Mais sa seconde jeunesse tient à la diversité de ses locuteurs. Pour Aurélien Taché, l’horizon porte le nom de créolisation. Son livre « le Français, une langue africaine » est un cri d’amour à notre langue, une langue universelle.

Il le dit joliment, en quelques lignes de dédicace : pour sa fiancée, Prescillia, Aurélien Taché serait « même prêt à apprendre l’anglais ». Pour elle seulement et par n’importe quel anglais car l’auteur éprouve les plus grandes réserves envers l’invasion linguistique du globish, cet anglais appauvri, « une bouillie indigente, trahison de nos élites », une évolution contre laquelle il invite tous les amoureux de la diversité culturelle à lutter résolument. Il propose aussi de remettre en cause le statut de LV1 accordé à la langue de Shakespeare dans nos écoles.

Il ne faut pas s’y tromper, sa passion à lui c’est le français, un français « porteur de valeurs de créolisation et de partage ». Dans cet ouvrage riche et dense, engagé avant tout, le député Insoumis se livre à une ardente défense et illustration de cette langue française qu’il considère comme « notre principal legs à la civilisation humaine ».

Le titre est une affirmation : « Le français, une langue africaine ». La formule n’est pas une provocation. Elle traduit une réalité démographique, culturelle et linguistique : sur les quelque 400 millions de personnes qui parlent aujourd’hui français dans le monde, environ 65 % vivent déjà en Afrique. Et cette proportion devrait encore considérablement augmenter dans les prochaines décennies. D’ici 2050, c’est en Afrique que vivront neuf francophones sur dix. Langue de la domination coloniale, elle est devenue un outil d’émancipation, « ce butin de guerre » évoqué par Kateb Yacine, « cet outil merveilleux », vanté par Léopold Sédar Senghor.

L’ouvrage propose de changer le regard sur notre langue, sur son histoire et surtout sur son avenir. Le français est une langue partagée, appropriée, transformée et enrichie par des millions de locuteurs qui en font quotidiennement un instrument de communication, de création et d’affirmation culturelle.

Cette réflexion n’est pas nouvelle chez Aurélien Taché. Il s’intéresse depuis plusieurs années aux enjeux de la francophonie et à la place que la France doit y occuper. En juin 2025, il a notamment été co-rapporteur aux côtés de la macroniste Amélia Lakrafi, de la mission d’information de l’Assemblée nationale consacrée à l’avenir de la francophonie. Ce travail parlementaire interrogeait déjà les dynamiques de l’espace francophone, son rôle dans le multilatéralisme et les conditions d’une coopération renouvelée entre les pays qui le composent. Fruit d’une réflexion menée par des élus de bord différents, le résultat était forcément le fruit d’un compromis.

L’auteur signe ici une réflexion plus personnelle. Il commence par rappeler que la langue française est elle-même le résultat d’une longue histoire de transformations.

Issue du latin populaire, nourrie par les contacts avec d’autres langues et progressivement façonnée par les usages, elle n’a jamais été une réalité figée. Pourtant, notre représentation collective continue souvent de l’associer à une norme unique, définie et protégée par les institutions françaises. Aurélien Taché invite à dépasser cette conception patrimoniale. Une langue n’est pas une relique intemporelle, un objet en porcelaine soigneusement conservé sous cellophane afin de ne pas l’ébrécher. Elle est un trésor vivant parce que ses locuteurs se l’approprient, la font évoluer et y inscrivent leurs propres expériences.

C’est ici qu’intervient l’idée centrale de son livre : la créolisation. Inspirée notamment de la pensée d’Édouard Glissant, elle désigne cette dynamique de rencontre, de circulation et de transformation qui naît du contact entre les langues et les cultures. Le français, loin de s’appauvrir au contact d’autres langues, se renouvelle grâce à elles. Il devient le lieu d’une créativité collective dont l’Afrique offre aujourd’hui des manifestations particulièrement remarquables.

Le nouchi ivoirien en est sans doute l’un des exemples les plus éloquents. Né dans les milieux urbains et populaires de Côte d’Ivoire, ce parler possède ses propres usages, ses codes, ses inventions et ses capacités d’expression. Longtemps associé à la jeunesse des quartiers populaires d’Abidjan, le nouchi a progressivement gagné la musique, les médias, la publicité et les réseaux sociaux. Il est devenu un marqueur identitaire fort, une manière de dire la Côte d’Ivoire contemporaine.

Cet exemple permet de comprendre ce que recouvre l’intuition d’Aurélien Taché : l’Afrique n’est pas simplement un territoire où le français est parlé. Elle est devenue l’un des grands espaces de son invention contemporaine. Les écrivains, les musiciens, les artistes et les locuteurs ordinaires participent à cette transformation. Ils font émerger des imaginaires nouveaux et contribuent à donner au français des sonorités, des expressions et des significations nouvelles.

La conclusion s’impose. Une forme d’évidence : si la majorité des locuteurs se trouve ailleurs, la définition du français ne peut rester l’apanage d’institutions parisiennes

La proposition est d’autant plus intéressante qu’elle conduit à reconsidérer le rapport entre langue et pouvoir. « Les Français sont désormais des francophones comme les autres et ils doivent l’accepter » écrit l’auteur. Aurélien Taché avance notamment l’idée d’une Académie francophone réunissant écrivains, artistes et personnalités intellectuelles issus de l’ensemble du monde francophone. Son siège serait naturellement à Kinshasa, capitale de la RDC, le plus grand pays francophone du monde. Il ne s’agirait pas de remplacer une institution par une autre, mais de donner une véritable place à toutes celles et ceux qui contribuent à faire vivre la langue.

Cette proposition rejoint une autre préoccupation : faire de la francophonie un véritable projet politique. Trop souvent réduite à une diplomatie culturelle ou à des rendez-vous institutionnels, elle pourrait devenir un espace de coopération beaucoup plus ambitieux. Dans les domaines de l’éducation, de la recherche, de la culture, de l’économie et des nouvelles technologies, les pays francophones ont des intérêts communs à faire valoir. Face à la domination de l’anglais dans les échanges internationaux, notamment scientifiques et universitaires, ils pourraient construire une stratégie collective, sans pour autant se replier sur eux-mêmes. Idéaliste, Aurélien Taché propose de positionner le français en « langue de la paix et d’un nouvel ordre international », forcément plus juste.

La volonté doit d’abord être politique. Aurélien Taché consacre plusieurs développements à l’expérience québécoise. Il montre qu’une volonté politique forte peut permettre à une communauté linguistique de préserver et de développer son identité dans un environnement dominé par l’anglais. Cette question concerne tout autant les pays africains, qui doivent pouvoir faire vivre simultanément leurs langues nationales et le français, sans que l’une de ces réalités soit nécessairement sacrifiée à l’autre.

La vertu et l’intérêt de ce livre est d’aller au-delà du simple constat. Aurélien Taché ne se contente pas d’acter le déplacement démographique de la francophonie vers l’Afrique. Il en tire des conséquences politiques et culturelles, en termes de réciprocité, de création et de partage. Il invite à renverser les perspectives, à accepter que le français ne soit plus une langue dont la France serait le centre et les autres pays les périphéries. Il imagine une relation plus horizontale, plus partenariale entre des co-propriétaires qui ensemble doivent contribuer à écrire l’avenir de la langue qu’ils ont en partage. Le mantra tient en une formule : « dénationaliser la langue, ce n’est pas la perdre, c’est au contraire la sauver, lui donner une nouvelle force, une nouvelle jeunesse ». La francophonie, la créolisation, un élixir de jouvence pour la langue française… C’est la conviction d’Aurélien Taché. La feuille de route est écrite. L’essai reste à transformer !

« Le français, une langue africaine » Aurélien Taché, Fayard, octobre 2026, 128 pages.


Geneviève Goëtzinger

Geneviève Goëtzinger est journaliste et dirigeante d’entreprise dans les médias et le conseil en stratégie de communication.

Publications de cet auteur

La signature

Geneviève Goëtzinger est journaliste et dirigeante d’entreprise dans les médias et le conseil en stratégie de communication.

Consulter tous ses articles

Privacy Preference Center