Jean Szlamowicz, Linguiste et traducteur, professeur des universités, Jean Szlamowicz est directeur de la collection Le point sur les idées aux éditions Intervalles. Il a notamment écrit Les moutons de la pensée (2022, Cerf), Savoir parler du vin (2023, Cerf), Le sexe et la langue (2018, Intervalles), Jazz Talk (2021, PUM), Détrompez-vous ! (2011, Intervalles).
Dans l’affaire concernant Thélyson Orélien, accusé d’avoir eu recours à l’IA pour rédiger son roman C’était ça ou mourir, beaucoup de critiques se sont focalisés sur la malhonnêteté intrinsèque consistant à se faire passer pour écrivain quand on a chargé une machine d’écrire son texte. Face à ces justes remarques sur une tricherie, les défenseurs de la probable manipulation ont tenté de noyer le poisson en faisant dériver cette problématique vers la question de l’aide apportée par les intelligences artificielles et en tentant d’atténuer la faute, disant qu’après tout l’assistance de l’éditeur, des correcteurs, des relecteurs était du même ordre. C’est là une défense de mauvaise foi car le problème n’est pas d’« aider » le romancier, mais de s’y substituer. D’autres ont aussi prédit, en une profession de foi technologiste, que l’IA écrirait de toute façon bientôt des œuvres de qualité. C’est là un contresens profond car la question n’est pas seulement morale mais linguistique et existentielle. Pour qu’une production verbale ait du sens, il faut que quelqu’un en soit la source. La machine ne veut rien dire. Ce sont les personnes qui veulent dire.
Point de vue et simulation linguistique
Le langage repose sur l’énonciation, c’est-à-dire sur l’ensemble des opérations grammaticales qu’un sujet met en œuvre pour construire et exprimer un contenu de signification. Les dizaines de décisions que prend un locuteur en quelques centiseconde pour organiser sa pensée et aboutir à un contenu verbal sont stimulées par une volonté particulière : produire du sens. Cela prend forme dans le cadre pragmatique des interactions entre des personnes qui déchiffrent les intentions, les implicites, les présupposés.
Il en va de même à l’écrit. Sans le point de vue initial qu’un sujet va mettre en mots, un texte n’a littéralement pas de sens, c’est-à-dire pas de direction, d’intention, de critères d’interprétation. Ainsi, un prompt n’est pas du même ordre qu’une véritable intention verbale. Aussi raffiné soit-il, il ne constitue qu’une série de consignes déléguant les choix d’expression aux paramétrages de la machine.
Comme le rappellent des spécialistes, « Les LLM sont capables de générer des suites de mots qui donnent le change en presque toutes circonstances. […] l’IA n’a aucune intention et aucun impératif référentiel, elle fabrique seulement des imitations probabilistes de textes ». En effet, ce qui caractérise le fonctionnement des transformeurs génératifs dans leurs applications grand public est la simulation énonciative. Il s’agit d’ailleurs là d’un choix de formalisation commerciale : plutôt que de résumer les données, la machine les rédige en imitant la textualité humaine, effaçant la machinalité propre de sa production linguistique. Les transformeurs génératifs produisent leurs résultats sous forme de langage humain dont ils génèrent ainsi une reproduction simulant les circonstances de la communication. On oublie que l’IA ne peut pas dire « je » — même si elle ne s’en prive pas, mimant ainsi son interlocuteur en un jeu de séduction pré-programmée — car elle n’est pas dotée d’une expérience vivante, d’une subjectivité, d’un goût personnel, tout simplement parce que ce n’est pas une personne.
Le monde parallèle du prompt
Certes, il a toujours existé des textes sans locuteurs — textes administratifs, annonces, contenus publicitaires ou informationnels — mais ils restent produits humainement et sont encadrés par des genres textuels qui en déterminent la valeur pragmatique dans le champ de l’expérience sociale. Les productions textuelles de l’IA n’existent selon aucune autre temporalité que celle du clic, reproductible ou modifiable ou réitérable, sans aucune situation propre, aucun cadre éditorial ou interactionnel socialisé : cette atemporalité sociale est remplacée par la temporalité du prompt. Parler à la machine n’est pas parler à une personne puisqu’il n’existe pas de rapport proprement social. Ou alors, autant imaginer qu’une calculatrice possède une conscience.
N’oublions pas que la production de la machine, loin de relever d’une pure immanence auto-générée, est en outre encadrée par des paramétrages relevant de la décision humaine, laquelle est fortement idéologisée. En effet, par défaut, le transformeur refuse d’être grossier, violent, pornographique ou « offensant » selon des critères qui ne sont pas aléatoires. Aucun problème, en revanche, pour mentir en inventant la réalité ou en déformant des textes humains. La machine possède aussi ses opinions politiques, marquées par une neutralité bienveillante, à l’équanimité farouche, dont les nuances sont en fait conditionnées par les sources disponibles : la machine est programmée pour en réaliser une synthèse prudente.
Sur le plan de l’interaction, la machine est paramétrée selon un biais de complaisance : obéir, plaire, répondre à tout prix ne relève ni du modèle de langage lui-même, ni de nécessités grammaticales. Il s’agit d’un paramétrage discursif qui touche à l’imitation interactionnelle, augmentée d’un parti pris de satisfaction commerciale. Il conditionne pourtant la nature des réponses apportées. De fait, la modalité fondamentale à l’œuvre dans le dialogue homme / machine de l’IA est celle de la question et de l’injonction organisées par l’utilisateur humain. Les textes de l’IA ne se présentent pourtant pas comme les sommes d’informations qu’ils sont pourtant mais comme des énonciations simili-humaines.
Dans ces conditions, comme le rappelle le linguiste François Rastier, étant donné que l’IA n’est pas un énonciateur puisqu’elle ne possède pas d’intentionnalité, pas de point de vue, pas de volonté, « Pourquoi faudrait-il cependant mobiliser une herméneutique ou simplement accorder de l’attention à un texte factice, alors qu’il reste « inutile d’interpréter les écrits inauthentiques » comme le remarquait justement Friedrich Schlegel dans sa Philosophie de la philologie (1797) ? » Autrement dit, qui a envie de lire des textes générés automatiquement ?
Acte humain, acte littéraire
Écrire un roman, c’est décider de sa structure narrative ; c’est en choisir chaque mot et décider de chaque tournure syntaxique — même la plus élémentaire — ; c’est organiser des rapports entre les phrases, les chapitres, les personnages. C’est ménager des allusions, des double-sens, des symboles, des traits parfois ténus qui font la densité d’un texte.
La machine fait cela en se fondant sur des calculs. Le « style » IA est le résultat de choix par défaut qui n’ont rien d’incongrus. Au contraire, la machine va chercher ce qui est le plus probable. Ses formidables capacités de calcul lui permettent de prédire les enchaînements linguistiques à partir des méga-données sur lesquelles se fondent les Large Language Models. Là où la machine cale, c’est quand on lui demande de faire des choix relevant de critères humains fins : humour, métaphores, comparaisons, connotations… L’originalité ou même simplement l’incongruité sont hors de son champ d’imitation. Car l’IA n’a pas d’avis, ni de préférence. Elle ne peut pas « décider » car elle ne possède pas d’agentivité propre. Elle pioche dans le déjà-dit des textes humains qu’elle reconfigure. Dénuée de critérialité subjective, elle ne fait de choix que probabilistes. Sans source énonciative pour chaque phrase, chaque mot, chaque article, chaque décision grammaticale, plus rien n’a de sens.
De fait, les tics de la stylistique automatisée sont repérables. On remarque notamment que les productions machinales ne sollicitent guère les mots ou les tournures un peu rares. Cette pauvreté lexicale et syntaxique est générée par le caractère probabiliste même des modèles de langage. C’est malheureusement aussi le reflet d’une dépossession culturelle volontaire de nos sociétés quand elles se coupent de la lecture et pratiquent une langue simplifiée, influencée par les mauvaises traductions (automatiques ou pas), la langue de bois, l’absence de profondeur historique ou de connaissance des genres textuels. Il y a donc une certaine convergence entre la pauvreté machinale et la pauvreté culturelle de ceux à qui elle convient.
On comprend l’efficacité de l’IA pour produire de la langue de bois, de la langue administrative, des textes descriptifs et pour synthétiser des textes qui fournissent la matière même du style qu’elle doit reproduire. De fait, l’IA est parfaitement capable de produire de la littérature au kilomètre, mais cela reste la synthèse imitative des textes littéraires humains, c’est-à-dire « le degré zéro de l’écriture », ce style dont le recours aux maniérismes poétiques « fait » littéraire sans vraiment l’être. Cela trompe facilement si on lit en diagonale — mais cela se repère aussi facilement tant leur néant est manifeste du fait de l’absence de point de vue organisateur.
De l’hypocrisie editoriale
Ceux qui veulent défendre Thélyson Orélien présentent souvent l’IA comme une simple aide, une sorte de super-secrétaire, en somme. Sauf qu’il ne s’agit pas d’un moteur de recherche, d’un traitement de texte ou d’une interface de saisie, mais d’une production verbale automatisée. L’hypocrisie de tels défenseurs réside notamment dans une évidence : ils ne liraient jamais un texte « littéraire » s’il était annoncé comme produit par une machine. Ce n’est d’ailleurs pas à cause d’une vision romantique de l’auteur comme génie, mais parce que les textes produits ainsi et qui inondent nos fils d’actualité sur les réseaux se signalent par leur vacuité, leur absence de problématisation, leur dramaturgie artificielle, bref leur absence de point de vue. À cet égard, la mauvaise littérature humaine a plus d’intérêt que les textes lisses à l’excès émanant de consignes dont on nourrit les machines.
La question n’est donc pas directement éthique : un texte produit par une machine n’est tout simplement pas le produit d’une intention. Un prompt n’est pas l’équivalent d’une énonciation. Déléguer à un calculateur de mots l’organisation de son expression, c’est précisément y renoncer. Cette démarche — complètement absurde pour qui se veut écrivain — révèle une stratégie particulière pour qui prétend en faire un acte littéraire : produire des livres afin d’obtenir de la reconnaissance. Il s’agit d’une manigance, équivalente au recours à un écrivain fantôme, et non de littérature. Les personnalités en mal de gloire littéraire y ont toujours cédé. Il faut croire qu’avoir son nom sur la couverture d’un livre apporte une satisfaction qui compense le fait de ne pas l’avoir écrit.
Comme dans le monde de la musique, où l’on invente des célébrités qui ne sont que des produits industriels, le monde de l’édition tenant le haut du pavé se satisfait bien souvent de textes médiocres ou sans intérêt. Son fonctionnement consiste alors à produire des livres conformes à un cahier des charges idéologiques, à créer des stars littéraires au fil de campagne médiatiques les rendant indispensables et à irriguer les rayons d’ouvrages ineptes tout en chassant ceux qui ne bénéficient pas de ce circuit. Mais si l’humain est déjà capable de produire des œuvres indigentes, quel serait donc l’intérêt de déléguer cette médiocrité à une machine ?
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