Proposer un « résumé factuel fiable » et un panorama des interprétations des contemporains comme des historiens sur François Mitterrand est une gageure délicate. Elle est relevée par deux spécialistes de l’histoire du socialisme français contemporain : Judith Bonnin, maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l’université de Bordeaux Montaigne dont le dernier ouvrage s’attache à l’internationalisme du PS au temps de François Mitterrand et Pierre-Emmanuel Guigo, également maître de conférence en histoire contemporaine à l’université Paris-Est Créteil qui a publié des biographies de Michel Rocard et de Pierre Mauroy (prix spécial des députés 2024). Olivier Dard s’est livré pour la NRP à un entretien croisé à propos de leur Mitterrand publié en début d’année aux PUF.

NRP : Comme vous le rappelez dans votre introduction, vous n’appartenez ni l’un ni l’autre à la « génération Mitterrand ». Pourquoi donc vous être lancés dans cette entreprise biographique ?

Si François Mitterrand est une figure que nous croisons tous les deux sans cesse dans nos recherches respectives, force est de constater que nos étudiants, plus éloignés encore en âge de « la génération Mitterrand », ont souvent des difficultés à le situer dans l’histoire politique française et en ont une image souvent très partielle, nourrie de récits familiaux, de polémiques mémorielles et politiques contemporaines. Il est aussi de plus en plus un personnage de fictions, ce qui contribue à pérenniser la connaissance de son nom, mais brouille souvent la réalité de son parcours. Il nous semblait ainsi que dans cette collection, qui vise la synthèse à destination d’un large public, nous aurions les moyens de faire une oeuvre scientifique et pédagogique.

Mais l’ouvrage visait aussi ceux qui nourrissent des souvenirs directs de l’ancien Président, et qui chercheraient à savoir quelles analyses les historiens font de ce parcours semé de polémiques et controverses. Le livre ambitionne ainsi de retracer la trame chronologique du parcours mitterrandien, mais aussi de pouvoir faire des points historiographiques, notamment à partir des travaux parus depuis 2016. Cette année de commémoration du centenaire de sa naissance et des vingt ans de sa mort avait en effet donné lieu à de nombreuses publications, ainsi qu’à l’ouverture de nouvelles archives.

Nos approches différentes du personnage, l’une centrée sur les relations internationales du PS et la politique étrangère de François Mitterrand et l’autre sur la communication du Premier secrétaire et du président se révélaient par ailleurs complémentaires.

NRP : Vous avez mobilisé de nombreuses sources pour rédiger ce travail. Pouvez-vous rappeler les principales ? Peut-on considérer que trente ans après le décès de l’ancien président les sources principales sont accessibles ou qu’il existe encore des gisements importants à explorer ?

Notre travail vise la synthèse historiographique et s’appuie en cela aussi sur les travaux d’autres collègues, que nous mobilisons au fil des chapitres. Les travaux de Noëlline Castagnez sur la mémoire socialiste, ceux de Frédéric Bozo sur la politique européenne et étrangère mitterrandienne par exemple.

A travers nos spécialités respectives, ce sont surtout les archives publiques du fonds présidentiel Mitterrand conservé aux Archives nationales (AG/5(4)), les archives privées déposées par Anne Pingeot à la BNF ou publiées chez Gallimard, celles du Parti socialiste déposées aux archives de la Fondation Jean Jaurès, mais aussi les nombreux entretiens que nous avons réalisés avec des membres de l’entourage du Premier secrétaire socialiste comme du Président, qui ont nourri nos réflexions, notamment sur la communication de François Mitterrand et sur son rapport aux questions internationales. Le vaste fonds d’archives de l’INA a aussi été très utile pour étudier l’évolution de la communication de sa communication.

L’Institut François Mitterrand possède de riches archives qui n’ont pas pu être toutes consultées : le premier inventaire, réalisé par Caroline Piketty, ayant été publié seulement à l’été 2025. Les fonds publics et privés sont par ailleurs loin d’avoir été tous explorés, tandis qu’on n’est jamais à l’abri de la découverte de fonds privés. Par ailleurs, la recherche avance toujours en interrogeant, sous de nouveaux angles, des fonds connus et inconnus jusqu’alors. Depuis la parution de ce livre, la publication des ouvrages de Maxime Launay et Yannick Pincé éclairent ainsi de manière neuve la politique de défense mitterrandienne.

NRP : Votre ouvrage traite de multiples facettes de François Mitterrand, de sa jeunesse, de son passage à Vichy, de l’homme politique, du président de la République, de l’esthète en passant par l’évocation en retenue mais sans tabou d’une vie privée mouvementée. Comment caractériser son itinéraire ? Peut-on le placer, comme le fit Éric Duhamel en son temps sous le signe de « l’unité d’un homme » ?

Le titre d’Éric Duhamel visait à dépasser le cliché de l’homme si multiplie qu’il en devient insaisissable, inconstant et opportuniste. En ce sens, la formule de l’« unité d’un homme » nous semble juste en ce qu’elle souligne, par-delà des évolutions réelles, des continuités fortes qui ont leur cohérence. Sur un plan à la fois personnel et politique, parmi les facteurs « d’unité » on pense notamment à sa culture littéraire qui n’est pas seulement celle d’un lecteur mais aussi celle d’un écrivain polygraphe. On peut aussi évoquer sa fidélité à des personnes parfois par-delà les dynamiques collectives (amitiés, amours, réseaux politiques), ou encore son humanisme mâtiné de catholicisme. Sur un plan plus strictement politique, idéologique, il y a deux Mitterrand : le jeune homme de droite, qui cherche sa voie et qui reste très largement marqué par son milieu familial, y compris dans ses engagements étudiants et son passage par Vichy. Mais à partir de la Seconde Guerre mondiale, et notamment de son entrée en résistance en 1943, à vingt-sept ans, puis de la décision de faire carrière en politique à partir de 1944, s’opère un basculement vers le deuxième Mitterrand, dont l’identité est marquée par la volonté de se construire un chemin et un destin politique. Celui-ci n’est pas l’itinéraire d’un socialiste-type, et a ses sinuosités c’est évident, mais aussi ses constances : son opposition à De Gaulle ; son attachement à la République et aux libertés individuelles et collectives ; son intérêt pour les questions coloniales, européennes et internationales ; sa crainte du retour de l’Europe de 1913 et de la guerre.

Quant à la question de la vie privée, ce qui nous intéressait n’était pas tant de faire de nouveaux scoops que d’essayer de réfléchir à la manière dont sa famille avait pu être un enjeu de communication, comment sa double vie avait été perçue au moment de la révélation en 1994, ainsi que sur le type de « virilité » que pouvait incarner le président de la République.

NRP : Une dimension fort instructive de votre livre concerne la construction de la figure de François Mitterrand aussi bien du côté de ses adversaires pour qui il était « Mitrand » que de ses admirateurs (on songe à la « tontomania ») ; mais aussi et peut-être d’abord de lui-même. Comment s’articulent ces différentes figures et qu’en pense, si on le sait, le principal intéressé ?

François Mitterrand a effectivement très tôt cherché à contrôler son image, tant par ses écrits, ses interventions médiatiques, que par les biographies qu’il a autorisées, et, on peut l’imaginer, par les archives qu’il a produites et conservées. Nourri lui-même de lectures nombreuses, mêlant puissance du style et engagement, comme Chateaubriand, Lamartine, Hugo, Mitterrand était sensible à la capacité d’un homme à écrire, littéralement, sa propre légende. Il soigne ainsi dès le départ sa plume, puis ses apparitions télévisées dans les années 1960 et s’entoure de communicants pour mieux performer. Cette attention perdure tout au long de sa vie, jusqu’aux dernières interviews données, au soin mis à collecter et ordonner les archives de sa présidence.

Sa « déification » moquée par le Bébête Show (Kermitterrand est appelé Dieu dans l’émission) découle du vœu de son tandem de communicants Jacques Pilhan et Gérard Colé de raréfier la parole du président et de renforcer la mise en scène, en particulier des allocutions présidentielles. Est également fabriqué pour lui un pupitre dénommé symboliquement « Jupiter ».

Lui-même ne s’est jamais vraiment exprimé sur la « tontonmania », il a juste signalé que le Bébête Show pouvait l’amuser et appréciait l’entourage des jeunes militants du PS ou de SOS Racisme (et souvent des deux) comme Harlem Désir ou Julien Dray pour qui il était la figure tutélaire. Il laissera également faire l’affiche de Jacques Séguéla en 1988 : « Génération Mitterrand ».

NRP : Le trentième anniversaire de la mort de François Mitterrand s’est accompagné de documentaires et même d’une série télévisée le concernant. L’ensemble donne à voir qu’il n’est pas oublié mais invite à s’interroger : que reste-t-il de François Mitterrand et du mitterrandisme, notamment au parti socialiste ?

Au sein du PS, cette année anniversaire a été marquée sur les réseaux sociaux par une communication autour du rappel des grandes mesures sociales de 1981-1983, ainsi que du RMI en 1988. Olivier Faure a également publié en ligne « son » Mitterrand, rappelant ses souvenirs de jeune militant, alors qu’il était lui-même plutôt rocardien. Son héritage européen a aussi été rappelé, comme, opportunément, son poids dans l’histoire de « l’union de la gauche comme condition de la victoire et du changement ». Les hommages ont cependant été discrets à Jarnac, les têtes du PS étant accaparées par les discussions budgétaires en cours. La primaire social-démocrate d’octobre 2026 a également vu les candidats se réclamer de l’héritage mitterrandien, en particulier Ségolène Royal et Olivier Faure, car l’ancien président reste pour les socialistes la référence en termes de conquête du pouvoir. Au-delà des contraintes d’agenda, la jeune garde semble moins portée à l’admiration unanime, consciente du poids de 1981 mais aussi de celui de 1983 dans les mémoires, sans compter l’omniprésence de polémiques incessantes sur ses liens avec Vichy et sur sa politique en Afrique. Raphaël Glucksmann s’est montré à plusieurs reprises très critique de la politique mitterrandienne, notamment sur le Rwanda. L’homme qui a porté pour la première fois les socialistes au pouvoir sous la Ve République, et le plus longtemps avec le record inégalable de deux septennats, est ainsi une figure historique incontournable, mais non consensuelle. Il n’est pas une référence autour de laquelle se structurent les débats. C’est d’ailleurs hors du PS qu’il est convoqué plus directement : par Bernard Cazeneuve qui a formé « la Convention » en 2023, clin d’œil évident à la Convention des institutions républicaine de 1964, et dans un autre registre, par Jean-Luc Mélenchon qui évoque régulièrement et affection « le vieux ». La base militante de LFI est sans doute, néanmoins, moins réceptive à la figure de l’ancien président, très éloigné de la « Nouvelle France » que promeut le parti.


Olivier Dard

Olivier Dard est professeur d’histoire contemporaine à Sorbonne Université et spécialiste d’histoire politique. Spécialiste de l’histoire des idées et des forces politiques, en particulier des courants conservateurs, libéraux, nationalistes, populistes, réactionnaires et technocratiques, il a publié de nombreux ouvrages portant sur Février 1934, l'OAS, le salazarisme ou la synarchie. Mais aussi des biographies de Charles Maurras, Bertrand de Jouvenel, Jean Coutrot. Il a codirigé des dictionnaires du conservatisme, des populismes ou du progressisme et de nombreux collectifs dont les plus récents portent sur l’anticommunisme et l’ordre moral.

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