4ème volet de l’exploration de la démocratie dans lequel Mehdy Raïche explore les conditions d’une démocratie vivante.

Après avoir porté notre regard sur la définition de la démocratie, l’organisation institutionnelle du pouvoir puis les limites de l’État de droit, une dernière question reste ouverte. Que devient le citoyen une fois l’élection passée ? Dans Capitalisme, socialisme et démocratie, Joseph Schumpeter fournit un début de réponse. La démocratie repose sur une compétition électorale où l’alternance politique, c’est-à-dire le fait de sélectionner les gouvernants puis de les écarter à l’élection suivante, est au cœur de la vitalité du système. Cette définition évite de transformer toutes les qualités souhaitables du système démocratique en critères de la démocratie elle-même. Nous évitons ainsi le piège d’une définition « chargée » de la démocratie. L’autre intérêt de cette définition est qu’elle permet de pointer une fonction essentielle du scrutin, qui consiste à attribuer le pouvoir pour une durée déterminée et à organiser les conditions, par la compétition électorale, de son remplacement.

L’écueil est qu’une définition de la sorte ne renseigne pas sur ce qui se produit entre deux élections. En effet, les préférences exprimées dans l’isoloir se forment bien avant le moment du vote. Elles se construisent à partir d’expériences sociales, de l’information disponible publiquement et de sa circulation, des discussions et des conflits qui se déroulent en dehors des institutions électorales. Là encore, il est important de souligner qu’une préférence évolue pendant la durée du mandat. L’apparition de nouvelles problématiques sociales, économiques, politiques ou judiciaires et le climat géopolitique influencent l’opinion et la formation de celle-ci. Des organisations, comme les partis politiques, les associations ou encore les syndicats, vont revendiquer une partie de ces problématiques et les faire vivre dans l’espace public et médiatique. Certaines de ces revendications acquièrent ainsi une visibilité politique. D’autres restent marginales. Le rôle des gouvernants est de suivre ces évolutions et d’adapter leur action à ces événements qui n’existaient pas au moment de leur élection. Le vote attribue donc le pouvoir sans interrompre la formation politique spontanée de la société.

Dans une enquête réalisée par Ipsos bva pour le CEVIPOF, la Fondation Jean-Jaurès, Le Monde et l’Institut Montaigne entre le 3 et le 9 septembre 2026 auprès de 13 060 personnes inscrites sur les listes électorales, l’état de l’opinion est pessimiste. Parmi les sentiments proposés pour caractériser leur état d’esprit, 91 % des répondants en citent au moins un de négatif. L’inquiétude atteint 59 %, l’incertitude 51 %, la fatigue 34 % et la colère 30 %. Seuls 9 % ne citent que des sentiments positifs. Évidemment, ces données mesurent un état général de l’opinion et non un jugement spécifique sur la démocratie. En revanche, elles décrivent le contexte politique dans lequel commence à se former le choix présidentiel. Pourtant, et il est important de le souligner, ce pessimisme ambiant ne correspond pas à un retrait général de la compétition politique. Le baromètre Toluna Harris Interactive réalisé les 18 et 19 août 2026 auprès de 1 764 personnes inscrites sur les listes électorales montre que 80 % des répondants déclarent s’intéresser à l’élection présidentielle de 2027, dont 46 % « beaucoup ». Et cette proportion est stable depuis le printemps 2026. L’enquête Ipsos bva menée en septembre auprès de 13 060 électeurs fournit un autre élément puisque 71 % des personnes interrogées attendent de la prochaine élection présidentielle qu’elle permette de réaliser un « vrai changement social et politique », alors que cette réponse atteignait 51 % dans la mesure rappelée pour octobre 2021. En parallèle, les questions de « représentation et de décision politique » ne figurent parmi les deux principales préoccupations que pour 15 % des répondants, loin derrière les préoccupations économiques ou sociales. Les questions posées étant de nature différente, leur rapprochement ne permet pas d’établir une relation causale, mais elles montrent que le pessimisme général des Français peut se coupler à une forte attente de changement via la compétition électorale.

Cette situation invite à distinguer la défiance politique du désengagement politique. En tant que citoyens, nous pouvons juger très sévèrement les gouvernants tout en considérant que les institutions répondent mal à nos préoccupations premières. Pour autant, nous continuons d’accorder une importance considérable au choix de ceux qui exercent le pouvoir. La difficulté porte alors sur la manière dont les préférences et les revendications de la société parviennent jusqu’aux institutions.

Le pouvoir après l’élection

Dans Principes du gouvernement représentatif, publié en 1995, Bernard Manin précise la fonction de l’élection. Il y rappelle que l’identification contemporaine de l’élection à la démocratie est un phénomène récent. Dans une longue tradition remontant à l’Antiquité et aux premières mentions de la démocratie, le tirage au sort était associé à l’égalité démocratique alors que l’élection comportait une dimension aristocratique puisqu’elle sélectionne des individus parmi les autres. En effet, le corollaire de l’élection est la distinction des élus du corps social. Par conséquent, les futurs gouvernants doivent être connus et reconnus par les électeurs et les qualités qui permettent cette distinction varient fortement selon les sociétés, la culture politique et les périodes. Ainsi, le gouvernement représentatif associe des caractéristiques démocratiques à des mécanismes de sélection qui produisent naturellement une séparation entre les gouvernants d’un côté et les gouvernés de l’autre.

Cette séparation ne signifie pas que les citoyens disparaissent pendant la durée du mandat puisque la liberté de l’opinion publique et le caractère périodique de l’élection figurent parmi les principes du gouvernement représentatif. Les gouvernants savent que leur action peut être sanctionnée lors du scrutin suivant, même s’ils disposent d’une autonomie réelle dans leurs prises de décision durant leur mandat. Le représentant élu n’est ni un simple exécutant d’une volonté populaire, ni le détenteur d’une autorité indépendante de ceux qui l’ont élu. L’élection organise donc une relation dans laquelle l’autonomie de celui qui gouverne un temps coexiste avec la possibilité pour les gouvernés de modifier leur jugement. Ici, nous comprenons mieux le sens de la « victoire électorale ». Deux personnes peuvent voter pour le même candidat tout en étant en désaccord sur une partie du programme. Un événement qui survient après l’élection peut également remettre en question une adhésion. Autrement dit, la majorité issue d’un scrutin donne aux gouvernants la légitimité pour décider, sans pour autant signifier que chacune de leurs décisions correspond à une volonté précise des électeurs.

Claude Lefort pousse cette difficulté plus loin dans L’Invention démocratique, publié en 1981, puis dans Essais sur le politique, paru en 1986. Une grande partie de sa pensée repose sur l’analyse du totalitarisme et porte sur la manière dont les sociétés démocratiques se représentent le pouvoir. De cette réflexion naît le concept de « lieu vide du pouvoir ». Selon lui, la démocratie moderne se caractérise par l’impossibilité pour ceux qui gouvernent de s’approprier définitivement le lieu du pouvoir. Le pouvoir confié aux gouvernants reste ainsi temporaire et la souveraineté appartient au peuple. Cette conception permet de comprendre la place du citoyen entre deux élections. Le scrutin arrête un rapport de force électoral à un moment précis, mais l’opinion des électeurs continue d’évoluer pendant toute la durée du mandat. Ainsi, ils peuvent modifier leur jugement et de nouvelles problématiques et de nouveaux questionnements peuvent apparaître dans le débat public via des canaux comme la presse, les réseaux sociaux, les meetings politiques ou encore les manifestations. La contestation d’une décision adoptée conformément aux règles institutionnelles participe ainsi à la vie politique qui se poursuit entre deux élections.

Les mobilisations contre la réforme des retraites de 2023 permettent d’observer concrètement cette distinction. Les institutions politiques et représentatives disposent des compétences constitutionnelles nécessaires pour adopter la réforme. Les syndicats, les partis politiques qui poussent à la mobilisation, les associations et les manifestants cherchent de leur côté à modifier le rapport de force politique autour du texte.

Le répertoire d’action collective des différents acteurs est donc très différent. Cette notion, développée par le sociologue et historien américain Charles Tilly, désigne l’ensemble des moyens d’action auxquels les groupes peuvent recourir pour défendre collectivement leurs intérêts. Une manifestation ne produit pas une norme juridique et une organisation syndicale ne représente pas l’ensemble du corps électoral. La démonstration de force, la puissance de l’image, la communication et la récupération politique autour de ces événements pèsent cependant sur l’opinion et peuvent conduire les gouvernants à modifier certains choix ou contribuer à modifier les rapports de force électoraux. Le cas des retraites l’illustre assez bien. Les mobilisations de 2023 n’ont pas empêché la promulgation et l’application de la réforme, mais le conflit politique autour de celle-ci s’est poursuivi après son adoption. La réforme a finalement été partiellement suspendue en 2026 en repoussant le calendrier de relèvement de l’âge légal. Une décision institutionnelle clôt ainsi une procédure sans clore le conflit politique dont cette décision est l’objet.

La formation de l’opinion politique

Il serait faux de penser que les citoyens disposent d’un ensemble stable et immuable de préférences qu’ils exprimeraient périodiquement par le vote. Certaines opinions sont relativement anciennes et structurées et les partis politiques jouent un rôle important dans cette formation même s’ils n’en détiennent pas le monopole. Les associations et les syndicats peuvent eux aussi faire émerger une question jusque-là peu présente dans le débat public. Une grande mobilisation sociale peut également obliger les responsables politiques à se positionner sur un sujet qu’ils n’avaient pas inscrit dans leur programme. Cette politisation peut toutefois modifier la nature d’un mouvement lorsque des partis cherchent à se saisir de ses revendications et à les intégrer à leur propre stratégie. Le mouvement des Gilets jaunes l’illustre assez bien. Apparu spontanément en 2018, il a rapidement suscité l’intérêt de partis qui ont cherché à reprendre certaines de ses revendications. Cette récupération politique peut augmenter sa visibilité tout en brouillant son message. L’espace compris entre la société et les institutions possède donc une fonction politique propre.

Dans L’Espace public, publié en 1962, Habermas nous éclaire sur la constitution d’un espace de discussion distinct de l’État. Que ce soit la presse, les cafés, les salons, les sociétés de lecture ou, aujourd’hui, les réseaux sociaux, tous participent à la création d’un espace dans lequel les individus peuvent publiquement discuter et soumettre l’action et les décisions du pouvoir à la critique. La multiplication des sources d’information, amplifiée par les réseaux sociaux et les médias de masse, expose les individus à une quantité d’informations impossible à traiter et favorise des phénomènes de surcharge informationnelle. Les conditions dans lesquelles se forme notre opinion dépendent alors aussi de la sélection et de la hiérarchisation de cette information. À cela s’ajoute l’action des intérêts organisés. Le lobbying (think tanks notamment) cherche à influencer directement la décision publique. L’advocacy recouvre plus largement des stratégies visant à faire progresser une cause dans le débat public. Entre l’individu et les institutions interviennent ainsi des acteurs capables de produire de l’information et cherchant à orienter la manière dont certains sujets sont discutés. Ces transformations modifient notre rapport à l’information et les conditions dans lesquelles se forment nos opinions.

Le questionnement d’Habermas prend une dimension plus générale dans la Théorie de l’agir communicationnel, publiée en 1981. Il distingue l’action stratégique, qui cherche à influencer le comportement d’autrui, de l’agir communicationnel, qui repose sur la recherche d’une compréhension commune. Dans ce second cas, chacun doit pouvoir justifier sa position. La discussion permet alors de confronter les arguments et peut conduire les participants à modifier leur opinion. Évidemment, la vie politique réelle ne fonctionne pas à l’identique du modèle théorique de l’agir communicationnel. Les campagnes électorales, et nous l’avons vu avec le phénomène du fait majoritaire et les effets de scrutin, comportent une dimension stratégique évidente. Cela est sans compter la nature même de l’espace public, traversé par des rapports de force. Comme l’a montré Bourdieu à travers les notions de capital social et culturel, les individus ne disposent ni de la même audience ni des mêmes ressources. L’intérêt de cette approche est qu’elle nous permet de comprendre pourquoi la formation d’une opinion ne peut être réduite à l’agrégation de préférences fixes. Un citoyen peut modifier sa position au cours d’une discussion ou prendre conscience d’une conséquence d’une politique envisagée qui lui avait échappé. La délibération possède ainsi une fonction cognitive en plus de sa fonction expressive. Par la suite, Habermas donne à ce raisonnement une traduction politique dans Droit et démocratie. Entre faits et normes, qui paraît en 1992. Une association ou un mouvement social ne peut pas adopter une loi, mais peut faire émerger un problème et pousser les responsables politiques à s’en saisir. L’espace public ne remplace donc pas les institutions représentatives mais il contribue à orienter les sujets dont elles doivent se saisir.

L’évolution de la prise en compte des violences conjugales ou des violences sexistes et sexuelles (VSS) met en évidence ce mécanisme. Leur transformation en problème public précède largement les différentes interventions du législateur. Le travail de terrain des associations et la remontée de témoignages, l’action des militants, les recherches menées sur ces violences et leur médiatisation, notamment avec #MeToo, ont contribué à modifier la manière dont des comportements autrefois renvoyés à la sphère privée étaient qualifiés. Le législateur intervient ensuite alors que la définition du problème et son cadrage en termes de politique publique ont déjà évolué. Il conserve la compétence pour transformer certaines demandes en normes générales, mais il ne produit pas les connaissances qui rendent cette intervention possible. La sécurité routière offre un autre exemple de cette circulation. Les statistiques ont permis de mieux identifier les causes et les circonstances des accidents. Les travaux médicaux ont documenté leurs conséquences et les associations de victimes ont contribué à rendre ces enjeux plus visibles dans le débat public et auprès des pouvoirs publics. Ces différents apports ont changé la manière dont les accidents de la route étaient perçus et traités. Ces acteurs ne disposent ni de la même légitimité ni des mêmes objectifs. Pourtant, leur intervention a fait évoluer la manière dont les différents aspects de la sécurité routière, comme les décès, l’alcoolémie, la consommation de stupéfiants ou la vitesse, étaient abordés. L’État a ensuite traduit une partie de ces évolutions en politiques publiques. La formation de l’opinion et la décision institutionnelle constituent donc deux moments distincts d’un même processus politique.

Cette distinction permet d’éviter une opposition manichéenne entre démocratie représentative et démocratie participative. La participation peut agir sur la décision sans transférer aux citoyens ou aux associations la compétence de décider à la place des institutions. Elle peut d’abord faire émerger un problème qui était jusque-là peu visible. Les informations et les arguments qui circulent dans l’espace public peuvent ensuite influencer la décision des représentants. Une difficulté demeure cependant puisque tous les citoyens ne disposent pas des mêmes moyens pour faire entendre leur expérience.

Les inégalités de participation politique

Le suffrage universel réalise une forme réussie d’égalité politique. C’est un fait, dans l’isoloir, la fortune, le diplôme, la profession ou l’audience médiatique n’ajoutent aucune voix supplémentaire. L’histoire du suffrage universel peut d’ailleurs se lire comme celle d’un élargissement progressif de cette égalité à des catégories longtemps exclues de la citoyenneté. En France, le suffrage universel masculin est établi en 1848 et les femmes obtiennent le droit de vote seulement en 1944 avant de l’exercer pour la première fois l’année suivante. L’égalité électorale neutralise donc juridiquement, au moment du scrutin, une grande partie des différences sociales existant entre les citoyens.

Mais une fois que nous quittons l’isoloir, ces différences réapparaissent. N’importe quel citoyen peut écrire à son député, à son syndicat, à son maire ou à un parti politique. Une organisation professionnelle disposant de permanents et d’une expertise juridique possède une capacité d’influence et de captation du regard politique beaucoup plus importante. Il faut également prendre en compte l’ancienneté des réseaux et des relations entretenues avec les décideurs. Tout citoyen dispose de la liberté d’expression, mais certaines personnes bénéficient d’une audience comparable à celle d’un média. La propriété des médias, notamment des chaînes d’information en continu, constitue une donnée nouvelle à prendre en compte dans la capacité à peser sur le débat public. La possibilité de créer une association est ouverte à tous, mais le temps disponible, les ressources financières, la maîtrise des procédures administratives et l’existence de réseaux influencent la capacité à transformer cette association en une organisation durable et influente. L’égalité du droit à participer ne produit donc pas une égalité de capacité à peser sur la formation de l’opinion.

Le concept d’égaliberté développé par Étienne Balibar à partir de la fin des années 1980 permet d’interroger cette difficulté sans faire de l’égalité et de la liberté deux principes entièrement indépendants. Une liberté politique dont les conditions d’exercice sont inégales peut laisser une partie importante des citoyens à la périphérie de la décision politique et de la discussion publique. L’inverse pose une difficulté comparable puisque la recherche d’une égalité complète des capacités d’influence pourrait conduire une autorité à contrôler la parole au nom de l’égalité. Le problème politique porte donc sur le niveau à partir duquel ces différences de ressources limitent la capacité réelle des citoyens à participer à la formation de l’opinion. Cette difficulté est visible dans les relations entre expertise et représentation. En effet, une organisation spécialisée peut disposer d’informations très précises sur un secteur tout en représentant un groupe très restreint. À l’inverse, une institution élue possède une légitimité beaucoup plus large tout en disposant d’une connaissance moins détaillée. Dans le secteur de la pêche, les organisations de producteurs disposent par exemple d’informations précises sur les flottilles, les captures et l’utilisation des quotas, alors que leur répartition et leur encadrement relèvent de l’administration. Réduire l’influence de ces acteurs au motif qu’ils ne représentent pas l’ensemble de la population priverait les institutions d’informations utiles et pourrait conduire à des décisions mal adaptées à la réalité économique d’un secteur. Une mauvaise connaissance de la dépendance d’une flottille à certaines espèces ou zones de pêche peut fragiliser directement son activité lorsque les quotas sont modifiés. Les négociations françaises sur les quotas prennent d’ailleurs en compte les enjeux socio-économiques en plus des données scientifiques sur les stocks. La circulation démocratique suppose donc de maintenir cette distinction entre la capacité à contribuer à la décision et la compétence institutionnelle pour la prendre.

La question de la connaissance se pose alors. Les différences d’influence peuvent poser un problème démocratique, mais les acteurs extérieurs à l’État apportent aussi des connaissances utiles à la décision. Dans nos sociétés contemporaines, une grande partie des connaissances vient du terrain et échappe aux institutions centrales. Friedrich von Hayek formule ce problème avec une grande précision dans The Use of Knowledge in Society, publié en septembre 1945 dans The American Economic Review. Son argument porte d’abord sur la coordination économique et sur les limites de la planification. Pour Hayek, la connaissance nécessaire à la vie économique est dispersée dans la totalité de la société. Chaque individu possède une fraction des informations utiles, souvent liées à sa situation et à son expérience. Une autorité centrale ne peut donc jamais réunir à elle seule toutes les informations nécessaires à la coordination et à la planification de l’économie. Le problème est aussi technique. Une telle centralisation demanderait une administration capable de collecter et de traiter en permanence une masse titanesque d’informations qui évoluent sans cesse. Aucun État ne dispose d’une telle capacité, y compris les régimes les plus totalitaires. Les capacités offertes aujourd’hui par l’intelligence artificielle permettent de traiter davantage de données, mais elles ne suppriment pas ce problème puisque l’information continue d’être produite et dispersée dans l’ensemble de la société. Hayek prolonge cette réflexion dans The Constitution of Liberty, publié en 1960, puis dans les trois volumes de Law, Legislation and Liberty, parus entre 1973 et 1979. Il critique ainsi l’idée qu’une autorité puisse organiser seule une société complexe. Au-delà de sa critique toujours très contemporaine de la planification, cela ne signifie pas que l’État manque de connaissances. Une administration dispose d’une expertise importante, mais une partie des informations reste détenue par les individus et les différents acteurs de terrain. Le problème vient donc du fait que ces connaissances se trouvent à différents niveaux et entre les mains d’acteurs distincts.

Prenons l’exemple de l’Éducation nationale. Le ministère dispose de données sur des milliers d’établissements scolaires et peut identifier des tendances lourdes à l’échelle du pays. Un professeur possède une autre forme de connaissance puisqu’il observe chaque jour ses élèves et les difficultés qu’ils rencontrent. Le même mécanisme existe dans l’économie. Une administration peut connaître l’évolution générale d’un secteur, mais une entreprise connaît les effets concrets d’une réglementation sur son activité. La connaissance utile à la décision publique se trouve donc à plusieurs niveaux. L’intérêt politique du raisonnement hayékien se situe ici. Il serait abusif d’en faire une théorie de la démocratie participative, qui n’est pas son objet. En revanche, il permet de comprendre pourquoi des acteurs sociaux divers possèdent aussi une fonction cognitive. Les associations, les entreprises, les syndicats, les collectivités ou les citoyens peuvent eux aussi transmettre des informations dont le pouvoir central ne dispose pas. Habermas et Hayek partent de traditions intellectuelles très différentes et ne cherchent pas à résoudre le même problème. Le point de rencontre tient à une limite commune du pouvoir central. Celui-ci ne peut produire seul toutes les informations dont dépend son action. L’espace situé entre le citoyen et l’État remplit donc à la fois une fonction politique, parce qu’il permet la formation et la contestation des préférences, et une fonction cognitive, parce qu’il fait circuler des connaissances dispersées.

Le référendum

La participation peut aussi prendre la forme du référendum. Le citoyen est alors appelé à se prononcer sur une question politique. Chaque électeur dispose du même poids dans la décision. Pour autant, le référendum reste précédé d’une campagne au cours de laquelle se forme l’opinion. Le choix de la question soumise au vote et la manière dont elle est posée y jouent un rôle. Il donne donc la décision aux citoyens sans supprimer le rôle de l’espace public et des institutions.

Le 29 mai 2005, les Français sont appelés à se prononcer par référendum sur le traité établissant une Constitution pour l’Europe. La participation atteint 69,37 % des inscrits et le « non » obtient 54,67 % des suffrages exprimés. Trois ans plus tard, et après une révision constitutionnelle, le traité de Lisbonne est ratifié par la voie parlementaire. Les deux textes ne sont juridiquement pas identiques et la procédure de 2008 est constitutionnelle. Cet épisode a laissé à une partie de l’opinion le sentiment que le vote de 2005 avait été contourné. Le référendum de 1969 montre une autre difficulté. Les Français étaient consultés sur la régionalisation et la réforme du Sénat, mais Charles de Gaulle avait engagé son maintien à la présidence sur le résultat. Le contenu institutionnel du texte et le jugement politique porté sur le chef de l’État se sont donc superposés. Le rejet du projet a conduit à la démission du président dès le lendemain. Autre exemple avec le référendum de 1962 qui portait sur l’élection du président de la République au suffrage universel direct. Cette réforme a ensuite contribué à transformer l’équilibre de la Ve République au-delà du seul mode d’élection du président.

Ces exemples montrent que la démocratie directe ne supprime ni les intermédiaires de la formation de l’opinion ni la nécessité d’interpréter politiquement le résultat. Elle donne aux citoyens le pouvoir de décider sur une question précise. Le référendum peut donc compléter la représentation. Il ne répond toutefois pas à toutes les difficultés de la participation entre deux élections.

Les formes de participation

Le tirage au sort offre une autre forme de participation. Il permet de sélectionner des citoyens sans passer par l’élection. La Convention citoyenne pour le climat a ainsi réuni 150 citoyens tirés au sort entre 2019 et 2020. Pendant plusieurs mois, ils ont auditionné des experts et débattu avant de formuler leurs propositions. Cette procédure montre ce que peut produire une délibération approfondie entre des citoyens qui n’ont pas été sélectionnés par une carrière politique ou une compétition électorale. La question porte donc sur la fonction attribuée à ce type d’institution. Une convention citoyenne permet d’observer comment les positions évoluent au cours de la discussion et de transmettre des propositions aux institutions. En revanche, donner à la convention citoyenne le pouvoir de décider poserait une autre question de légitimité.

Les consultations publiques, les pétitions, les associations et les syndicats soulèvent des difficultés comparables. Ils peuvent transmettre des informations et mesurer l’intensité de certaines préférences sans constituer un échantillon représentatif de la totalité de la population. Une forte mobilisation montre qu’un conflit politique existe. Elle ne dit pas ce que pense l’ensemble de la population. L’épineuse question des retraites l’illustre bien puisque les intérêts et les positions peuvent varier fortement selon les générations. Une consultation publique rencontre la même limite puisque les personnes qui y répondent choisissent de participer et d’autres non. Ces dispositifs apportent donc des informations utiles sans avoir la même valeur représentative qu’une élection.

Les réseaux sociaux ont encore modifié cette circulation en abaissant le coût d’accès à la publication et à l’agora publique. Un tweet peut acquérir rapidement une audience nationale voire internationale et le tout sans passer préalablement par un parti ou un média traditionnel. Cette nouvelle capacité d’expression laisse subsister de fortes inégalités d’audience. Les algorithmes, les conditions des plateformes, l’audience déjà acquise par certains comptes, l’effet de communauté et les comportements de partage déterminent en partie les contenus qui deviennent visibles et qui peuvent orienter l’information du jour. L’espace public numérique élargit donc les possibilités de prise de parole tout en créant ses propres mécanismes de sélection.

Aucun de ces dispositifs ne peut être considéré comme une forme plus authentique de démocratie. Ils produisent des types de participation distincts et répondent à des problèmes différents. Un référendum permet de connaître le choix d’une majorité sur une question précise. Une convention citoyenne permet de faire travailler un groupe sur un sujet pendant plusieurs mois. Les autres formes de participation font remonter des connaissances ou rendent certaines revendications plus visibles. L’enjeu est donc de comprendre ce que chacune apporte à la décision sans remplacer le gouvernement représentatif.

La nécessité de décider

Toute cette analyse nous permet de revenir sur la fonction particulière de la représentation politique. Le désaccord ne disparaît jamais. Des citoyens parfaitement informés peuvent conserver des positions différentes sur la fiscalité, l’immigration, l’organisation scolaire, la politique énergétique ou les moyens nécessaires à la sécurité. La délibération peut transformer certaines préférences et produire des compromis. Le but de la procédure démocratique et des modalités choisies est donc de permettre, à un moment précis, de transformer la pluralité des positions en décision applicable à l’ensemble de la société.

La participation pose aussi la question de la responsabilité politique. Un gouvernement qui adopte une réforme doit pouvoir en répondre devant les électeurs. Si la décision est partagée entre de nombreux acteurs, cette responsabilité devient plus difficile à identifier. Les citoyens peuvent participer à son élaboration mais la responsabilité finale reste entre les mains de ceux qui ont le pouvoir de la prendre. C’est à cet endroit que la définition procédurale de Schumpeter retrouve son utilité. La compétition électorale permet d’attribuer temporairement le pouvoir et d’identifier ceux qui devront répondre de son exercice. Cette fonction reste indispensable même lorsque l’on reconnaît l’importance de tout ce qui se produit entre deux élections. La participation sociale correspond à une autre dimension du fonctionnement de la démocratie représentative. L’élection détermine périodiquement qui possède la compétence de gouverner. Entre deux scrutins, l’espace public continue de faire circuler les informations et de former les préférences qui influenceront les décisions futures.

Le pessimisme politique peut donc coexister avec une forte attente de changement lors de l’élection présidentielle. Les enquêtes montrent au contraire que la compétition présidentielle continue à concentrer une attente considérable. La démocratie représentative repose ainsi sur plusieurs fonctions qui se complètent. L’élection donne aux gouvernants la capacité de décider et permet aux citoyens de les remplacer. Cette légitimité n’interrompt pas la vie politique pendant la durée du mandat puisque les opinions continuent de se former et de peser sur les choix politiques. Cette circulation reste marquée par les inégalités de ressources entre les citoyens. Chercher à les supprimer entièrement conduirait à donner à une autorité le pouvoir d’organiser elle-même les conditions de la parole politique.

Cette articulation permet enfin de retrouver les distinctions posées tout au long de cette série. La démocratie détermine les conditions dans lesquelles les gouvernants accèdent au pouvoir et peuvent le perdre. Une fois ce pouvoir attribué, les institutions organisent son exercice et l’État de droit en fixe les limites. La vie politique se poursuit entre deux élections puisque les citoyens continuent à former leurs préférences. Les informations qui circulent dans la société participent aussi à cette évolution.

Le vote conserve dans cet ensemble une fonction particulière puisqu’il permet de transformer la pluralité des opinions en une décision sur l’attribution du pouvoir. Cette décision reste temporaire et la vie politique continue après le scrutin. Les citoyens peuvent faire évoluer leurs préférences ou défendre de nouvelles revendications. Une opinion minoritaire peut ainsi devenir majoritaire et préparer une nouvelle alternance. Nous retrouvons alors la question posée au début de cet article. Le citoyen ne disparaît pas une fois sorti de l’isoloir. Son rôle change. Il confie pour un temps le pouvoir de décider à des représentants sans leur abandonner la vie politique. C’est dans cet espace entre deux élections que se forment les opinions qui détermineront les choix futurs. Au terme de cette série, nous pouvons ainsi comprendre la démocratie comme l’organisation d’un pouvoir qui peut être attribué puis retiré, dont les institutions organisent l’exercice et dont l’État de droit fixe les limites. Entre deux élections, la société reste politiquement active et prépare déjà les conditions dans lesquelles ce pouvoir pourra changer de mains.

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