La Lanterne, Versailles,
Ce 29 décembre 2027
Oui, je sais. La France, il paraît que je la connais mal. Que j’ai « vécu dans un cocon ». Que je suis « déconnecté ». Autant de légendes urbaines – car parisiennes – sur mon rapport à ce pays et à ce peuple. Je sais aussi que le titre choisi ici, pour ce qui deviendra bel et bien un chapitre de mon livre, fera jaser. Comment ça, « mes France » au pluriel et « mon Europe » au singulier ? Eh bien j’assume ! J’assume une France de la diversité. Car c’est sa réalité. J’assume une Europe de l’unité. Car c’est notre projet.
Certes, je suis aussi un citoyen du vaste Monde. J’y ai tant d’amis. Tant de havres secrets. J’y ai fait tant d’affaires. Mais je ne suis pas pour autant un Anywhere, sans feu ni lieu, pour reprendre la terminologie intéressante mais déficiente de David Goodhart. Évidemment pas un Somewhere, ces ballots coincés les deux pieds dans le même sabot. Je suis en fait un Everywhere. Car je suis un Français. De cette nation particulière qui parle au monde entier. De ce pays unique, car ancré dans l’universel. Chaque grand moment national et républicain a été pour moi l’occasion de le rappeler. Et de prononcer mes meilleurs discours, par le style comme par le contenu. Le plus fort selon moi, celui de la panthéonisation de Joséphine Baker. Qu’on en juge :
« Elle ne défendait pas une couleur de peau, elle portait une certaine idée de l’homme, et militait pour la liberté de chacun.
Sa cause était l’universalisme, l’unité du genre humain. L’Égalité de tous avant l’Identité de chacun. L’Hospitalité pour toutes les différences réunies par une même volonté, une même dignité. L’Émancipation contre l’Assignation.
Infiniment juste. Infiniment fraternelle. Infiniment de France ».
Je saisis l’occasion pour en finir avec un contre-sens. Mon ambition n’a jamais été « d’adapter la France au monde ». Je l’ai dit dès 2016 : « Ne pas suivre le cours du monde mais être en mesure de la changer si nous sommes assez forts. C’est aussi simple que ça. Encore une fois, pas de fausse dichotomie ! Car la France est dans le monde comme le monde est en France. Par ses technologies. Par ses capitaux. Pas ses idéologies. Par ses hommes. Les flux encore et toujours. Encore et toujours Saint-Simon.
Et à l’instar de l’auteur visionnaire de La Réorganisation de la Société européenne, j’ajoutais alors : Et pour être assez fort, il faut le levier de puissance de l’Europe ». Quand je pense qu’on a voulu faire de moi un « eurobéat » ! Voire un dangereux liquidateur de la souveraineté française dans la « souveraineté européenne ». J’ai souvent employé ce dernier mot, il est vrai. Mais à des fins pédagogiques. « Autonomie stratégique » si l’on préfère, mais ça parle moins au commun des mortels. En fait, ma politique n’aura été que la continuation de la tradition gaullo-mitterrandienne. Faire de l’Europe une France en grand. Pour atteindre la taille critique, alors que notre poids relatif ne cesse, hélas, de diminuer par la force des choses. Pour continuer à peser dans un monde désormais disloqué et menaçant.
Construire donc une Europe animée par les idées françaises. Une Europe qui prolonge et conforte les réalités françaises. C’est ainsi que j’ai obtenu la mutualisation partielle de la dette. Des dépenses collectives en forte hausse. Le réarmement de l’Union. La protection de l’État de droit, au sens où nous, Français, l’entendons. Notamment la stricte régulation des secteurs énergétique, numérique et informationnel. Ne l’avais-je pas annoncé aussi dès 2016 ? « La France ne gagnera pas contre Google et Face book ; L’Europe, si. Au moins elle les régulera ».
La preuve que ma priorité politique était bien la grandeur de la France : quand l’Europe a voulu s’écarter de la voie française, je m’y suis opposé. J’ai rejeté le déplorable « Règlement Retour » en matière migratoire contraire à toutes nos traditions. A notre âme même.
Pour cela, il faut comprendre la France.
Et pour comprendre la France, il est une voie royale. Illustrée royalement par « le cas Joséphine Baker ». Remonter le long chemin de la Mémoire. Traverser les couches sédimentaires du Souvenir. On connaît mon bilan en la matière. Monuments, hommages nationaux, décorations, panthéonisations. Bien plus que tous mes prédécesseurs, j’aurai été le Président de la Mémoire. L’enseignement de Ricœur évidemment, notre collaboration intime – n’en déplaise aux pisse-vinaigre – pour son maître ouvrage La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli. Mais, bien avant lui, l’effet de mes itinérances personnelles.
Itinérance dans l’espace. Non, je ne suis pas Parisien ! Je suis l’enfant d’une longue verticale allant d’Amiens à Bagnères-de-Bigorre. De naissance et de résidence, proche de la frontière Nord dans une Picardie qui fut longtemps la limite du Royaume. De cœur et de goût, enfant de ses confins du Sud. Les Habsbourg, de part et d’autre. D’où sans doute ma prédisposition, comme tous les gens de frontières, à vouloir cette Europe dont la désunion signifiait, à chaque génération, guerre, occupation, dévastation. Et puis j’ai parcouru la France. Tous ses territoires. Tous ses terroirs. Je suis chez moi en Bourgogne, en Normandie, en Provence, en Aquitaine, en Occitanie, en Auvergne-Rhône-Alpes, en Ile de France, dans les Pays de la Loire. Et dans les Hauts de France, bien sûr ! Mais aussi en Corse et dans nos Outre-Mer. A l’heure de mon premier bilan, je ne suis pas peu fier d’avoir fait reconnaître les belles communautés Corse et Kanak au sein de la République.
Itinérance dans le temps, ensuite. Je n’ai jamais été « un jeune ». J’ai toujours détesté l’entre-soi des meutes adolescentes. Je n’ai jamais parlé le langage à la mode car je raffole des mots désuets. Je préfère justement « raffoler » à « kiffer » et « désuet » à « boomer ». Sauf quand je parle à un auditoire juvénile, bien sûr. Il faut respecter son public.
En fait, je n’ai jamais été de ma génération. J’ai toujours recherché la compagnie des « grands ». Mes vrais, mes seuls amis (à l’exception du cher Marc Ferracci), non pas malgré mais à cause de notre différence d’âge. Une génération d’écart au moins, comme avec Brigitte. Deux si possible, comme avec Manette, ma grand-mère. Paul Ricoeur, mon grand inspirateur. Henry Hermand, mon grand protecteur. Entre ces deux générations qui sont celle de mes parents et celle de mes grands-parents, des noms plus connus, encore vivants, qui se reconnaîtront. On a dit beaucoup de bêtises sur nos relations. Je les aurais « séduits ». Pour les « instrumentaliser ». Ou pour m’en « faire aimer ». J’aurais été « leur fils rêvé ». La projection nostalgique et idéale d’eux-mêmes. Psychologie de comptoir que tout cela ! Ayant très tôt connu, béni des dieux que je suis, l’amour inconditionnel, celui de Manette puis celui de Brigitte, je n’ai jamais éprouvé « le besoin d’être aimé ». Je ne suis pas Sarkozy. Ce que je cherchais chez ces grands aînés, c’était la réalisation de possibilités humaines. J’y trouvais des modèles de réussites et d’erreurs. Ils se vantaient des premières mais ne me cachaient pas, ou pas assez, les secondes. Une expérience bien proche de la littérature en somme. La multiplication infinie de vies imaginables, « juchées sur des colonnes de temps pur » comme disait Proust, inaccessibles dans le temps limité d’une seule existence. [Ce passage est peut-être trop intime. Le garder dans le livre ?]
C’est ainsi que s’est cristallisée en moi la France de toutes ses régions et de toutes ses générations. Autant de récits qui constituent son identité narrative, pour parler encore comme Ricoeur dans son livre ultime et magistral. La France est un vaste roman aux multiples narrateurs, un entrelacs d’histoires comme Les Mille et une Nuits. « La princesse des contes », disait de Gaulle lui-même. C’est pourquoi j’ai toujours défendu l’idée de roman national. Lancer son aventure présidentielle par un grand discours sur Jeanne d’Arc, comme moi en mai 2016, on fait mieux dans le genre woke ! Je ne suis pas un déconstructeur. Je suis un réconciliateur. Le réconciliateur des mémoires. « Car que serait une mémoire heureuse qui ne serait pas aussi une mémoire équitable ? », disait encore Ricoeur.
Je m’aperçois, en écrivant ces carnets, que le secret de toute mon action pourrait bien être la traduction de sa philosophie en réalités politiques. Avec les adaptations bien sûr qu’exigent le passage du temps et le passage à l’acte. C’est ainsi par exemple que j’ai conservé l’expression « devoir de mémoire » que Ricoeur prenait avec des pincettes. Mais elle est passée dans le langage courant. C’est ainsi que j’ai abordé d’autres « impardonnables » que la Shoah qui obsédait sa propre génération, on peut le comprendre. C’est ainsi encore que j’ai voulu reconnaître et réparer les fautes, les crimes mêmes, de la France. La colonisation. La plaie algérienne, toujours béante. La démission indigne lors du génocide rwandais. Mais soyons précis : la reconnaissance et la réparation, cela n’a rien à voir avec la repentance. C’est ainsi enfin que j’ai fait entendre les voix trop longtemps étouffées, et non plus celles qui dominaient jusqu’ici le récit national. Car être vraiment équitable, en mémoire comme en tout, c’est traiter différemment des situations différentes.
Et faire droit d’abord aux Français venus d’ailleurs. On m’a beaucoup reproché ma politique migratoire. Mais qui est ce « on » ? Appelons-la par son nom : l’extrême droite et ses relais médiatiques. La « bollosphère », comme on dit. Son torrent de fake news, son brainwashing de faits divers présentés comme des « faits de société », de chiffres contestables et décontextualisés. Voic les bons : 500.000 entrées par an au pic du pic. 3 millions au total depuis 2017. Même pas 5% de la population. Sans compter ceux qui repartent. Où est-il donc le fameux « Grand Remplacement » ? Mais on s’entête dans le déni des faits et des chiffres les mieux établis. Garantis par les plus hautes autorités, comme le Collège de France avec Patrick Boucheron et François Héran, parmi tant d’autres. Le consensus scientifique est clair. La France a toujours été une terre d’immigration. Le nombre d’étrangers dans les années 2020 n’est guère plus important qu’un siècle plus tôt. J’invite tout le monde à vérifier. Et la corrélation entre immigration et délinquance est un fantasme démenti par toutes les études. Le seul lien véritable est entre délinquance et pauvreté. Ma conviction de toujours reste plus vraie que jamais : l’intégration est d’abord une question socio-économique que nous tardons trop à régler.
Et je le redis haut et fort : oui, l’immigration est une chance pour la France. Que serait ce pays sans ses immigrés ? J’ai panthéonisé les plus glorieux. Mais que dire de tous les anonymes ? Ces soldats coloniaux, à la part décisive dans nos victoires de la Première comme de la Deuxième guerre mondiale. Ces travailleurs par millions qui ont fait les Trente Glorieuses. Et que serait notre culture sans l’Islam ? Car la France et l’Europe tout entière lui doivent la redécouverte ses trésors antiques et donc leur Renaissance.
Contester ces évidences, cela porte un nom : le négationnisme.
Voilà aussi pourquoi j’ai toujours plaidé pour une laïcité ouverte. Pléonasme en fait. Car la laïcité, c’est la liberté de croire ou de ne pas croire. En France, je le rappelle sans cesse, c’est l’État qui est laïc, pas la société. Laquelle, je l’ai aussi toujours dit, a besoin de religion pour combattre l’anomie et l’isolement de la vie moderne. Saint-Simon l’avait déjà bien compris avec son Nouveau Christianisme.
Il existe, certes, une minorité active et agressive qui voudrait subvertir en même temps et l’Islam et l’État. Je l’ai dénoncée et combattue sans relâche, de Révolution au discours des Mureaux. Un discours antérieur, on l’oublie trop souvent, à l’atroce assassinat de Samuel Paty. Mais à nous de ne pas tomber dans le piège. Dans l’amalgame. C’est pourquoi j’emploie rarement le mot « islamisme » qui prête tant à confusion. Et à stigmatisation. On peut s’inquiéter, comme je l’ai fait moi-même, du voilement de fillettes. Mais vouloir les chasser de l’espace public ne me paraît pas digne de notre génie national.
Dans cette montée inquiétante de l’intolérance, il faut bien sûr voir l’effet des grandes peurs françaises. Peur de l’Autre. Peur du Déclassement. Peur de la Pandémie. Peur de la Guerre. Peur de l’Avenir. Peur de la Mort tout court chez une population vieillissante. Des esprits perfides ont été jusqu’à m’accuser de jouer sur ces peurs. Désolé, ce n’est pas moi qui ai inventé la Covid, la guerre en Ukraine, ou le déclin démographique ! Les créateurs de peurs, on les connaît. L’extrême droite, au premier chef, avec sa « submersion migratoire » et son « insécurité partout ». Hélas, comme le notait Machiavel, il arrive au peuple d’être crédule. Pour ce qui me concerne, face à aux vrais dangers, j’ai toujours répondu par la protection des Français. Parce que me lient à eux le devoir et l’affection. Comme je l’ai proclamé à Toulon, encore en 2016, « parce que je veux être votre président, je vous ai compris et je vous aime ! ».
D’ailleurs, la meilleure garantie des gouvernants réside dans le bien-être de leur peuple. Tant il est vrai « qu’il est d’une absolue nécessité qu’un prince possède l’amitié de son peuple, et que, s’il ne l’a pas, toute ressource lui manque dans l’adversité. ». Machiavel encore.
Par vents et marées contraires, de pandémie mortelle en guerre à nos portes, j’ai tout fait pour assurer ce bien-être, donc ce soutien des Français. C’est pourquoi ils m’ont réélu. C’est pourquoi, même aux pires moments, ma popularité n’a jamais connu les abysses de tant d’autres. Et c’est pourquoi, fort de ma remontée dans l’opinion ces derniers mois, je m’apprête, de nouveau, à faire appel à eux.
Je l’avais annoncé en 2025 : « j’aurai besoin de vous dans deux ans ! ». Personne n’avait relevé. Nous y sommes.
Mais d’abord un petit tennis avec Patrice !
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