C’est peut-être devenu l’une des caractéristiques historiques de notre époque en matière de géopolitique des conflits : les guerres ne se terminent plus vraiment, elles traînent en longueur et s’enlisent. Il n’y a ni vainqueur ni vaincu et elles s’étirent, s’épuisent, changent d’intensité, connaissent des cessez-le-feu qui n’en sont pas vraiment et finissent parfois par être gelées sans qu’aucune solution politique n’ait été trouvée. De l’Ukraine au Proche-Orient, nous sommes progressivement entrés dans le temps des conflits interminables, ceux que redoutait tant Donald Trump et dont il ne voulait plus : trop coûteux pour être poursuivis indéfiniment à pleine intensité, mais trop irrésolus pour permettre une véritable paix. Il arrive même que certains pays se retrouvent avec un risque de pénurie d’armements en cas de déclenchement d’un nouveau conflit dans une autre partie du globe. L’idée de reprendre une guerre ouverte devient alors une véritable réflexion qui conduit au statut quo.
La guerre entre l’Iran et les États-Unis semble progressivement rejoindre cette catégorie. Après des mois d’affrontements, de cessez-le-feu précaires, de menaces et de négociations indirectes, chacun semble avoir compris qu’il n’existait pas de solution militaire satisfaisante. Mais personne n’a encore trouvé la solution politique. Nous sommes peut-être en train de passer d’une guerre que chacun espérait gagner à un conflit que chacun cherche désormais à rendre supportable avec le moins d’aléas possibles et surtout pas d’engrenage potentiel.
Dans les prochains jours, et probablement dans les prochaines semaines, il faut donc s’attendre à la même chose : des échanges militaires, des menaces, des négociations, des annonces laissant entendre qu’un accord est imminent, suivies de nouvelles exigences qui l’éloignent aussitôt. La guerre et la diplomatie ne sont d’ailleurs plus deux épisodes successifs dans l’histoire d’une guerre : elles se déroulent désormais simultanément, souvent ce qu’on appelle le « strike and talk » pour peser dans le rapport de force, celui qu’aime tant le Président américain mais qui ne lui est pas très favorable en ce moment. On frappe pendant que l’on négocie et l’on négocie en prévision de la prochaine frappe.
Car la priorité des priorités pour Washington comme pour les monarchies du Golfe reste désormais Ormuz. Avant le nucléaire, avant les missiles balistiques, le dégel des avoirs iraniens, et avant même le règlement politique général du conflit qui passerait par un renversement du régime de plus en plus illusoire il faut sécuriser cette artère vitale du commerce énergétique mondial. Un accord minimaliste reste donc imaginable : sécurisation de la navigation, réouverture progressive du détroit, baisse de l’intensité militaire et prolongation des discussions y compris sur un éventuel péage voulu par les Iraniens. C’est probablement le seul dossier sur lequel les intérêts immédiats des différents protagonistes peuvent encore converger cinq mois après le début de la guerre.
Le problème se corse dès que l’on veut aller plus loin. Sur le nucléaire, les sanctions, les avoirs iraniens gelés, les garanties de sécurité ou les compensations réclamées par Téhéran, les positions restent extraordinairement éloignées. L’Iran exige notamment la levée des sanctions, la fin des menaces militaires et des compensations pour les dommages de guerre. Donald Trump répond désormais en réclamant lui-même des compensations à l’Iran. On voit mal comment construire rapidement un compromis lorsque les deux parties commencent par présenter leurs factures respectives.
Un Moyen-Orient qui finit par se redessiner
Pendant ce temps, le Moyen-Orient se réorganise. L’accord de défense signé le 7 août à La Mecque entre l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan est à cet égard particulièrement révélateur. Cette nouvelle architecture régionale traduit la volonté croissante des puissances moyennes de disposer de leurs propres instruments de sécurité et de ne plus dépendre exclusivement des États-Unis.
Ce nouvel ensemble ne constitue pas simplement un front anti-iranien. La réalité est plus subtile. Il permet aux trois puissances sunnites de se positionner entre deux pôles : d’un côté l’axe israélo-américain, de l’autre l’Iran et ce qui subsiste de son réseau régional d’alliés et de proxies. Les puissances moyennes cherchent désormais moins à choisir définitivement leur camp qu’à multiplier leurs assurances pour peser sur l’avenir de leur propre région. C’est probablement l’une des grandes transformations stratégiques provoquées par cette guerre.
Le Pakistan illustre parfaitement cette ambiguïté. Islamabad a joué un rôle de médiateur entre Washington et Téhéran. Mais il a parallèlement ouvert au printemps des corridors terrestres facilitant l’approvisionnement de l’Iran via les ports pakistanais en contournant le blocus des ports iraniens par les Américains et cherche à développer davantage les échanges avec son voisin iranien. Dans le même temps, le Pakistan vient de se rapprocher militairement encore davantage de l’Arabie saoudite et de la Turquie. C’est une remarquable démonstration de diplomatie multipolaire, mais ce n’est pas nécessairement la meilleure position pour apparaître comme arbitre totalement désintéressé.
Et c’est là que se trouve peut-être l’un des principaux problèmes : qui peut encore parler à tout le monde ? Le Pakistan possède des canaux mais traîne désormais trop d’intérêts contradictoires. Oman conserve une tradition de médiation et joue actuellement un rôle concret sur la question d’Ormuz, mais il paraît difficile de l’imaginer devenir l’architecte d’un règlement politique beaucoup plus vaste. Le Qatar dispose lui aussi de relations suffisamment solides avec les différentes parties pour rester indispensable. Mais le cercle des intermédiaires réellement crédibles est étroit. Jamais les médiateurs n’ont été aussi nécessaires au moment même où ils sont devenus aussi rares.
Trois mois sous haute pression
Il faut ajouter à cette équation militaire et diplomatique une autre variable que l’on sous-estime : le calendrier électoral de plusieurs acteurs clés du dossier a sous-dossiers. Car les prochains mois ne seront pas seulement rythmés par les missiles et les négociations mais ils le seront également par les urnes.
En Israël d’abord. Les élections peuvent profondément modifier le rapport de force régional. Benjamin Netanyahu demeure aujourd’hui l’un des principaux défenseurs d’une ligne de très grande fermeté contre l’Iran. S’il devait perdre le pouvoir, cela ne transformerait évidemment pas Israël en partisan de Téhéran : la question iranienne et la sécurité du pays dépassent largement la personne du Premier ministre. Mais le degré d’affrontement recherché, la relation avec Washington et surtout la marge de manœuvre dont disposerait Donald Trump pour négocier pourraient évoluer. Un autre gouvernement israélien pourrait entretenir avec Washington une dynamique différente et faciliter une désescalade régionale que Netanyahu considère encore avec beaucoup de méfiance. Les Israéliens en ont marre aussi de la guerre mais pas au point de rogner sur leur sécurité.
Il y a ensuite l’hypothèse beaucoup plus incertaine d’élections palestiniennes avant la fin de l’année. Leur tenue même reste hypothétique. Mais si elles avaient effectivement lieu, leur résultat constituerait une nouvelle inconnue considérable. Une victoire (pas impossible) ou une forte progression du Hamas bouleverserait immédiatement l’équation régionale et rendrait encore plus difficile toute tentative de règlement global. Ce serait également un argument supplémentaire pour ceux qui, en Israël, considèrent que le temps n’est pas à la négociation mais au rapport de force.
Et puis il y a Washington. Les élections américaines de mi-mandat approchent et elles peuvent devenir déterminantes pour Donald Trump. Une perte de la Chambre ou un recul important des Républicains compliquerait son agenda intérieur et réduirait sa marge de manœuvre politique. Une guerre interminable, coûteuse et sans victoire identifiable deviendrait dans ce contexte un argument électoral particulièrement dangereux pour une administration qui avait précisément promis de ne plus enfermer les États-Unis dans les guerres sans fin du Moyen-Orient.
Trump a donc lui aussi une horloge dans le ventre et les tripes. Et ces différentes horloges ne tournent pas nécessairement à la même vitesse. Netanyahu peut avoir intérêt à maintenir la pression. Trump peut progressivement avoir intérêt à obtenir un résultat qu’il puisse présenter comme une victoire. Téhéran peut au contraire considérer que le temps joue pour lui et qu’il suffit de tenir jusqu’aux échéances américaines ou israéliennes pour voir apparaître de nouvelles divisions chez ses adversaires. C’est ce facteur temporel qui pourrait être déterminant au cours des trois prochains mois.
Quatre scénarios pour l’automne
Premier scénario, le plus probable : l’enlisement contrôlé. Aucun grand accord n’est signé, mais personne ne souhaite l’escalade générale. Les affrontements continuent à basse ou moyenne intensité tandis que les négociations se poursuivent ou font comme si. Ormuz devient simultanément une arme, une monnaie d’échange et le principal objet de la négociation. Tout le monde gagne du temps en attendant de savoir comment évoluent les rapports de force politiques. À terme, le conflit pourrait même rejoindre la longue liste des guerres gelées de notre époque : ni paix, ni victoire, mais une violence suffisamment contenue pour devenir durable. Et les pétroliers et les méthaniers recirculent au compte gouttes dans le détroit entre les tirs épisodiques de missiles.
Deuxième scénario : le petit accord qui sauve tout le monde. C’est probablement aujourd’hui la meilleure porte de sortie. On laisse volontairement de côté le nucléaire, les missiles, les sanctions et les grandes questions stratégiques pour conclure un accord provisoire sur Ormuz et la désescalade militaire. Washington pourrait annoncer avoir rétabli la liberté totale de navigation, celle là même d’avant le 28 février dernier ; Téhéran pourrait expliquer qu’il n’a rien abandonné sur le fond. Chacun proclamerait victoire sans avoir réellement gagné. Et Trump pourrait surtout présenter aux électeurs américains un résultat concret avant les midterms en martelant qu’il a largement affaibli le régime de Téhéran. Le croira qui veut.
Troisième scénario : l’accélération politique. Une évolution en Israël, la perspective d’élections palestiniennes ou la pression grandissante des élections américaines modifie soudainement les calculs. Les positions qui paraissaient impossibles à rapprocher deviennent négociables parce que le coût politique du statu quo devient supérieur à celui du compromis. L’histoire diplomatique est pleine d’accords devenus possibles non parce que les adversaires se sont soudainement appréciés, mais simplement parce que leurs calendriers politiques les y obligeaient.
Quatrième scénario, le plus dangereux : la rupture. Un missile frappe la mauvaise cible, un navire est coulé, Israël décide d’une nouvelle opération majeure ou Washington considère que Téhéran joue définitivement la montre. L’escalade reprend alors brutalement. Mais elle ramènerait probablement les protagonistes quelques semaines plus tard exactement au même endroit : autour d’une table. Avec des conséquences majeures sur l’économie mondiale et le prix du baril de brut.
C’est finalement toute l’absurdité de cette guerre. Les États-Unis ne peuvent pas faire disparaître l’Iran. L’Iran ne peut pas chasser les États-Unis du Moyen-Orient. Israël ne peut pas éliminer durablement par la seule force toutes les capacités iraniennes. Et Téhéran ne peut pas maintenir éternellement sous tension l’une des principales routes énergétiques de la planète. Tout le monde sait donc qu’il faudra négocier. Mais les trois prochains mois introduisent une donnée supplémentaire : les acteurs ne négocient plus seulement avec leurs adversaires. Ils négocient désormais avec le calendrier. Et parfois, en politique internationale, le calendrier est plus puissant que les missiles.
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