Les exécutions, dont une en public ces dernières 48 h de deux jeunes manifestants de janvier 2026 se multiplient ces derniers jours. Le régime intensifie t’il la répression ? Et disposons-nous d’un chiffre concernant les exécutions capitales ces dernières semaines ?
Si les ONG ne donnent pas toutes les mêmes chiffres, ceux-ci sont extrêmement préoccupants et révèlent la gravité de la situation. Un exemple : le très sérieux Centre Abdorrahman Boroumand pour les droits de l’homme en Iran estime que 886 personnes ont été exécutées par le régime depuis le début de l’année 2026, dont 115 en juin et 53 en juillet.
Ce triste bilan révèle la folie et la violence d’un régime aux abois.
Il faut comprendre que les clercs du régime islamiste iranien ont peur, plus que jamais, du front intérieur auquel ils font face. Quels que soient les chiffres que l’on prend, qu’ils soient issus d’organismes indépendants ou même de l’intérieur du gouvernement, il apparaît que plus de 80% des Iraniens sont en rupture avec ceux qui les gouvernent.
Parmi les condamnés, il y a des exécutions de droits communs, avec parmi eux des trafiquants de drogue, ce qui en dit déjà long sur les méthodes d’un autre âge. Mais dans un contexte politique de défiance populaire alliée à une crise réelle de régime au sein de la République islamique, les accusations d’espionnage au profit d’Israël, et d’atteinte à la sécurité nationale deviennent monnaie courante. Les juges des tribunaux révolutionnaires islamiques utilisent dès lors des procédures de plus en plus expéditives pour condamner à mort des gens qui sont innocents de tout crime, ou alors dont « le seul crime » serait de vouloir la liberté.
La peine de mort a un objectif : démoraliser les Iraniens, faire peur et les dissuader de se lancer dans toute nouvelle forme de mobilisation populaire. N’oublions pas, aussi, que des gens meurent sous la torture sans que personne ne le sache. Les disparitions forcées se comptent par milliers ces derniers mois, à la suite d’arrestations arbitraires par les forces de sécurité.
Il faut donc insister sur le courage des jeunes Iraniens condamnés à mort parce qu’ils ont défié le régime. Leur courage doit nous inspirer. Lisez les témoignages qui nous parviennent d’Iran : ils se tiennent pour la plupart droits face à leurs bourreaux, au nom de la défense du droit à vivre libre.
Les Iraniens sont un peuple martyr, en même temps qu’un peuple exemplaire. Comme l’a dit Reza Pahlavi, « ils ne devraient pas avoir à se battre seuls. Le monde doit soutenir ces hommes et ces femmes courageux. »
Les chancelleries occidentales sont muettes alors que le martyrologue de la résistance iranienne s’amplifie. Pourquoi ce silence ?
La république islamique, en soutenant, en armant, en finançant et en manipulant la cause palestinienne depuis 1979, a dans le même temps créé des relais très solides au sein de nos démocraties, par le biais d’organisations propalestiniennes qui diffusent un discours et des éléments de langage qui lui sont favorables. Avec mon co-auteur Jean-Marie Montali, nous avons expliqué cela en détails dans nos livres « La Pieuvre de Téhéran » (Cerf, 2025) et « Paris-Téhéran – Le grand dévoilement » (Cerf, 2026).
De Washington à Paris en Passant par Londres ou Madrid, il existe des lobbys propalestiniens liés directement ou indirectement à la République islamique qui sont très actifs dans certains thinktanks, dans les universités, ou encore dans certains médias de la gauche radicale. Ces relais ont diffusé un discours qui disqualifie les résistances iraniennes, pourtant démocratiques et laïques dans leur majorité, au profit d’une république islamique d’Iran qui serait à la fois « souveraine » et lutterait contre « l’oppression impérialiste et sioniste », autrement dit les Etats-Unis et Israël.
Au nom de ce schéma révolutionnaire, il y a eu depuis plus de 47 ans une convergence du rouge et du vert, c’est-à-dire de l’extrême gauche et de l’islamisme. Cette alliance du pire, qui défend la tyrannie iranienne et ses satellites comme le Hezbollah au Liban, ou le Hamas et le FPLP à Gaza qui sont des organisations terroristes, en est venue à prendre moralement en otage les partis de droite et de gauche républicains, et par voie de conséquence l’ensemble des gouvernements européens. Ajoutez à cela la peur du terrorisme iranien et la pression islamiste qui a désormais gagné le cœur de nombre de nos cités en Europe, et vous comprenez pourquoi nos chancelleries regardent du mauvais côté.
Ajoutons que les dirigeants européens ne comprennent pas toujours ce qui se passe en Iran. La plupart analysent ce qui se joue là-bas à travers le prisme des réalités politiques du monde arabe. Or, l’Iran n’est pas un pays arabe, et sa sociologie est extrêmement différente.
Enfin, il ne faut pas se voiler la face : lorsque des diplomates et des dirigeants européens serrent les mains tâchées de sang des responsables iraniens, on doit s’interroger sur les valeurs que nous défendons et sur ce que cela nous rapporte concrètement. Car l’histoire nous a démontré que négocier avec les islamistes iraniens se fait toujours au détriment de l’occident.
Bref, ne pas soutenir le peuple iranien qui se bat pour les valeurs identiques à celles qui ont forgé l’âme de la France, est une erreur historique. Une de plus, depuis l’accueil de Khomeini en France, en octobre 1978.
Que savons-nous à ce stade de l’état d’esprit de la population, notamment dans les grandes villes et en particulier à Téhéran ?
Les Iraniens avec lesquels je parle ces dernières semaines ne me tiennent pas tous le même discours, selon la classe sociale à laquelle ils appartiennent, et selon la province où ils vivent. Ils ont cependant en commun d’être exténués par la guerre et la répression. Certains vivent dans la peur, d’autre dans l’espérance. Certains sont résignés, se sentant abandonnés. D’autres, comme les membres des organisations Kurdes iraniennes, poursuivent le combat sans relâche et avec un courage certain, car ils sont régulièrement frappés par les gardiens de la révolution.
Pour la plupart, mes interlocuteurs disent ne pas comprendre la stratégie américaine.
Sur le plan économique, ils disent que l’alimentation est plus chère que jamais. En Iran l’argent ne vaut plus rien, et certains médicaments sont introuvables ou s’achètent à des prix astronomiques au marché noir. L’économie s’était déjà effondrée bien avant la guerre en raison des sanctions internationales, de la corruption généralisée et d’une inflation non maitrisée.
J’en avais aussi longuement parlé dans vos colonnes : le problème de la sécheresse, qui touche 2/3 du territoire, est très important. Et comme vous l’imaginez, avec le conflit, les conditions de vie se sont encore dégradées. De nombreuses infrastructures civiles ont été détruites, et l’économie fonctionne de plus en plus grâce à des réseaux parallèles.
Bref, l’Iran qui devrait être l’un des pays les plus riches de la planète, et dont la population est l’une des plus éduquées au monde, est un pays failli.
Ses dirigeants peuvent donner aux commentateurs l’illusion d’une certaine résilience, mais la réalité, c’est que le pays est à plat sur le plan économique. Les Gardiens de la révolution islamique sont par ailleurs affaiblis militairement, et très divisés en leur sein, quoiqu’en disent certains analystes. Ils tiennent en réalité grâce à trois facteurs : la violence inouïe de la répression, les errements de la stratégie américaine et la faiblesse constante, depuis 1979, des démocraties occidentales à leur égard.
Où en sont les oppositions en exil ? Quelles sont les initiatives qu’elles pourraient prendre ?
Les oppositions en exil, je le rappelle, sont plurielles. Pour la plupart, elles sont démocratiques et laïques, et contre la partition de l’Iran, à l’exception de groupes minoritaires. Il y a parmi ces oppositions des mouvements libéraux de droite et de gauche, d’autres qui sont centristes, royalistes, ou encore des organisations ethniques. Il existe aussi à l’intérieur de l’Iran des personnalités charismatiques qui s’opposent au régime et qui incarnent une véritable résistance. Je pense par exemple à l’avocate Nasrin Sotoudeh.
Bref, tous les dirigeants de ces mouvements, comme l’ensemble des figures à l’intérieur de l’Iran sont des gens avisés, et très au fait de la géopolitique du Moyen-Orient.
Bien qu’ils soient à priori d’accord sur de nombreux points comme la nécessité de la mise en place d’un gouvernement de transition démocratique si le régime des mollahs vient à tomber, ils ont peiné jusqu’alors à se coaliser, même si certains groupes ont mis en place des plateformes communes. La raison tient à des rancunes personnelles anciennes, la peur de voir la monarchie absolue être rétablie, ou encore des divergences qui ne m’apparaissent pas insurmontables.
Aujourd’hui, la plus connue parmi les figures de la résistance iranienne est le Prince Reza Pahlavi. Je l’ai interviewé à plusieurs reprises ces dernières années. C’est un libéral en même temps qu’un homme de progrès, qui a un programme très complet pour redresser l’Iran. Son discours est rassurant ; il m’a en effet dit très clairement, lors d’un entretien que j’ai réalisé pour le Figaro Magazine, qu’il était favorable à la démocratie ou à une monarchie parlementaire et que dans tous les cas, seuls les Iraniens choisiront le nouveau système politique. Il se montre ouvert à la discussion avec les autres groupes, à condition qu’ils ne soient pas séparatistes.
Ce qui manque, je le crois, c’est la volonté des démocraties occidentales, Etats-Unis en tête, d’aider à la création d’une plateforme des oppositions iraniennes. La France pourrait aider en ce sens. Alors que la population iranienne vit un véritable martyr et qu’elle appelle à l’aide les démocraties occidentales, la France a en effet une carte à jouer.
Aider le peuple iranien, c’est miser sur l’avenir du Moyen-Orient, et sur le retour à la stabilité.
Franco-iranien, Emmanuel Razavi est Grand reporter, spécialiste du Moyen-Orient et de l’Iran. Il collabore avec les rédactions du Figaro Magazine, Atlantico, Paris-Match, Franc-Tireur, VA et Écran de Veille, ainsi qu’avec Historia, Le Figaro Histoire, et la revue de géographie Hérodote. Il a produit et réalisé plusieurs documentaires, notamment sur le Moyen-Orient, pour les chaines de télévision Arte, M6, France 3 et Planète. Ses enquêtes sur l’ingérence de la République islamique d’Iran en France l’ont conduit à témoigner, en février 2025, devant une commission de travail sénatoriale, et en octobre 2025, devant la commission d’enquête sur les liens existants entre les représentants de mouvements politiques et des organisations et réseaux soutenant l’action terroriste. Derniers livres publiés : « Paris Téhéran, le grand dévoilement » (Cerf 2026), et « La Pieuvre de Téhéran » (Cerf, 2025) co-écrits avec le grand reporter Jean-Marie Montali.
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