L’Europe, terre de chrétienté, n’en a pas moins connu de nombreuses guerres, les deux plus fatales ont été les deux guerres dites mondiales. Elles ont ensanglanté l’Europe au point de la détruire. Après de telles tragédies, en contradiction avec l’idéal évangélique d’amour et de paix, pour les Européens, l’idée même de guerre réveille un traumatisme, une peur et un sentiment justifié d’insécurité pour les générations futures. Mais peut-on toujours régler le défi de la guerre par les seuls moyens de la diplomatie ? C’est le grand défi qui se pose aux Européens et au christianisme : la paix justifie-t-elle le pacifisme ? Ou le désir de la paix n’en appelle-t-elle pas plutôt à affronter la guerre par une ruse de la raison et de l’amour en recourant aux armes pour mieux délégitimer les Etats qui transforment l’ennemi relatif en ennemi absolu ? C’est tout le sens de la doctrine de la guerre juste, dont l’expression elle-même est mal comprise. On sait depuis Fratelli tutti et avec plus de nuance dans Magnifica Humanitas que cette doctrine est discutée et en même temps maintenu comme droit de légitime défense. Elle mérite explication pour cette raison. Il y va d’une légitimation nouvelle du discours théologique dans les affaires du monde, légitimation qui en passe aussi par la nécessité de penser à nouveaux frais une communauté internationale et une culture du dialogue. Mais avant tout, il convient de se demander si les Européens sont disposés à retourner aux exigences de la condition historique où se mêle drames, courage, grandeur morale et politique.
L’Europe : du gèle au réveil de la condition historique par le retour de la guerre
Le retour de la guerre en Europe constitue un véritable défi pour les Européens un peu plus de 80 ans après la fin de la Deuxième Guerre mondiale. L’année 45 était devenue comme une sorte de point d’arrêt définitif après deux guerres mondiales qui ont détruit l’Europe. L’Europe ne pouvait dès lors se reconstruire et se concevoir que comme un espace de paix où tout conflit devrait être réglé par la voie diplomatique et la négociation. Si besoin est, des rétorsions économiques pourraient être prises, mais jamais plus les armes constitueraient une réponse à un conflit international. Pour mieux parvenir à cet objectif pacifique et aussi pour trouver une alternative face aux deux puissances américaine et soviétique, il fallait que les Européens puissent s’unir économiquement par un marché commun, voir une défense commune. Pour se donner un nouveau destin, l’Europe se devait donc de dépasser ses antiques nations forgées à coup de guerres successives et répandre à travers le monde la bonne nouvelle d’une communauté internationale ressemblant désormais à une colombe. Mais ce rêve kantien d’une paix perpétuelle, qui a tout de même duré environ près de 50 ans, s’est effondré avec la chute du communisme en Europe centrale.
Contrairement à la prophétie de Fukayama selon laquelle la fin de l’histoire était arrivée, c’est en réalité son nouveau commencement qui est redevenu possible. Ce que n’a pas compris le philosophe américain est que le communisme avait constitué un véritable gèle de la condition historique en Europe. Sous contrôle de l’œil de Moscou, les Etats-nations d’Europe centrale était voués à vivre sous la férule du destin soviétique promettant l’avènement de la société sans classes. La philosophie marxiste de l’histoire a eu pour effet contradictoire de clore toute condition historique possible, la révolution socialiste ayant tout programmé. Mais ce gèle de l’histoire valait aussi pour l’Europe démocrate-libérale, menacée indirectement par le Béhémoth soviétique et vivant sous la tutelle d’un autre Grand frère, l’oncle d’Amérique. De ce côté occidental de l’Europe, l’obsession d’une paix perpétuelle reposant sur le traumatisme des deux Guerres mondiales, et dans le cadre d’une Europe humiliée parce que coupée en deux blocs, la condition historique était donc aussi gelée. Mais vint enfin l’événement tant espéré de l’effondrement du communisme. La liberté fut retrouvée à l’Est, mais au prix du reclassement du communisme en nationalisme ethnique dans les Balkans avec toutes ses conséquences belliqueuses. C’est par cette porte que la condition historique est rentrée en scène en Europe.
Ce retour de la condition historique à produit tous ses effets à l’Ouest avec l’intervention des armées de plusieurs Etats européens et des Etats-Unis (OTAN) dans les Balkans. Mais à la différence des nationalismes agressifs des pays de l’ancien bloc communiste, les vieux réflexes pacifistes européens ont poursuivi leur chemin jusqu’à la nouvelle guerre sur le flanc oriental de l’Europe avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022. 10 ans environ après les guerres balkaniques, l’Union européenne s’est élargie à l’Est, mais son élargissement ne signifie pas que son projet politique se soit précisé. Elle apparait plus que jamais comme un conglomérat d’Etats-nations encore en quête d’une nouvelle définition politique de l’Europe : supranationale (à vrai dire supra-étatique) ou confédérale. L’Union européenne, fruit d’un projet d’abord et avant tout occidental, puis élargi à l’Est, n’est pas encore vraiment retournée, pour cette raison, à la condition historique. Etant toujours une non-forme politique, elle est à mi-chemin de démocraties qui ne veulent plus avoir d’histoire (dans tous les sens du terme) et de la nécessité de se jeter à nouveau dans la grande aventure historique parce qu’elles doivent se protéger contre l’ennemi menaçant. La pression belliqueuse centre-orientale de l’Europe met par conséquent la pression sur la nécessité de se réarmer. C’est en tout cas la décision qu’ont prise plusieurs Etats européens.
A la lumière de ce que je viens d’écrire, je dois donner le sentiment inquiétant que la paix est faite pour les nations qui ont fait le choix de se mettre en retrait de l’histoire, ne cherchant par là-même à ne plus jouer aucun rôle déterminant après des siècles de grandeurs, mêlées de domination du monde. Inversement, la guerre est faite pour les nations qui croient encore (ou à nouveau) dans leur avenir, ou tout simplement parce qu’en réalité, elles n’ont pas le choix face au retour des empires. C’est très clairement le cas de la Russie (ressentiment d’un empire blessé) et de l’Ukraine (aspiration à être une nation souveraine), et hors d’Europe, c’est le cas d’Israël et de la Palestine ainsi que de tout le Moyen-Orient vivant dans un environnement hostile. C’est en parti de cette façon qu’il faut comprendre le caractère inquiétant de mon propos. Mais en parti seulement ! En réalité, la problématique que je défends est que les Européens doivent sortir de l’impasse -paix ou guerre- dans laquelle ils sont, sinon c’est l’idée même de conscience européenne qui s’effondrera.
Les Européens peuvent-ils retourner à la condition historique par une voie non-belliciste et non-pacifiste ?
Les Européens ne se sont pas remis du traumatisme des deux guerres mondiales au point d’aborder les défis internationaux avec une représentation du monde datant du XXè siècle. C’est un étrange destin qui arrive aux Européens. La ruine de l’Allemagne nazie a en fait plongé toute l’Europe dans un trou dont elle peine à sortir encore en 2026. Les Européens vainqueurs militairement ont eux-mêmes été vaincus philosophiquement et théologiquement. Ils ne savent plus envisager le rapport entre guerre et paix sur un mode dialectique, comme ce fut le cas pendant au moins deux millénaires. Dialectiquement voulant dire qu’une guerre a un début, un motif et une fin, l’ennemi est par conséquent toujours relatif, et donc surtout pas absolu ou total. Il est vrai aussi que le spectacle tragique des guerres extra-européennes n’encourage pas à concevoir cette relation dialectique entre guerre et paix. Elles sont même un puissant mobile pour oublier notre antique tradition du droit de guerre juste au point même qu’une partie importante des responsables catholiques sont pour le renoncement à cette tradition de pensée, pensant illusoirement qu’elle n’a plus de raison d’être à cause de la menace nucléaire. Cet argument exclusivement technologique illustre plus qu’un oubli (au sens d’un trou de mémoire), mais une perte de maitrise intellectuelle de ce que « guerre juste » veut dire. L’Eglise catholique est pourtant l’institution par excellence qui a la capacité d’ouvrir les yeux aux Européens traumatisés, moins par la guerre que la quasi-totalité d’entre eux n’a jamais connu en Europe, que par l’idée de guerre dont la finalité est le retour à la paix. Non que le droit de guerre juste (c’est-à-dire le droit de légitime défense) soit une panacée, mais il permet de maintenir la guerre dans le champ de l’éthique, et il permet par là-même de dédramatiser la guerre qui en aucun cas ne serait être légitimée à être totale. Cet instrument théologico-juridique est enfin de nature à sortir les Européens du dilemme d’une opposition binaire entre guerre (traumatisme de l’histoire) et paix (le retrait de l’histoire). Cette opposition binaire, en rupture complète avec l’histoire théologico-juridique et philosophico-politique de l’Europe empêche les peuples européens d’avoir un nouvel avenir en exerçant leur responsabilité dans le monde et pour le monde. Pourtant, ils n’ont pas le choix que de s’adonner à la condition historique car c’est le propre de l’homme, au point de prendre le risque de mourir en héros et non en victime ! La seule issue pour que les Européens sortent de ce dilemme guerre ou paix est de penser à nouveaux frais en termes de guerre et paix. Autrement dit, refouler la guerre de l’horizon de notre existence collective, c’est-à-dire politique, revient à vivre plus dangereusement encore que la motivation suspecte de vouloir faire la guerre. Le refoulement de la possibilité de la guerre a pour conséquence très redoutable de nier le fait que les Européens (comme n’importe quelle autre peuple) aient un ou des ennemis. La situation menaçante dans laquelle se trouvent les Européens frontaliers de la Russie le savent bien. Et nous-mêmes Européens de l’Ouest, nous en prenons de plus en plus conscience. Ne pas désigner l’ennemi, ou avoir la claire conscience de cette éventualité, est dangereux et irresponsable d’autant que l’ennemi nous a déjà désigné. Il n’y a donc rien de belliciste à désigner l’ennemi car il ne s’agit pas de vouloir la guerre. Il s’agit de la prendre très au sérieux en espérant bien que tous les leviers diplomatiques en faveur de la paix auront été d’abord activés. Par conséquent, intégrer la guerre comme une donnée fondamentale de l’existence humaine offre de bien meilleures garanties pour maintenir ou retrouver la paix. Elle est encore la meilleure approche pour ne pas confondre la guerre comme apologie déréglée de la force (avec ce qu’elle implique par son caractère tragique d’accumulation de morts) et la paix comme idéalisme moral (qui fait mourir les peuples par la voie douce). C’est ce qu’il faut entendre par un rapport dialectique entre guerre et paix qui permet aux Européens de sortir de l’opposition mortifère guerre ou paix, bellicisme ou pacifisme, fin de l’histoire ou retour à la condition historique. Le droit de guerre juste est la voie théologico-juridique et morale de cette dialectique.
La doctrine du droit de guerre juste : un rapport dialectique entre guerre et paix ou la co-responsabilité civique de l’Etat et de l’Eglise
Les trois critères de la guerre juste : Le droit de guerre juste d’origine cicéronienne et repris par l’Eglise depuis Augustin s’est organisé autour de trois critères que je me limite à restituer. Dans le Traité de la charité, Thomas d’Aquin restitue explicitement l’enseignement d’Augustin dans la question 40 :
Pour qu’une guerre soit juste, trois conditions sont requises : 1. L’autorité du prince, sur l’ordre de qui on doit faire la guerre. Il n’est pas du ressort d’une personne privée d’engager une guerre…Puisque le soin des affaires publiques a été confié aux princes…2. Une cause juste : il est requis que l’on attaque l’ennemi en raison de quelque faute. 3. Une intention droite chez ceux qui font la guerre : on doit se proposer de promouvoir le bien ou d’éviter le mal…En effet, même si l’autorité de celui qui déclare la guerre est légitime et sa cause juste, il arrive néanmoins que la guerre soit rendue illicite par le fait d’une intention mauvaise
Ces trois critères interpellent autant la responsabilité des Etats et de l’Eglise dans notre monde où l’idée de communauté internationale a de moins en moins de sens, alors qu’elle est la condition d’un ordre de paix par des espaces politiques réglés (c’est tout l’enjeu des frontières).
La responsabilisation éthique des Etats par l’Eglise : Par cet enseignement, l’Eglise n’a pas voulu se substituer au pouvoir temporel, pour m’exprimer dans un langage médiéval. En revanche, elle a contribué à moraliser la guerre. Loin de tout angélisme et de tout bellicisme, la tâche de la doctrine de la guerre juste a été, et est encore, de pacifier les rapports entre les peuples en appelant les Etats à ne pas se comporter comme des brigands ou des pirates. Que nous vivions à l’âge des flèches et des arbalètes, ou à l’âge de la dissuasion nucléaire, la question est la même : un peuple agressé, a-t-il le droit de se défendre ? La morale la plus élémentaire nous indique d’entrée de jeu une réponse positive. Ensuite, se pose le droit dans la guerre juste, c’est-à-dire la proportionnalité de la réponse. Raisonner en ces termes est entrer véritablement dans une démarche morale (ou éthique), c’est-à-dire affronter la complexité politique de l’existence humaine. Lorsqu’un Etat perd tout sens de la proportionnalité, il a pu mener une guerre juste au commencement de sa riposte, mais la poursuite de la guerre pourrait s’avérer disproportionnée, de juste la guerre a cessé de l’être, même dans le cadre de l’usage d’armes conventionnelles.
L’éthique de responsabilité de l’Eglise par rapport aux guerres du monde : Du côté de l’Eglise, alors qu’elle n’a plus aucun moyen de coercition morale, sa responsabilité civique dans le monde est en jeu. L’Eglise a beaucoup plus à gagner en crédibilité en actualisant la doctrine de la guerre juste, et dans la guerre, car elle indique alors aux Etats un cadre moral et politique qui articule l’éthique de conviction à celle de responsabilité. Rien ne dit qu’elle sera inévitablement écoutée, surtout par les Etats pris par la démesure de la force (d’où la critique par Léon XIV de « la banalisation de la guerre » et de sa crainte de l’instrumentalisation du droit de guerre juste), mais elle sera beaucoup plus perçue comme une institution crédible en raison de sa capacité à affronter la condition historique plutôt que de se réfugier dans un pacifisme qui ne peut que la placer hors-jeu de l’histoire. La responsabilité civique de l’autorité spirituelle de l’Eglise est donc capitale car il y va de sa capacité à transmettre l’espérance du Royaume de Dieu au sein même de l’âpreté extrême des conflits qui opposent les sociétés politiques. Ce n’est pas par hasard si Thomas d’Aquin a traité de la guerre juste dans le Traité de la charité. Par l’insertion de la doctrine de la guerre juste dans un traité portant sur la vertu théologale de la charité, le docteur scolastique ne voulait pas bénir la guerre, mais désabsolutiser l’ennemi, même si cette notion d’ennemi absolu n’avait pas de définition explicite à son époque. Enfin, la doctrine de la guerre juste à l’immense mérite de ne pas faire déserter la théologie des défis les plus tragiques de l’humanité.
La corruption de l’autonomie du jugement moral des Etats ou la fin de la relation dialectique -guerre et paix- : défi par excellence de la tâche civique de la théologie
Dans notre monde où la finalité de l’existence humaine n’a plus politiquement aucune signification théologique, les Etats qui s’engagent dans la voie de la guerre sont affranchis de tout jugement moral théologique. Leur autonomie les situe au cœur de l’ambiguïté de ce concept. Initialement, l’autonomie du jugement moral des personnes et des Etats avait une portée extrêmement positive si l’on en juge à la 1ère loi fondamentale de nature dans le Léviathan de Hobbes: . « ..que tout homme doit s’efforcer à la paix, aussi longtemps qu’il a un espoir de l’obtenir ; et quand il ne peut pas l’obtenir, qu’il lui est loisible de rechercher et d’utiliser tous les secours et tous les avantages de la guerre ». Ce que Hobbes appelle la première « règle générale, de la raison » constitue l’exemple parfait de la relation dialectique de la guerre et de la paix par le choix d’abord de la recherche de la paix conformément à la 1ère Loi fondamentale de nature, ensuite par le recours au droit naturel de légitime défense. Une fois l’Etat constitué, Hobbes poursuit le même raisonnement : la tâche du souverain étant de protéger les citoyens contractants, il doit garantir « la paix à l’intérieur et…l’aide mutuelle contre les ennemis de l’extérieur ». Cette autonomie du jugement moral ainsi pensée a encore conservé une référence théologique, la loi naturelle n’étant pas détachée chez Hobbes de la loi évangélique qui est de ne pas faire à autrui ce que nous ne voudrions pas qu’il soit fait à nous-même. Mais l’Eglise est congédiée de toute légitimité à défendre une doctrine de la guerre et de la paix. Depuis Hobbes, ce n’est pas uniquement l’Eglise, c’est la tâche civique de la théologie et de la loi naturelle (au sens thomasien et hobbesien) qui a été congédiée.
Désormais délestée de la référence à une loi naturelle et d’un fondement théologique, l’autonomie des Etats signifie qu’ils se comportent comme de grands individus qui ne sont référés qu’à eux-mêmes. Ils peuvent ainsi poursuivre leur but de guerre tels qu’ils l’entendent, excepté les pressions internationales ou les sanctions économiques qu’ils peuvent subir si tant est que ces pressions et sanctions aient des effets réellement contraignants. Dans ce monde dit de l’autonomie, la guerre inter-étatique peut devenir totale et ainsi devenir une guerre entre peuples (militaires et civiles). L’ennemi n’est plus relatif, mais absolu, et il est d’autant plus absolu que la perte de conscience historique -mondialisé- n’encourage en rien le développement de la conscience d’appartenance à une communauté internationale. La guerre ne devient plus qu’un affrontement immédiat entre identités ennemies de toujours (Juifs/Arabo-musulmans) ou entre identités qui trahissent une fraternité ethnoreligieuse (Russie/Ukraine). Cette double perte rend insignifiante l’idée d’une commune humanité qui voit en l’ennemi, ou tout simplement celui qui n’appartient pas à la même civilisation, un frère en humanité, malgré tout ! Au lieu d’être commun à tous les hommes, le monde est réduit à n’être qu’un état de nature de guerres entre peuples qui rend impossible une communauté internationale avec ce qu’elle comporte en termes de respect des espace politiques (frontières) et de « culture du dialogue ». C’est une raison de plus pour le christianisme de ne pas se réfugier dans un discours moral-pacifiste. Il ne fait que conforter la privatisation d’un discours théologique pourtant nécessaire pour relever le défi du phénomène humain « guerre » par une double définition de la paix : celle toujours relative des hommes et celle définitive du royaume eschatologique de Dieu. C’est le défi par excellence de la tâche civique de la théologie.
Si l’on suit le raisonnement pacifiste, en délégitimant toute possibilité d’une guerre juste, c’est-à-dire d’un droit de légitime défense, l’Eglise se délégitimerait elle-même par un discours reposant sur une morale devenue purement séculière. Elle ne serait plus dès lors en mesure de redéployer sa vision biblique et théologique de ce qu’est le retour à la condition historique qui fait tant défaut aux Européens depuis les deux guerres mondiales. Il est illusoire de penser que la paix dans le monde soit la fin de l’histoire. Les Etats et le droit international n’ont pas la capacité de garantir cette paix-là. Quand ils croient y parvenir, ils font perdre aux peuples tout sens du danger inhérent à la condition historique. C’est tout le problème des Etats modernes qui ont perdu le sens radical de la faillibilité morale et ontologique de l’homme (le péché originel). Cette perte de sens peut aboutir à l’apologie de la force ou à l’abandon dangereux de la possibilité de la guerre. C’est ainsi que sont confondues les multiples paix dans le monde avec la paix du Royaume de Dieu qui est le seul à pouvoir nous dire quand l’histoire sera achevée. Ce n’est pas du réalisme cynique, c’est au contraire l’espérance qui est à l’œuvre en dépit des tragédies qui pèsent sur le monde. Espérance qui sollicite une autre ressource centrale de l’Evangile, à savoir l’enseignement du pardon qui permet aux peuples de renouer le fil de l’histoire en ne s’enlisant pas dans celle du passé.
Bernard Bourdin, Professeur de philosophie politique*, Institut catholique de Paris
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