Livre, interviews, premier grand meeting hier soir : le candidat « pas encore » Raphaël Glucksmann fait le forcing pour s’imposer. Au-delà de ses forces et faiblesses réelles, qu’on peut répertorier, il y a pour lui peut-être un sillon à creuser, qu’il semble avoir repéré. Entreprise très ambitieuse mais qui ne tente rien…

Beaucoup s’acharnent à ne pas vouloir y croire, ni le voir. Mais pourtant, Raphaël Glucksmann a des atouts dans cette précampagne qu’aucun de ses concurrents de son « camp » ne réunit à la fois. Une notoriété conquise par deux élections européennes, avec un dernier résultat encourageant (14 %). Être une cible de LFI, c’est aussi un grand atout : cela lui épargne les contorsions de nombre de socialistes pour s’en distinguer, eux qui s’y sont alliés avec constance, dès que leur siège était menacé. Et ne pas être membre du PS en est un autre, plus encore : n’avoir trempé ni dans l’échec du quinquennat Hollande, ni dans les affres de l’après-Hollande, le rend extérieur aux divisions, trahisons, démissions de ce marigot d’eaux trop stagnantes. Ajoutons une personnalité qui a son histoire et une cohérence spécifiques, celle d’un héritier par son père de la gauche antitotalitaire et humanitaire (B. Kouchner, présent, en était un rappel hier soir) ; d’un acteur de la gauche anti-autoritaire d’aujourd’hui par son engagement en Géorgie et en Ukraine (que des drapeaux rappelaient aussi hier soir). Voilà qui rend plus audible que d’autres, dans une situation géopolitique et une Europe sous menace prédatrice des Poutine, Xi et Trump. Une histoire personnelle et politique donc, distincte du traditionnel profil socialiste, énarque ou élu local. Dans une démocratie « post-partisane », où les partis traditionnels ne produisent plus guère de personnalités susceptibles d’entraîner l’électeur déprimé par la faillite du système politico-administratif, dont ces partis ont été, de facto, les cogérants (avant le macronisme en bouquet final).

Ce capital personnel et politique de Glucksmann explique sans doute ses intentions de vote actuelles, supérieures à celles de tous ses rivaux au sein de la gauche dite « non melenchoniste ». Et l’assistance nombreuse et visiblement motivée hier soir à Aubervilliers montre que son organisation est loin d’être amateure.

Reste le scepticisme de beaucoup, pour des raisons diverses, devant cet « intellectuel » lancé dans la course longue, parsemée d’épreuves, et souvent tordue, des plus gros égos politiques du pays. Scepticisme car Glucksmann n’est pas encore un tribun – mais ça se travaille : son discours d’hier soir était un peu convenu et encore emprunté. Méfiance des gardiens du temple socialiste, obsédés par la survie de leur parti, or Glucksmann a besoin de leur soutien (et de leur budget). Réticences des boutiquiers de l’union de la gauche encore, qui raisonnent pour une présidentielle comme pour des législatives, en voulant rassembler par une « primaire » qui ne satisferait personne.

Interrogations enfin, plus légitimes, de ceux qui jugent Glucksmann trop éloigné de la « France profonde » car trop candidat des « métropoles mondialisées », trop distant des « préoccupations » quotidiennes des Français, pouvoir d’achat et sécurité. Trop novice aussi sur quelques sujets décisifs pour le pays, son éducation en déclin, sa fonction régalienne débordée, sa production insuffisante et ses finances publiques vides.

Tout cela est vrai : ce n’est pas sur ces sujets que Glucksmann donne des assurances de compétence et d’expérience. Sa crédibilité ici reste à construire, d’autant que le logiciel traditionnel de la gauche (toujours plus de dépenses et plus d’impôts) sera de peu de secours, et même le ramènerait à un ronron rédhibitoire. Il lui faudra ici inventer pour convaincre, sans désorienter : pas facile…

Mais relevons tout de même que Glucksmann a compris une chose décisive : qu’une présidentielle se gagne sur un diagnostic – on dit « narratif » de nos jours, pour faire chic – qui touche en profondeur les Français, leur révèle qu’un candidat a enfin saisi quelque chose du pays et de leur désarroi. Or lui a repéré, et souhaitons-le, éprouvé, que la fierté française était blessée, que le patriotisme avait besoin d’être réhabilité – sa proposition de « nouveau contrat patriotique » touche juste. Tel est bien le fond de décor de la dépression française et de cette présidentielle : un pays qui se sait des atouts et une histoire, mais qui glisse dans le déclin. Qui a besoin d’un leader de rupture qui lui redonne l’énergie pour renouer avec l’estime d’elle-même ? En laissant la France et son drapeau au RN, à ne brandir qu’une Europe inadaptée et décevante, les partis de gouvernement ont commis une faute grave, que leurs invocations abstraites aux mânes de la République ne compensent plus.

Gluksmann parviendra-t-il à creuser ce sillon de la fierté patriotique, pour inventer une nouvelle gauche dénonçant les dérives de la gauche radicale, mais dépassant enfin les impasses de la gauche qui a gouverné ? Car on n’attend pas un « social-démocrate » pour 2027 : cette étiquette ne veut plus dire grand-chose de précis ni d’opérant (hormis pour le microcosme). On attend du nouveau, du sérieux, mais du nouveau.

Là est le défi difficile de sa candidature, pour toucher au-delà des clientèles militantes et échapper aux boutiquiers partisans. Pour rompre avec le sectarisme et les dénis récurrents de la gauche. Pour rencontrer et l’entraîner, une attente latente chez nombre de Français orphelins.

Difficile, mais sait-on jamais ?


Philippe Guibert

Philippe Guibert est consultant, enseignant et chroniqueur TV. Il a publié en 2024 Gulliver Enchainé, le déclin du chef politique en France (Cerf). Il a été directeur du service d information du gouvernement (SIG) et directeur de la communication dans diverses structures publiques. Il a dirigé la rédaction de la revue Medium de Régis Debray.

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