Nous voilà donc, en France, à nous demander quel degré d’antisémitisme est acceptable. Un peu sur les bords, à la sournoise ? Modérément ? Beaucoup ? Électoralement ? Continuellement ? Épisodiquement, pour racoler le temps d’un scrutin ? Humoristiquement ? L’antisémitisme de gauche est-il plus acceptable que celui de droite ? Quand il se veut drôle ? Ça pue, ces questions.

Ah non ! Pas antisémitisme : antisionisme. Nuance…

Se taire devant l’extraordinaire multiplication de paroles et d’actes antisémites contre des Juifs français depuis le 7 octobre 2023, ce n’est pas antisémite. C’est antisioniste.

Savoir que le Hamas est le seul groupe terroriste (qui puise à la même source que Daech) à ne pas être unanimement et fermement condamné, ce n’est pas antisémite non plus. C’est antisioniste.

Vouloir une « Palestine libérée » du Jourdain à la mer, c’est-à-dire condamner une solution à deux États, et en faire un territoire sans Juifs (“purifié” des Juifs, Judenrein, comme on disait en 41), ce n’est pas antisémite. C’est antisioniste.

Mettre les synagogues françaises sous protection policière, ce n’est pas à cause de l’antisémitisme non plus.

Les équilibristes qui discourent en choisissant leurs mots avec prudence (euphémisme pour hypocrisie) pour ne pas se faire taper sur les doigts, ont beau se tortiller et se retenir : ils pondent des obscénités bien fumantes. Mais bien sûr, ce n’est pas de l’antisémitisme… Pas davantage que les obsessions pathologiques d’Aymeric Caron, de Rima Hassan et des autres.

Il y a en France, nous a dit un rapport sénatorial en 2024, un « antisémitisme d’atmosphère ». On imagine les sénateurs se gratter la barbe pour trouver la bonne expression, la bonne définition. Mais voilà à quoi ressemble la sale gueule de « l’antisémitisme d’atmosphère » depuis quelques années : des enfants mitraillés dans une école, des vieilles dames assassinées chez elles, des clients massacrés dans une supérette casher, des Juifs insultés et cognés dans la rue, le métro et le bus, des amphis « interdits aux sionistes », une jeune fille, encore une enfant, violée parce que juive, l’incendie d’une synagogue en espérant l’immolation des fidèles, des Français qui ont peur d’être juifs… Ilan Halimi, Jonathan Sandler et ses enfants, Arié (6 ans) et Gabriel (3 ans), Sarah Halimi, Mireille Knoll… Les autres.

Atmosphère, atmosphère ! Antoine Leaument, sur Sud Radio, le 20 mars dernier : « Vous pensez vraiment que si la France insoumise arrivait au pouvoir, nous menacerions les personnes juives ? Nous augmenterions le SMIC aussi pour les personnes juives ! ». Mine sérieuse et verbe appliqué, Léaument, champion de LFI et élu de la République, parle tranquillement de « personnes juives ». Il leur veut du bien, aux « personnes juives », puisqu’il est même question de leur augmenter le smic à elles aussi. Aux « personnes juives ». Il a dû se dire que c’était neutre et élégant, « personnes juives ». Que ça sonnait respectueux. Raté. C’est comme peindre une vieille porte vermoulue sans vérifier ce qu’il y a de l’autre côté : l’odeur passe en dessous. Ça ne sent pas très bon. « Personnes juives » : il y a dans cette expression une distance glaciale, comme si on parlait d’un échantillon sociologique. Une catégorie administrative, un onglet dans un tableur. Une manière de contourner le mot « Juif » sans oser le prononcer, de peur de se brûler les lèvres, et ça sent furieusement le renfermé. Leaument prétend représenter la République. Il devrait écouter ce que ses mots racontent, surtout quand ils parlent plus fort que lui. Ça n’est pas très républicain.

Atmosphère : l’humour de Blanche Gardin, de Radio Nova et de Dieudonné, les saillies de Mélenchon ; l’affiche imaginée et diffusée par LFI qui, pour représenter Hanouna, reprend le pire des caricatures antisémites des années 40 ; et la déformation, par le même Mélenchon, d’un nom – grand classique de l’antisémitisme des bas-fonds – : « Alors maintenant vous direz Epstein au lieu d’Epstein, Frankenstine au lieu de Frankenstein ! » En insistant bien sur la dernière syllabe. Et la salle qui ricane de l’humour de son chef. Ce qui a fait dire à Bernard Cazeneuve que « Mélenchon se rêvait Mitterrand », mais qu’« il finit comme Soral ».

Atmosphère encore, lorsque les journalistes Noémie Halioua, Nora Bussigny, Jean Quatremer, sont couverts d’insultes et menacés dans de véritables campagnes de haine et de harcèlement numérique, l’une parce que juive, les autres pour avoir enquêté sur les nouvelles formes d’antisémitisme ou dénoncé cette lèpre. Lorsque Emmanuel Razavi et moi, après avoir publié « La Pieuvre de Téhéran » et « Paris-Téhéran : le grand dévoilement » (aux éditions du Cerf), subissons le même genre de campagne où nous sommes accusés d’être des « agents du Mossad » ou d’être à la solde de la « secte juive », de la « secte sioniste » ou de la « secte diabolique ». Ça relève de la psychiatrie !

Peu importe qu’ils soient français ou de n’importe quelle autre nationalité : les Juifs, tous les Juifs, sont rendus coupables de la guerre à des milliers de kilomètres d’ici. Collectivement coupables. Les Juifs qui condamnent Netanyahou ? Coupables aussi ! D’être Juifs, et rien d’autre.

Coupable : Liraz, chanteuse de pop-électro d’origine israélo-iranienne dont le concert avait été annulé à Paris (décision prise deux ans, jour pour jour, après les attaques terroristes du 7 octobre 2023 contre Israël par les islamistes du Hamas) Tout un symbole !) ;

Coupable le réalisateur israélien Nadav Lapid, réputé très à gauche, exilé en France, qui dénonce la politique de son gouvernement, contraint d’annuler sa venue au FID, Festival international du cinéma de Marseille ;

Coupable : Lahav Shani, chef de l’orchestre philharmonique de Munich qui a le tort d’être aussi le directeur musical de l’orchestre philharmonique d’Israël ;

Coupable : Joann Sfar, le dessinateur français, dont la venue au festival « Oh, les beaux jours » à Marseille était accueillie par le « collectif culture en lutte 13 » par ce bon vieux slogan de « Sionistes, hors de nos villes ».

Coupables, coupables, coupables : la liste est longue.

Finalement, les Juifs forment la seule « communauté » à qui on n’applique pas, jamais ou si peu, le « pas d’amalgame. Quelle autre « communauté », quel peuple, quelle « race », quelle religion, rend-on collectivement responsable des agissements de quelques-uns ? Quelle autre « communauté », quel peuple, quelle « race », quelle religion, à part les Juifs, n’a pas le droit au « pas d’amalgame » ?

Carré de tête de la marche parisienne contre l’antisémitisme, en présence de nombreux politiques, le 12 novembre 2023. (©AFP/Thomas SAMSON)

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