L’enseignement social de l’Église : des principes permanents aux prises avec des réalités nouvelles

La première encyclique sociale du pape Léon XIV donne indéniablement le ton à l’orientation de son pontificat au point de déplacer le statut même de ce qui est désigné depuis Léon XIII par « enseignement social de l’Église ». Certes, Léon XIV en rappelle les concepts clefs : bien commun, subsidiarité, solidarité, justice sociale. Et comme au temps de son illustre prédécesseur, l’Église se doit de faire connaître ses propositions articulées à une analyse structurée de la situation nouvelle (res novae) dans laquelle le monde se trouve. Mais les res novae n’étant plus celles de Rerum novarum, le pape Léon XIV ouvre une nouvelle perspective à la doctrine sociale de l’Église. Les mille et un commentaires sur l’IA en témoignent. Mais isolés de la méthode à laquelle Léon XIV a recours, ils ne mettent pas véritablement en lumière la multiplicité des défis nouveaux auxquels le christianisme est confronté.

Magnifica Humanitas : une méthode d’exposition des défis du monde contemporain

Ces défis, aussi spécifiques soient-ils : L’IA, le transhumanisme, le post-humanisme, la vérité comme bien commun et les conflits internationaux… ne sont pas séparables les uns des autres. Ils posent le défi commun de l’avenir de l’humanité. Le titre de l’encyclique trouve ainsi toute sa pertinence. Si l’humanité doit demeurer « magnifique », elle doit rester maîtresse d’elle-même afin que la condition humaine, tant individuelle que collective, ait toujours un sens. D’où toute l’importance pour le pape Léon XIV d’ancrer dans une perspective biblique, théologique et christologique la réflexion qu’il propose sur la dignité humaine. Il ne saurait donc y avoir de véritable humanisme qu’inscrit dans la logique de l’Incarnation. Ce qui ne signifie pas que les chrétiens doivent cultiver l’entre-soi. Bien que l’enseignement social de l’Église s’adresse d’abord aux fidèles catholiques, il a vocation à être partagé (c’est très explicite dans l’introduction) pour une raison de bon sens : l’humanité du XXIᵉ siècle est aux prises avec les mêmes défis. Loin de penser dans les termes d’une société chrétienne, Magnifica Humanitas confirme l’enseignement du concile Vatican II, notamment dans Gaudium et spes. Le statut de l’enseignement « social » doit être situé théologiquement, philosophiquement et politiquement. Ce qui fait toute la différence avec Léon XIII sur le plan de la méthode d’approche des défis à relever. Plutôt que de les traiter dans d’autres encycliques (comme l’avait fait Léon XIII pour son enseignement politique), Léon XIV relie de l’intérieur même de son encyclique des sujets sensibles. Ainsi, le cadre théologique et philosophique étant posé, le pape peut développer chapitre après chapitre les thèmes cruciaux de notre temps, dont la question de la guerre telle qu’elle se présente depuis ces dernières années.

Guerre et paix au cœur du rapport entre foi et raison

La guerre fait indéniablement partie des Res novae de la pensée sociale de Léon XIV. C’est sur ce défi des plus contemporains et des plus graves que je voudrais attirer l’attention. Que Léon XIV ne propose sa réflexion sur la guerre et la paix qu’au terme de son encyclique ne signifie en rien qu’elle est secondaire au regard de toutes celles qui précèdent. Elle nous place au contraire au cœur de la crise de l’idée d’humanité, et faut-il ajouter, s’agissant de la guerre, de la possibilité de ce que Paul VI appelait « une civilisation de l’amour » et de ce que les juristes désignent par une communauté internationale. Ces deux approches ne sont pas antithétiques. La voie théologale de l’amour doit pouvoir s’appuyer sur celle de la rationalité politique et juridique. Autrement dit, la guerre et la paix sont au cœur du rapport entre foi et raison. Bellicisme et pacifisme, « faux réalisme » et « idéalisme moral et politique » ne constituent pas une approche pertinente pour en finir avec « la banalisation de la guerre ».

La doctrine de la guerre juste, à la fois dépassée et incompressible

La doctrine de la guerre juste est discutée depuis longtemps, si l’on en juge aux positions du pape Benoït XV durant la Première Guerre mondiale et depuis l’encyclique Pacem in terris de Jean XXIII et le paragraphe de Gaudium et spes (chap. V, section 1 a. 4). Soucieux que la doctrine traditionnelle de la guerre juste ne soit pas instrumentalisée aux fins d’une guerre préventive ou de conquête justifiant les pires violences à cause des armes les plus sophistiquées, le pape affirme qu’ « Aujourd’hui plus que jamais, il est important de réaffirmer le dépassement de la théorie de la “guerre juste” trop souvent invoquée pour justifier n’importe quelle guerre, sous réserve du droit à la légitime défense dans son sens le plus strict ». Par cette affirmation, on reconnaîtra autant la fidélité de Léon XIV à ses prédécesseurs, sa détermination à servir la cause de la paix que sa prudence. Au regard de la dérégulation de la guerre, confondue avec des actes d’agressions, la guerre a perdu la clarté de sa définition classique de guerre inter-étatique. La doctrine de la guerre juste apparait dès lors « débordée » comme guerre offensive et en même temps, elle conserve un caractère incompressible en tant que « droit à la légitime défense dans son sens le plus strict ». Cette position est déjà défendue par le cardinal Pietro Parolin en 2023. Tout le défi pour l’Eglise catholique, et plus largement le christianisme, est de ne pas baisser les bras face à la défiguration de l’humanité qu’entrainent les guerres contemporaines. Ne pas baisser les bras ne signifie pas pour autant placer la guerre hors d’atteinte de toute éthique théologique, ce qui serait encore plus redoutable en termes d’articulation entre éthique de conviction et éthique de responsabilité. Mais, et c’est un aspect décisif de la pensée de Léon XIV, il est fondamental de développer une « culture du dialogue et de la négociation ».

L’humanité maîtresse d’elle-même : trois critères d’une lisibilité théologique

Face au tragique de l’histoire qui a fait retour dans la vie politique internationale, la cité de Dieu doit infuser sa vision d’une humanité appelée au salut au sein de la cité pérégrinante. L’alliance de la foi et de la raison est par conséquent plus que jamais nécessaire. Une communauté internationale n’est possible que si les frontières sont dûment respectées (raison politique et juridique), il en va de même du droit des peuples à se défendre (raison droite en vue de la paix) et de leur capacité de se parler (ajustement de l’argument de raison). Voilà trois critères de nature à promouvoir une lisibilité théologique à notre humanité mise au défi de rester maîtresse d’elle-même : « Dans le Christ, nous comprenons que l’homme est appelé à être un collaborateur dans l’œuvre de la création, plutôt qu’un spectateur résigné… »

Bernard Bourdin, dominicain, professeur de philosophie politique, Institut catholique de Paris

Voir aussi

Boualem Sansal raconte à la NRP l’après-prison : « Apprendre à vivre dans la liberté »

De retour en France après un an de détention en Algérie, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a livré un témoignage rare dans un entretien accordé à La Nouvelle Revue Politique, animé par Arnaud Benedetti.


0 Commentaire2 minutes de lecture

Principes et enjeux de la déconstruction

On entend souvent parler de la déconstruction, en particulier dans les milieux conservateurs qui s’indignent de ses ravages, soit de façon directe, soit, le plus souvent, de façon indirecte. Qui, en effet, n’a pas entendu parler de « wokisme » ou de « cancel culture » ?


0 Commentaire37 minutes de lecture

Le Service Militaire de l’Algorithme : face aux agents IA, l’impératif de la « conscription Cyber »

Un événement rare, discret et profondément inquiétant a récemment alerté le monde de la cybersécurité et devrait terrifier l'ensemble des décideurs mondiaux.


0 Commentaire9 minutes de lecture

Entretien avec Stéphane Rozès : Recivilisation de la mondialisation ou barbarie 

Dans cet entretien, Stéphane Rozès propose son analyse de la crise politique en France, de ses liens avec les processus européens et mondiaux, ainsi que des perspectives d’évolution des relations entre l’Europe et la Russie.


0 Commentaire54 minutes de lecture

Privacy Preference Center