Par Eduardo Rihan Cypel, ancien député PS de Seine-et-Marne
Pour Lyhanna.
Pour tous les enfants victimes de violences dans le monde.
Chaque nouvelle affaire de violences commises contre des enfants provoque la même onde de choc. Chaque révélation suscite la même sidération. Chaque témoignage rappelle la même exigence : protéger l’enfant.
Cette émotion collective dit quelque chose de profond sur notre époque. Elle dit davantage qu’une indignation passagère. Elle révèle une transformation de longue durée de nos sociétés.
Nous entendons souvent que les sociétés modernes auraient perdu tout rapport au sacré. Le monde démocratique, laïque, individualiste et marchand serait devenu un monde désenchanté où plus rien n’aurait de valeur supérieure. Cette idée est largement répandue. Elle est pourtant inexacte.
Toutes les sociétés distinguent ce qui relève du profane et ce qui relève du sacré. Ce partage existe sous des formes différentes selon les époques. Les objets du sacré changent. Les frontières se déplacent. Les sensibilités évoluent. Mais aucune société humaine ne vit sans reconnaître certaines réalités comme inviolables. Nos sociétés ne font pas exception. Simplement, le sacré a changé de lieu.
Dans les sociétés traditionnelles, il était souvent situé dans le divin, dans les institutions religieuses, dans le pouvoir politique ou dans les hiérarchies héritées. Dans les sociétés démocratiques modernes, il s’est déplacé vers la personne humaine elle-même.
L’événement fondateur de cette transformation est connu. En affirmant que les êtres humains naissent libres et égaux en droits, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 a formulé bien davantage qu’un principe juridique. La DDHC a énoncé une nouvelle idée et représentation de l’Homme. Elle a affirmé que chaque personne possède une valeur propre inaliénable et indépendante de son origine, de sa condition ou de sa position sociale. Depuis lors, cette idée n’a cessé de travailler nos consciences, nos institutions et nos sensibilités. Elle est devenue le cœur moral de nos démocraties.
Ce qui est sacré pour nous, c’est la personne. Son intégrité physique, son intégrité psychique, sa dignité, sa liberté, son droit à disposer d’elle-même. Le langage des droits humains exprime précisément cette sacralisation de la personne. Il constitue la traduction politique et juridique d’une conviction plus profonde : chaque être humain possède une valeur qui interdit qu’il soit réduit à un objet, à un instrument ou à une chose.
L’enfant occupe une place particulière dans cette conception. Parce qu’il est une personne, une personne en devenir et en construction. Parce qu’il dépend encore des adultes pour sa protection, sa sécurité et sa construction psychique. L’enfant concentre ainsi ce que nos sociétés considèrent comme le plus précieux. Il réunit la vulnérabilité et la dignité. Il porte en lui une promesse de vie, d’autonomie et de liberté qui appelle une responsabilité collective particulière.
C’est pourquoi les violences qui lui sont infligées provoquent une émotion si forte et insupportable. Elles atteignent directement ce que nous avons placé au sommet de notre hiérarchie morale. Les violences sexuelles en particulier produisent une sidération spécifique parce qu’elles touchent à l’intimité même de la personne, à son « intériorité ». Elles blessent le corps. Elles atteignent la vie psychique. Elles s’inscrivent durablement dans l’histoire intime de ceux qui les subissent. Lorsqu’elles frappent un enfant, elles touchent simultanément à la vulnérabilité de l’enfance et à la dignité de la personne. Elles frappent au cœur de ce qui nous apparaît aujourd’hui comme inviolable – puisque sacré.
Cette sensibilité n’est pas apparue spontanément. Elle résulte d’une longue évolution historique. Norbert Elias a montré comment les sociétés occidentales se transforment progressivement à travers ce qu’il appelait le « processus de civilisation ». Au fil des siècles, les comportements changent. Les seuils de tolérance se modifient. Des pratiques autrefois admises deviennent progressivement impensables. À partir de la Renaissance et des sociétés de cour, Elias montre que de nouvelles exigences de retenue, de maîtrise de soi et d’attention aux autres se diffusent peu à peu. L’auteur de la Civilisation des mœurs (1939, éditions Pocket, Agora) montre qu’à une époque il était courant de cracher à table, de manger avec ses mains, de se moucher sans mouchoir, d’exposer publiquement des fonctions corporelles ou d’assister avec familiarité à des spectacles de violence qui nous paraîtraient aujourd’hui insupportables. Ces nouvelles règles de conduite apparaissent d’abord au sein des élites dans les cours européennes à partir du XVIᵉ siècle avant de se diffuser progressivement et lentement à l’ensemble de la société jusqu’à devenir des évidences collectives de nos jours.
Ce mouvement concerne autant les mœurs et les institutions que les sensibilités. Ce qui change, ce ne sont pas seulement les règles de conduite ou les mœurs ; ce sont nos émotions sociales et notre seuil même de tolérance sensible qui se modifient. Nous supportons aujourd’hui beaucoup moins certaines mœurs et certaines pratiques parce que notre regard et notre sensibilité ont changé. Nous accordons davantage d’attention à la souffrance d’autrui. Nous reconnaissons davantage la singularité des individus. Nous percevons avec une acuité croissante les conséquences psychiques des atteintes portées aux personnes.
Le travail des enfants, certaines violences éducatives, l’exclusion des femmes de nombreux droits ou diverses formes de domination qui semblaient « naturelles » ou « normales » à d’autres époques apparaissent désormais comme incompatibles avec l’idée que nous nous faisons de la dignité humaine et de l’organisation de la société.
Cette évolution n’est pas un signe de (hyper)fragilité collective ou individuelle. Elle constitue un progrès moral. Elle exprime une extension continue du cercle de ceux dont nous reconnaissons pleinement l’humanité. Les violences faites aux enfants s’inscrivent dans ce développement sociohistorique. Si elles suscitent aujourd’hui une telle mobilisation, c’est parce qu’elles viennent heurter de front une conviction devenue principielle : chaque personne possède une valeur inconditionnelle. L’enfant plus encore, dans la mesure où il représente la personne dans sa forme la plus vulnérable.
Cette prise de conscience continuera de s’approfondir et de s’élargir au sein de nos sociétés démocratiques. Elle transformera nos institutions, notre justice, nos politiques publiques, notre école, notre système de santé et notre manière d’accompagner les victimes.
Ce qui unit profondément nos différentes démocraties modernes dépasse la seule forme d’un régime politique et de ses procédures. Ce qui unit nos démocraties, c’est une certaine idée de l’être humain. Une idée simple et exigeante : la personne n’a pas de prix ; sa dignité ne se négocie pas ; son intégrité personnelle ne se discute pas. Voilà notre sacré. Un sacré laïc. Un sacré intérieur. Un sacré qui ne réside pas dans les choses, qui se situe par-delà les institutions : le sacré, c’est la personne humaine, dès sa naissance, voire dès sa conception.
C’est précisément parce que l’enfant incarne cette dignité de la personne dans sa forme la plus élémentaire et fragile que sa protection est devenue sacrée et constitue aujourd’hui l’une des plus hautes exigences de notre civilisation.
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