Au début de son essai anti-israélien paru au printemps 2026 en traduction française, Israël. Une course vers l’abîme, l’historien israélo-américain Omer Bartov (né en 1954), connu pour ses travaux sur le génocide nazi des Juifs d’Europe mais se comportant ces dernières années en intellectuel engagé (du côté « progressiste ») contre Israël, expose d’entrée de jeu sa thèse principale, conforme aux accusations lancées par tous les ennemis d’Israël depuis le 7 octobre 2026 : « Israël se livre à un génocide depuis deux ans. » Il aurait pu s’en tenir là, puisqu’il s’agit d’un acte de foi. Mais il réaffirme litaniquement sa thèse dans son ouvrage mêlant les analyses académiques, qui privilégient les références aux textes juridiques, et les jugements personnels, souvent marqués par de forts accents polémiques laissant entendre qu’il a des problèmes à régler avec Israël – cet ancien militaire israélien, après avoir été grièvement blessé au cours d’un entraînement, s’est transformé en historien et s’est installé aux États-Unis où il a fait une brillante carrière universitaire, loin de son pays natal dont les habitants doivent sans cesse se mobiliser pour assurer leur survie dans un environnement hostile. L’heureux professeur et conférencier anti-israélien, quant à lui, peut exprimer librement et sans risque son mépris et son dégoût, voire sa haine, pour ceux qu’il accuse de commettre un « génocide des Palestiniens ». Il n’est pas de ceux qu’on boycotte au nom de la nouvelle « grande » et « bonne cause », car il l’incarne avec application.
Depuis plusieurs années, l’historien-archiviste, habillé de son autorité académique, se montre soucieux d’intervenir dans les médias. Se faisant volontiers donneur de leçons, il oscille dans ses interventions publiques entre l’indignation morale et la dénonciation édifiante. Les maîtres d’école aspirent souvent à devenir des maîtres à penser, même lorsqu’ils pensent ce que tout le monde, ou presque, pense. Ils veulent s’imposer au-delà de leur champ de compétence. Ils se doivent d’être présents sur tous les fronts. C’est ce qui fait que les conformistes sont si bavards. Pour plaire, ou simplement ne pas être rejetés, ils s’efforcent de reprendre en écho les discours dominants.
Avec Bartov, nous sommes en présence d’un intellectuel s’empressant, comme nombre de ses collègues, d’épouser l’orthodoxie idéologique de l’époque. On sait que l’un des noyaux durs de cette dernière n’est autre que l’antisionisme mondialisé, un antisionisme exterminateur qui, visant la destruction de l’État d’Israël, est fondé sur le culte du Palestinien-victime et la criminalisation de l’Israélien-bourreau. Mais Bartov n’est pas simplement un universitaire « progressiste », donc « antisioniste ». S’il apparaît aux yeux des antisionistes radicaux comme un allié providentiel, c’est avant tout parce qu’il utilise sa réputation de « spécialiste du génocide nazi » en la mettant au service de la cause qu’il défend, et ce, en recourant sans vergogne à des comparaisons et des analogies entre le génocide nazi des Juifs et le « génocide » des Palestiniens. Et, pour couronner le tout, il est un Juif né en Israël, un israélo-américain ayant rejoint le camp des accusateurs les plus fanatiques d’Israël. Il est facile de comprendre pourquoi la parole de cet universitaire juif présenté et célébré comme un « spécialiste des génocides » est, pour les propagandistes islamo-palestinistes et islamo-gauchistes, une parole particulièrement précieuse.
L’argumentation anti-israélienne de Bartov tourne autour de l’idée d’intention génocidaire ou, plus précisément, de celle de « soumission intentionnelle d’un groupe national, ethnique, racial ou religieux à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle », pour reprendre la définition proposée par les Nations unies dans la Convention du 9 décembre 1948 pour la prévention et la répression du crime de génocide. L’historien militant, s’érigeant en président d’un tribunal international, raisonne à coups d’affirmations dogmatiques, excluant toute nuance :
« Israël a exprimé une volonté de détruire le peuple palestinien, totalement ou en partie, et s’est engagé dans cette voie, ce qui correspond aux critères définis par la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide. (…) Cette opération génocidaire s’est déroulée dans une quasi-impunité troublante, au point d’en venir à menacer, ou en tout cas à affaiblir, l’édifice juridique mis en place après la Seconde Guerre mondiale. »
L’une de ses autres thèses, aussi peu originale que la première, consiste à accuser Israël d’être la cause de l’actuelle « montée de l’antisémitisme » dans le monde : « Actuellement, c’est la politique israélienne – pas seulement à Gaza, mais plus généralement l’oppression et l’interminable occupation que subissent les Palestiniens – qui fait prospérer un véritable antisémitisme. » Affirmer que les Israéliens sont responsables de l’anti-israélisme ou de l’antisionisme radical est clairement une reformulation d’une thèse soutenue par les antijuifs à l’ancienne, qui accusaient les Juifs de susciter l’antisémitisme, ce qui revenait à légitimer les « réactions » antijuives en tant que comportements autodéfensifs des non-Juifs. Les terroristes islamistes dont l’objectif principal est de tuer des Juifs (et pas seulement des Israéliens ou des « sionistes ») peuvent dès lors être célébrés comme des « combattants de la liberté » et leurs assassinats salués comme des « actions de résistance » jugées « légitimes » par les activistes islamo-gauchistes. Car les Juifs-sionistes, rappelons-le, sont par nature des dominateurs, des exploiteurs, des criminels et des exterminateurs : « capitalistes », « colonialistes », « racistes » et « génocidaires ».
Rappelons au passage le message menaçant posté le 26 mai 2024 sur X par Rima Hassan : « Israël est une monstruosité sans nom. Personne n’échappera à la justice. Ni les criminels génocidaires ni leurs soutiens. Vous rendrez compte de vos actes et de vos mots. » Et ses déclarations pro-Hamas dans sa longue interview au média en ligne Thinkerview, le 2 septembre 2025 : « La position historiquement du Hamas est de dire qu’Israël n’a pas vocation à exister parce que c’est un État qui a pillé nos terres et qui y vit. Sur cet aspect-là, il a raison. » On comprend qu’elle ait pu, avec d’autres activistes « antisionistes » de LFI, caractériser le Hamas comme un « mouvement de résistance » qui « mène une action légitime » pour une « Palestine libre », en répétant le slogan « From the river to the sea », appel à la destruction de l’État d’Israël.
S’érigeant en juge suprême de l’histoire, et prenant la pose du prophète de malheur, Bartov reprend à son compte, en influenceur et en propagandiste, l’accusation sloganisée de « génocide » pour criminaliser et déshumaniser Israël et faire des Israéliens des complices, au moins par indifférence, dudit « génocide des Palestiniens ». Dans l’entretien qu’il a accordé au quotidien Le Monde, publié le 7 mai 2026, il résume ainsi les raisons de sa mise en accusation d’Israël pour crime de « génocide » :
« Pour beaucoup d’Israéliens, y compris de gauche, parler de “génocide” à propos d’actes commis par Israël est inaudible, car ils pensent “Shoah”. Pourtant, lorsque le juriste Raphael Lemkin [1900-1959]a commencé à réfléchir à la notion de génocide, dans les années 1930, c’était bien avant la Shoah. Il cherchait alors à définir le crime dont les Arméniens avaient été victimes en 1915 : la tentative de détruire un groupe humain, sa culture, ses traditions. Ce qui a eu lieu à Gaza n’est pas la Shoah, mais c’est bien un génocide. (…) Le mot “génocide” est un terme de droit précis. Et ce qui s’est passé à Gaza correspond parfaitement à la définition qui est donnée dans la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide de 1948 : “Un acte commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel.”La plupart des pays, y compris la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni, les États-Unis, Israël, sont signataires de cette convention, qui prévoit que, si vous identifiez qu’un tel crime est sur le point de se produire, vous avez l’obligation de le prévenir. Et si ce crime a eu lieu, vous avez obligation de punir ceux qui l’ont commis. »
Avec un zeste d’ironie, le 4 juin 2026, Richard Prasquier a fort bien répondu aux accusations de Bartov, qu’on hésite à mettre au compte de la naïveté, de la mauvaise foi, du goût de la provocation, du désir éperdu de se situer dans le « camp du Bien » ou de l’expression indirecte et stylisée de passions anti-israéliennes (car la haine de soi a fait tradition chez certains Juifs, surtout quand le « soi » est un ancien « soi » qu’on ne veut plus voir) :
« Qu’importe si ces destructions sont motivées par le combat contre des troupes du Hamas mélangées aux civils ou s’en servant comme d’un bouclier. Qu’importe si des couloirs humanitaires sont prévus pour évacuer la population et non pour la bombarder. Qu’importe si les habitants sont alertés d’avance dans les immeubles qui vont être frappés et qu’importe enfin que les accusations de famine se soient dégonflées de façon impressionnante. »
À lire l’article 7 de la Charte du Hamas, datant d’août 1988, l’accusation d’intention génocidaire peut être facilement retournée contre les Palestiniens islamistes, leur programme d’action « antisioniste » impliquant explicitement le meurtre des Juifs. Qu’on en juge sur pièces :
« Le Mouvement de la Résistance islamique est l’un des épisodes du jihad mené contre l’invasion sioniste. Il est étroitement lié au soulèvement du martyr « Izz al-Dîn al-Qassâm et de ses frères combattants du jihad des Frères musulmans en 1936 C. ; il est aussi étroitement lié à un autre épisode, celui du jihad des Palestiniens, des efforts et du jihad des Frères musulmans dans la guerre de 1948, de même que des opérations de jihad menées par les Frères musulmans en 1968 C. et plus tard.
Ainsi, bien que les épisodes soient séparés les uns des autres, la continuité du jihad se trouvant brisée par les obstacles placés par ceux qui relèvent de la constellation du sionisme, le Mouvement de la Résistance Islamique aspire à l’accomplissement de la promesse de Dieu, quel que soit le temps nécessaire. L’Apôtre de Dieu – que Dieu lui donne bénédiction et paix – a dit : “L’Heure ne viendra pas avant que les musulmans n’aient combattu les Juifs (c’est-à-dire que les musulmans ne les aient tués), avant que les Juifs ne se fussent cachés derrière les pierres et les arbres et que les pierres et les arbres eussent dit : ‘Musulman, serviteur de Dieu ! Un Juif se cache derrière moi, viens et tue-le. Un seul arbre aura fait exception, le gharqad [sorte d’épineux] qui est un arbre des Juifs » (hadith rapporté par al-Bukhârî et par Muslim). »
Dans cette conception du jihad contre les Juifs, les « sionistes » sont oubliés : la « résistance » dont il s’agit se confond avec un appel à l’extermination des Juifs en tant que Juifs, qui, en étant ce qu’ils sont, souillent une « terre d’Islam ». Dans l’introduction de la Charte de 1988, il est précisé que « notre combat avec les Juifs est une entreprise grande et dangereuse » qui se poursuivra « jusqu’à l’écrasement des ennemis et la victoire de Dieu ». Voilà qui est parfaitement conforme à l’enseignement de Hassan al-Banna, tel qu’il était rappelé dans le point 5 du Credo des Frères musulmans : « La bannière de l’Islam doit couvrir le genre humain. » Le combat islamo-palestiniste contre les Juifs est avant tout un combat islamiste pour l’islamisation totale du monde. Or, dans les pays occidentaux, comme on l’observe avec consternation, ne cesse de croître le nombre des « idiots utiles » (dont beaucoup sont des diplômés) qui se rallient avec passion, à travers leur engagement « progressiste » en faveur de la « cause palestinienne », à ce combat islamiste pour la conquête du monde.
Le « spécialiste des génocides » Bartov semble n’avoir jamais entendu parler des intentions génocidaires exprimées par de nombreux idéologues islamo-palestinistes, avançant sous le drapeau de la « résistance ». On est en droit de s’en étonner, voire de s’en indigner. Mais peut-être aussi s’en rire, tant l’aveuglement et la vanité des intellectuels donneurs de leçons les exposent au ridicule, lequel, lui au moins, ne tue pas.
Pierre-André Taguieff
Dernier ouvrage paru : “Les Méfaits de l’idéologie. Politique, religion, philosophie. Paris, Herman 2026.
Pierre-André Taguieff
Pierre-André Taguieff est philosophe, politiste et historien des idées, directeur de recherche au CNRS (désormais à la retraite). Il est l’auteur de plus d’une cinquantaine de livres. Derniers ouvrages parus sur la question : Liaisons dangereuses : islamo-nazisme, islamo-gauchisme, Paris, Hermann, 2021 ; L’Antiracisme devenu fou. Le « racisme systémique » et autres fables, Paris, Hermann, 2021 ; L’Invention de l’islamo-palestinisme. Jihad mondial contre les Juifs et diabolisation d’Israël, Paris, Odile Jacob, 2025.
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