S’imposant comme une évidence dans la mémoire actuelle de la Deuxième Guerre mondiale, l’opération Overlord du 6 juin 1944, débarquement de vive force sur les côtes de France pour mettre à bas le IIIᵉ Reich, est loin d’avoir été facile à penser, à mettre au point et à réaliser. Il convient d’en expliciter les motivations, les méandres de la réalisation et les résultats. Overlord a suscité des débats houleux entre Britanniques, Américains et Soviétiques tout au long des années 1942 et 1943 du fait de différences de conceptions stratégiques des trois Alliés. Pour comprendre l’événement du 6 juin 1944, il convient de rembobiner le fil des faits en regardant loin et large, mais aussi d’en tirer le bilan militaire, en descendant au niveau opératif, ainsi qu’à celui de certaines dimensions économiques de l’opération généralement peu mises en lumière.

Les enjeux d’un débarquement

L’idée d’un débarquement des Alliés sur les côtes françaises au printemps 1944 est le résultat de nombreux débats contradictoires entre Alliés, partagés dans leurs intérêts nationaux particuliers, les présupposés des uns et des autres débouchant sur nombre d’atermoiements.

Les Britanniques, surtout avec Winston Churchill à leur tête, lui qui fut Premier Lord de l’Amirauté en 1915 et préconisa l’opération des Dardanelles, militent en faveur d’une stratégie périphérique pour vaincre le IIIᵉ Reich. La Grande-Bretagne, qui n’a connu réellement qu’un seul succès défensif à El-Alamein et plusieurs revers cinglants (Dieppe, Tobrouk), demeure prudente à l’égard d’un débarquement en France. Elle mise plutôt sur une politique d’attrition de l’Allemagne, par la pratique du blocus et de bombardements aériens. Au nom de sa stratégie périphérique, Churchill impose le débarquement d’Afrique du Nord (opération Torch) le 8 novembre 1942, certes couronné de succès, mais qui prélève des troupes et du temps dans la préparation du débarquement sur les côtes françaises. De la même manière, il impose les débarquements de Sicile puis d’Italie pour complaire aussi à Staline et aux Soviétiques qui réclament à corps et à cris l’ouverture d’un second front qui les soulagerait.

Les États-Unis, bien qu’agressés par le Japon le « jour d’infamie » du 7 décembre 1941, choisissent stratégiquement la doctrine du « Germany First » en désignant l’Allemagne nazie comme l’ennemi principal, contre leur propre opinion publique d’ailleurs. C’est ici le Pentagone qui impose ses vues à la Maison Blanche car les militaires américains considèrent – à tort ou à raison – que le Japon ne pourra pas poursuivre la lutte sans les Allemands. Mais des luttes intestines et corporatives prévalent également et s’imposent. Privilégier le front du Pacifique aurait été mettre la Marine américaine en posture dominante. Le front européen permet donc à l’Army et notamment à sa composante « infanterie » de maintenir un équilibre décisionnel au sein des forces armées états-uniennes.

L’Allié qui a le plus impératif besoin d’un débarquement sur les côtes de France est l’URSS. Surprise par l’opération Barbarossa du 22 juin 1941, elle a frôlé la déroute. Plus de 3,3 millions de soldats soviétiques ont été capturés et les Allemands se sont emparés des pays Baltes, de la majeure partie de l’Ukraine, qui les a accueillis à bras ouverts, traumatisée par le système soviétique. En 1942, les Allemands progressent encore en s’emparant de la Crimée et d’une partie du Caucase.

On comprend que dès son premier télégramme à Churchill, le 18 juillet 1941, Staline évoque la perspective d’un débarquement anglais en France afin de soulager l’armée rouge. En outre, Staline et l’URSS se refont une virginité et émargent – du fait de l’attaque allemande – au rang des défenseurs de la démocratie, ce qui est un monstrueux pied de nez à l’histoire. Pour obtenir l’ouverture d’un second front, Staline ne ménage aucun effort auprès des Alliés occidentaux. Il avance que l’URSS est au bord de l’effondrement militaire, menace Churchill d’une paix séparée. Il fait jouer tous ses réseaux d’influence, au point qu’en mai 1942, près de 50 000 personnes se rassemblent pour exiger l’ouverture d’un second front… Au Trafalgar Square de Londres ! Roosevelt est un bon allié pour Staline. À sa demande, le ministre soviétique des Affaires étrangères, Molotov, arrive à Washington fin mai 1942 et demande explicitement qu’une opération militaire soit lancée de manière à obliger les Allemands à retirer 40 divisions du front russe.

Après l’agression japonaise sur Pearl Harbor, les Anglais et les Américains se rencontrent pour commencer à définir leur conduite commune de la guerre (conférence Arcadia de Washington, tenue du 22 décembre 1941 au 14 janvier 1942). Est créé à cette occasion le Combined Chiefs of Staff (CCS) siégeant à Washington et chargé de préparer les opérations. Il ne s’agit pas d’un commandement unique, d’une part parce qu’il exclut les Soviétiques, mais surtout parce que la parité y est maintenue entre Britanniques et Américains.

À ce rythme, ce n’est que le 13 mars 1943 que le général britannique Frederik Morgan est officiellement chargé de préparer les plans d’une action en France. Mais l’opération elle-même n’est ratifiée qu’à la conférence de Téhéran (28 novembre-1ᵉʳ décembre 1943), soit cinq mois seulement avant son déroulement opérationnel, prévu en mai 1944. Le général américain Dwight Eisenhower, désigné pour assumer le commandement du corps expéditionnaire, n’est nommé que le 6 décembre 1943. Les Alliés parlent d’ailleurs d’« invasion » et non de « débarquement » parce qu’à leurs yeux, la France occupée par l’Allemagne constitue un territoire ennemi.

Par suite et compte tenu de l’animosité que déclenche le nom de « De Gaulle » chez F. Delano Roosevelt, au moment où sort en France ces jours-ci un « biopic » sur le chef de la France libre, il est bon de rappeler que la Maison Blanche tient systématiquement de Gaulle et le Comité français de libération nationale (CFLN) à l’écart des projets de débarquement. Tout juste De Gaulle est-il invité par Churchill, à la date du 31 mai 1944 seulement, à assister au débarquement depuis Londres, mais s’y refuse. Finalement, il n’arrive à Londres que le 5 juin et, reçu par Eisenhower, c’est in extremis qu’il est mis dans le secret du débarquement.

Les précédents opérationnels existent et sont soigneusement scrutés par les concepteurs d’Overlord

Durant la Première Guerre mondiale, une première grande opération de débarquement a été expérimentée. Les Anglais débarquent à Seddul-Bahr le 25 mars 1915 au matin. La plage devient une vraie fourmilière humaine où s’accumulent les matériels. Le feu turc est violent et, préfigurant certaines scènes de « Bloody Omaha », certaines embarcations sont remplies de cadavres lorsqu’elles touchent terre. L’opération s’enlise ensuite durant des mois, jusqu’au rembarquement du 8 janvier 1916.

En avril 1940, lors de l’opération conjointe franco-britannique sur la Norvège, la dimension aérienne est très présente et, en cela, ce débarquement constitue un précédent intéressant dans l’expérimentation inter-armes et inter-armées. Gamelin fournit une part des troupes au sol, soit un total de 11 400 hommes et 1 137 véhicules. La couverture aérienne et le soutien naval sont assurés par les Britanniques. Rapidement, l’opération tourne court et le rembarquement a lieu, du fait de l’attaque allemande sur la Belgique et les Pays-Bas le 10 mai et sur les Ardennes le 13.

Les deux camps, bien sûr, analysent à la loupe les événements de la tentative britannique et canadienne sur Dieppe du 19 août 1942. Pour les Alliés, s’impose l’idée qu’il faut attaquer en dehors des ports, trop bien défendus. Il faut donc impérativement trouver une solution pour pouvoir débarquer une immense quantité d’hommes et de matériels autrement que sur des jetées classiques. Les Allemands comprennent, quant à eux, qu’il s’agit d’un coup d’essai de la part des Alliés et qu’il leur faut développer les défenses sur la côte, d’autant plus que Hitler insiste sur la nécessité de vaincre un éventuel débarquement allié au cours de la première journée, voire de la première matinée de combats, comme ce fut le cas à Dieppe. Par ailleurs, compte tenu des pertes éprouvées par les Canadiens (3 400 hommes tués, blessés, disparus ou prisonniers sur 5 000 engagés), il apparaît évident que le futur débarquement en France doit se faire sur une tout autre échelle et qu’il doit être précédé d’une préparation et d’un entraînement intense des troupes engagées. L’expérience dieppoise révèle aussi le besoin impérieux d’une concentration de feux des navires de soutien et de l’aviation dans la première phase des opérations amphibies.

L’expérience combattante dans le Pacifique joue un rôle également. Le 20 novembre 1943 est le premier jour de l’assaut sur Tarawa. Les avions américains entreprennent le « ramollissement » des positions japonaises en bombardant quotidiennement les îles Gilbert et Marshall entre le 13 et le 19 novembre 1943, à raison de 350 à 400 sorties par jour. Les vagues d’assaut sont prises sous un intense feu japonais et les premières unités engagées perdent la moitié de leurs effectifs. Là aussi, l’expérience allait être transposée à « Overlord ».

Le débarquement de Sicile de l’été 1943 répond aux demandes de Staline, mais replacées au sein de la stratégie périphérique chère aux Britanniques. Il demande déjà des moyens considérables : 3 200 navires sont regroupés. Un an avant « Overlord », il s’agit de la plus importante opération aéronavale de l’Histoire. Sur un total de 23 convois, 11 partent de ports français d’Afrique du Nord et 12 d’Angleterre. Lors du débarquement sur Salerne, en septembre 1943, la flotte alliée rassemble 450 navires, dont huit croiseurs et 26 destroyers, et de nombreux transports de troupes et de matériels et péniches de débarquement. L’opération Shingle, le débarquement sur Anzio, voit déjà la supériorité aérienne être recherchée pour obtenir le succès du débarquement. En tout, 60 escadrilles, soit environ 2 600 avions, interviennent. Dans le même temps, l’amiral Lowry, de l’US Navy, contrôle 244 barges de débarquement de tous modèles et 126 bâtiments de soutien de tous types. Le débarquement s’opère facilement avec la prise du port d’Anzio et, au soir du même jour, à minuit, 36 000 hommes et 3 200 véhicules ont déjà été débarqués.

Tous ces débarquements ont montré qu’il fallait mettre en œuvre la stratégie du marteau-pilon et accumuler des moyens considérables sur un front maritime réduit, comme les Allemands l’avaient fait d’ailleurs, sur un front terrestre étroit, à Sedan, le 13 mai 1940.

Fruit de toutes ces observations de long terme, le 6 juin 1944, au petit matin, la flotte qui arrive au large des côtes normandes retenues comme lieu de débarquement est impressionnante. Près de 1 300 bâtiments de guerre, de tous tonnages, dont 7 cuirassés, 23 croiseurs, 286 destroyers, sloops, frégates et corvettes, accompagnent près de 4 000 navires dans la partie navale d’Overlord. 79 % des navires sont fournis par la Grande-Bretagne et le Canada, 16,5 % par les États-Unis et 4,5 % par les forces libres française, néerlandaise, grecque, norvégienne et polonaise. Pour la partie aérienne de l’opération, 171 escadrilles de chasse, c’est-à-dire plus de 2 000 avions, contrôlent le ciel tandis que 12 escadrilles contrôlent directement les quatre plages retenues pour le Débarquement.

Pour décrire le soin extrême accordé aux préparatifs d’Overlord, il faudrait évoquer aussi les études pédologiques menées par des commandos sur les plages du futur débarquement. La résistance des sols dut être déterminée afin d’identifier les cheminements que pourraient emprunter les blindés, les bulldozers et les pièces d’artillerie, sans s’enfoncer irrémédiablement.

Le bilan opérationnel le 6 juin au soir

Comme le signale Olivier Wieviorka, le débarquement lui-même est peu meurtrier. Les pertes sont de 4 900 hommes le soir du 6 juin, soit 2,8 % des effectifs débarqués, avec des variations d’une plage à l’autre. Le taux de pertes (tués, blessés, disparus) monte à 8,8 % à Bloody Omaha (environ 1200 tués) mais il est de 1,4 % à Utah, 1,7 % à Gold, 2,2 % à Sword et 3,3 % à Juno pour les Canadiens. En tout cas, les pertes humaines sont très loin des prévisions, estimées à plus de 10 %. Les états-majors alliés s’attendaient à 25 000 pertes dans la journée alors qu’ils n’en dénombrent que 10 000. La seule Omaha compte à une seule un quart du total des pertes et les parachutistes des 82e et 101e Airbornes un autre quart. Les Britanniques ont été éprouvés à hauteur de 2,6 % des effectifs engagés, mais de manière très inégale. Les premières vagues connaissent des pertes doubles, de l’ordre de 4,3 %, alors que les vagues suivantes sont peu touchées. Les pertes allemandes sont inconnues, tant les troupes ont été malmenées durant la journée.

Mais, dès la fin de matinée du 6 juin, les Alliés ont déjà débarqué plus de 150 000 hommes. La réussite du débarquement est donc patente en tant qu’opération combinée aéro-navale-terrestre.

Le fameux « mur de l’Atlantique » n’a pas tenu sa réputation et n’a résisté réellement que quelques heures, contrairement à la Ligne Maginot de juin 1940 !

Tactiquement, « Overlord » est donc une réussite complète.

Mais en regardant les choses d’un point de vue plus stratégique, les choses changent.

Sur le front britannique l‘échec stratégique tient à la lenteur de l’avance des troupes. Ni Bayeux, ni Caen ne sont prises comme il était prévu, empêchant le déroulé envisagé de la suite des opérations.

Au soir du 6 juin 1944, les Alliés ont ouvert un front de 90 kilomètres, mais de nombreuses brèches inquiétantes subsistent. Si les Alliés n’ont pas encore gagné, Rommel a déjà perdu, lui qui rêvait de vaincre les forces débarquées sur les plages mêmes, et les Américains opèrent leur jonction avec les Britanniques le 8 juin. Le 12 juin, la ligne de front tenue par les Alliés de 80 km de largeur et de 10 à 30 km de profondeur. Une semaine après le débarquement, la tête de pont est désormais bien ancrée. Bayeux est la première ville de France à être libérée le 7 juin. Dans un geste politique fort, De Gaulle s’y rend le 14 juin et, coupant l’herbe sous le pied des Américains, nomme François Coulet commissaire de la République pour les territoires libérés.

Mais il allait falloir encore deux mois pour que les Alliés percent réellement les lignes de défense allemandes en Normandie. La « bataille des haies » commence et va se révéler terrible pour les Alliés comme pour les Allemands.

Une originale substitution capital/travail dans la consommation militaire qui préfigure les « trente glorieuses » ?

Overlord est le résultat de prises de position techniques, économiques et matérielles dans l’usage de la force militaire qui révèlent surtout des attitudes politiques. Pour économiser les hommes du côté des démocraties que sont les États-Unis et la Grande-Bretagne, il faut les remplacer le plus possible par des matériels sophistiqués, ou en tout cas nombreux. La mobilisation économique américaine est tardive, mais efficace. Entre 1940 et 1943, leur production militaire augmente de 800 %. Mais il faut se souvenir que le « désinvestissement » militaire dans l’entre-deux-guerres avait été considérable et que l’armée américaine a dû « refaire son retard ». Entre 1942 et 1945, 171 257 avions, 90 000 chars, 1 200 bâtiments, 320 000 pièces d’artillerie sont produits. Le Royaume-Uni est dans une posture bien plus délicate. Durement touchée par la grande crise des années 1930, la Grande-Bretagne parvient à produire 80 308 avions entre 1939 et 1944, passant de 7 940 en 1939 à 26 461 en 1944. La production de chars est moins brillante et les deux tiers des unités blindées sont équipés de matériels américains. C’est donc bien la conjonction d’une industrie de guerre ancienne et fatiguée, celle de la Grande-Bretagne, et d’une industrie de guerre en développement tardif mais puissant, celle des États-Unis, qui permet de mettre en place Overlord. La productivité du travail et la rationalisation sont très clairement en hausse, surtout aux États-Unis Le premier Landing Ship Tank (LST), bateau de débarquement de blindés, exige 875 000 heures de travail et six mois, le dernier construit : à supprimer demande simplement 270 000 heures et trois mois. La production de péniches de débarquement a pu être augmentée de 25 % aux États-Unis.

Il faut intégrer aussi aux dépenses de substitution capital/travail, les opérations de déception à l’égard des Allemands : opération « Glimmer » consistant à créer un faux trafic radio et sonar vers le Pas-de-Calais, opération consistant à dérouter les observations aériennes allemandes sur l’Angleterre avec des maquettes de faux chars et de fausses pièces d’artillerie (opération « Fortitude » sud et nord) destinée à faire croire à des forces considérables alliées massées face au Pas-de-Calais, etc.

Le 15 août 1943, la décision de construire des ports artificiels est prise afin de pallier l’absence de port dans le secteur du débarquement (les Mulberries). Il est intéressant de constater que le Commodore John Hughes Hallet, qui est le véritable concepteur des Mulberries, a participé de près à la préparation du débarquement de Dieppe. Les 149 caissons de béton Phoenix doivent être tractés à travers la Manche et immergés. C’est la Grande-Bretagne qui se charge de cette partie du plan. 300 remorqueurs, 20 000 hommes et officiers sont déployés pour cette immense tâche. Le prix à payer est énorme. Il faut de l’acier, du ciment, des bois de coffrage, de la main-d’œuvre, des espaces de stockage et des remorqueurs. Le projet peut tenir en trois nombres : 30 000 tonnes d’acier, 300 000 m3 de béton et 20 millions de livres sterling. C’est Sir Harold Wernher qui est chargé de coordonner le projet.

Les bombardements massifs engagés par les Alliés sur la France dans les semaines qui précèdent « Overlord », puis les bombardements de 5 112 bombardiers alliés larguant 13 000 tonnes de bombes sur les défenses littorales le 6 juin proprement dit, participent aussi de la substitution capital/travail, avec un succès médiocre d’ailleurs, pour les dernières opérations citées.

Au regard des pertes humaines constatées le soir du 6 juin 1944, il est incontestable que la substitution capital/travail a bien fonctionné. La sur-consommation de matériels a donc bien permis une sous-consommation des effectifs. En revanche, c’est après le Débarquement proprement dit que les pertes deviennent sévères. La substitution capital/travail joue mal dans la bataille des haies de juin-juillet et début août 1944. L’opération « Goodwood », voulue par Montgomery afin de donner un rôle important à l’armée britannique, en est l’illustration. Malgré l’énorme bombardement aérien préliminaire sur les lignes allemandes, qui a terrorisé ceux qui le subissaient et mis à mal un certain nombre de moyens défensifs, les Britanniques perdent en deux jours, les 18-19 juillet, 501 blindés sur un total de 750 engagés et 1 100 hommes.

Pour les démocraties occidentales, la vie des soldats doit être préservée le plus possible. La substitution capital/travail que nous avons évoquée est significative d’une évolution considérable des sociétés depuis la Grande Guerre. La vie des combattants est perçue comme étant précieuse, non seulement parce que le soldat et son environnement « se technologisent » et deviennent plus coûteux, mais aussi parce que les opinions publiques des sociétés démocratiques supportent de moins en moins bien que des soldats meurent pour leur pays, même durant la Deuxième Guerre mondiale. Il faut donc remplacer des poitrines humaines par des matériels, afin d’atteindre des seuils d’acceptation de la part des sociétés démocratiques, au contraire de ce que peuvent imposer les dirigeants de sociétés totalitaires, sans opinions publiques exprimées. De ce point de vue, les différences de pertes entre États-Unis et Union soviétique sont éclairantes. 292 000 morts sur trois fronts pour les premiers et environ 7,5 millions de soldats pour les seconds. Du côté américain, les matériels spécialisés viennent épargner les vies humaines, même si d’autres raisons interfèrent, comme les doctrines d’emploi des troupes radicalement différentes du côté soviétique et la nécessité de faire oublier la période 1939-1941 durant laquelle l’URSS avait été alliée au régime nazi. Pour cela, il fallait des martyrs dont n’avaient nul besoin les Américains.

Ainsi l’opération Overlord est-elle très bavarde finalement, pour qui sait en lire les enseignements. Au plan militaire, elle constitue une gigantesque machinerie d’une extraordinaire complexité et mettant en œuvre des centaines de milliers d’hommes et des matériels nombreux, couteux et sophistiqués. Elle révèle aussi le cheminement précautionneux des dirigeants militaires et politiques des démocraties anglo-américaines engageant leurs citoyens en essayant de les épargner le plus possible. Elle montre toute la complexité d’opérations qui englobent non seulement des opérations de renseignement, de déchiffrement des codes de l’ennemi, des pratiques de déception et d’intoxication de ce même ennemi et d’énormes productions de guerre.

À ce titre, l’opération Overlord peut être interprétée comme la mise en place dans la sphère guerrière d’une société de consommation militaire qui préfigure la société de consommation civile des « trente glorieuses ».

Pour aller plus loin :

  • Beevor, Anthony, D-Day et la bataille de Normandie, Paris, Calmann-Levy, 2009.
  • Cochet, François, « Overlord, prémice de la société de consommation ? », dans Jean-Luc Leleu (dir.), Le débarquement. De l’événement à l’épopée, Rennes, PUR, 2018, p. 213-225.
  • Muracciole, Jean-François, Quand de Gaulle Libère Paris, juin-août 1944. Récit d’une prise de pouvoir, Paris, Odile Jacob, 2024.
  • Wieviorka, Olivier, Histoire du débarquement en Normandie, des origines à la Libération de Paris, Paris, Seuil, 2007.

François Cochet

François Cochet est professeur émérite d’histoire contemporaine de l’université de Lorraine-Metz. Il est spécialiste des guerres et de l’expérience combattante (XIXᵉ-XXIᵉ siècles) ainsi que des questions mémorielles des conflits contemporains. Il préside le conseil scientifique du Mémorial de Verdun et collabore régulièrement avec le musée de la Grande Guerre de Meaux. Il est l’auteur de plusieurs dizaines d’ouvrages personnels ou en direction, dont 1914-1918, fin d’un monde, début d’un siècle, Paris, Perrin, 2014 et 2017 (prix Louis Marin de l’Institut) et Georges Catroux, un militaire bien diplomate, Perrin/Pierre de Taillac, 2025.

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