Incompressible peine
La petite fille aux yeux immenses qui traversait la révolution islamique, la guerre, l’exil et les contradictions d’un pays que le monde zieutait sans rien y comprendre, est partie. Sa bande dessinée Persepolis, devenue un phénomène mondial, en revanche appartient désormais au patrimoine éternel.
Pour nous, Iraniens contraints à l’exil, Persepolis fut bien plus qu’un succès littéraire.ou cinématographique. Il fut une réparation. Marjane Satrapi, à coups de traits, de mots et de bulles, nous a soignés, elle nous a pansés.
Il est sans doute difficile pour ceux qui sont nés après les années 2000 de comprendre ce qu’a été l’exil iranien des années 1980 et 1990.
Nous portions un fardeau géant qui cassait les reins et le cœur. Dedans, un entassement d’événements affreux : une guerre, une révolution, un arrachement à la racine, la perte de nos repères, de notre langue, de notre maison et l’éclatement de nos familles qui allait porter le nom cruel et élégant de « diaspora ». L’exil, hélas, ne se cantonne pas aux déplacements géographiques et aux mouvements. Il reste aussi, là, tapi dans l’ombre intérieure, au creux de la poitrine. Il vous déguste en prenant son temps.
Pendant des décennies, tchadors et turbans nous ont confisqué notre image.
La République islamique avait fini par occuper tout l’espace. Aux yeux du monde, elle semblait être devenue l’Iran lui-même. Et c’est là que Marjane Satrapi a accompli quelque chose qui relève du miracle. Trait après trait, page après page, elle a gommé la honte et redessiné les contours de notre dignité.
Après 1979, l’Iran n’était plus raconté par ses poètes, ses artistes, ses philosophes ou son histoire millénaire. Il était résumé à des slogans, à des prises d’otages, à des barbes, aux tchadors et foulards, à ses capacités de nuisance et à des négociations diplomatiques.
Avec Persepolis, le monde a soudain découvert des Iraniens drôles, cultivés, irrévérencieux, tendres, complexes. Des êtres humains. Pour la première fois depuis longtemps, nous n’étions plus seulement associés à une révolution ou à un régime. Nous redevenions les héritiers d’une histoire, et d’une culture sensible à la beauté.
Il faut dire qu’avant l’arrivée des œuvres de Marjane Satrapi dans les bacs et les salles obscures, nous n’étions plus que les représentants involontaires d’un régime que nous avions fui et, pour certains, combattu.
On raconte souvent que les diasporas se constituent progressivement en communauté, puis se serrent les coudes. Chez les Iraniens de cette époque, c’était l’inverse. On s’évitait.
Cela produisait parfois des scènes étranges. Absurdes.
Dès que l’on se croisait dans une rue, que l’on reconnaissait un visage iranien ou un accent, on prenait la tangente. Discrètement, l’un baissait les yeux et l’autre changeait de trottoir.
Parce que la politesse commande de s’enquérir de l’état de l’autre.
Et lorsqu’on est atteint de peine chronique, le mensonge courtois qui consiste à répondre « Je vais bien » exige une énergie quasi héroïque.
Le silence, c’est le respect de la douleur pudique de l’autre.
Sous ses coups de crayons, le regard des autres a changé. La fierté perse a refait surface.
Pour cela, une génération entière lui doit une infinie gratitude.
Mais comment peut-on mourir de tristesse ?
La réponse réside dans sa bande dessinée Poulet aux prunes.
Dans ce récit inspiré de son grand-oncle, un musicien décide de se laisser mourir après la destruction de son instrument. On lui propose d’en acheter un autre, d’en essayer d’autres mais rien n’y fait. Il refuse. Parce qu’il sait que ce qu’il a perdu ne peut être remplacé. Alors il s’allonge et attend la mort. L’œuvre raconte ces amours uniques dont on ne guérit jamais vraiment.
Depuis la disparition de son mari, le producteur Mattias Ripa, survenue en 2025, Marjane Satrapi portait une tristesse immense. Comme le musicien de Poulet aux prunes, elle savait qu’il n’y avait aucune date d’expiration collée à sa peine.
Et tandis qu’elle luttait avec ses blessures intimes, l’Iran continuait d’en accumuler d’autres.
Quarante-sept ans après la révolution islamique, le peuple iranien paie encore le prix de sa soif de liberté.
Les massacres des 8 et 9 janvier, perpétrés par la République islamique contre des Iraniens qui ne réclamaient rien d’autre que le droit de vivre libres, sont venus rappeler une vérité que le monde préfère souvent oublier : la violence de ce régime n’appartient pas au passé. Elle continue de s’exercer, méthodiquement, contre son propre peuple et nous tue à petits feux.
Depuis des décennies, les gouvernements occidentaux affirment soutenir le peuple iranien tout en composant avec ceux qui l’oppriment.
Comme si la dignité de quatre-vingt-dix millions d’êtres humains pouvait être suspendue aux impératifs de la géopolitique ou ajournée par quelques compliments. « Bravo vous êtes un peuple très courageux! »
Marjane Satrapi aura passé sa vie à combattre cette réduction.
Le monde retiendra, à l’évocation de son nom, la dessinatrice hors pair qui a raconté l’Iran.
Les Iraniens, eux, se souviendront de la femme qui leur a rendu la faculté de se dresser et de se redresser et qui tient en un mouvement de quelques centimètres à peine : détacher le menton du cou et enfin relever la tête.
« Oui, oui, nous sommes d’origine iranienne.»
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