À la suite de l’intervention de Dominique Blanc, sociétaire de la Comédie-Française et figure majeure du théâtre français, dans L’émission La Grande Librairie diffusée sur France 5 le 20 mai 2026, où l’actrice a choisi de parler de Gaza « droit dans les yeux » et d’évoquer la notion de « génocide », cette lettre ouverte interroge les mécanismes psychologiques, idéologiques et mémoriels qui façonnent aujourd’hui notre rapport aux conflits et aux victimes. En s’appuyant sur l’expérience historique iranienne et sur une réflexion autour des émotions collectives. Ce texte rappelle combien il demeure essentiel de préserver le discernement sans jamais nier la souffrance humaine. Une invitation à prendre conscience de nos angles morts moraux et de ces émotions « hors-sol » qui, détachées de la complexité du réel, finissent parfois par obscurcir notre regard.

Madame Dominique Blanc,

Comme vous, j’aime les mots. Comme vous, je crois que leur étymologie porte parfois une mémoire profonde des peuples et des civilisations.

Vous évoquez la racine grecque du mot « génocide », génos : la naissance, l’origine, le peuple. Permettez-moi alors de vous rappeler qu’en réalité cette racine traverse de nombreuses langues indo-européennes, notamment le persan. Ainsi, Zan, prononcé Jin par les Kurdes, signifie « femme », et l’on retrouve cette racine dans Zendegui, qui signifie « la vie », prononcé Zandagui par nos amis afghans parlant le persan dari.

Ce lien n’est pas anodin.

Il dit quelque chose d’essentiel : la femme est porteuse de vie ; à l’inverse même du « cide ».

Vous affirmez qu’il y a génocide. Voilà précisément l’endroit où il m’est si difficile d’entendre votre discours se perdre dans cette rhétorique émotionnelle devenue une évidence morale, sans nul besoin de démonstration ni de controverse, où l’émotion semble avoir définitivement remplacé le discernement.

Non pas parce que la souffrance des Palestiniens ne mérite ni compassion ni solidarité, elle les mérite pleinement, mais parce que j’ai déjà vu, dans l’histoire de mon propre pays, ce que produit cette fascination émotionnelle et sans nuance pour des récits révolutionnaires et religieux.

J’ai le souvenir très précis du même type d’enthousiasme à l’égard de la cause palestinienne en 1978-1979, porté alors par une partie des intellectuels iraniens et occidentaux fascinés par Ruhollah Khomeini. Beaucoup voyaient dans la révolution iranienne une forme de spiritualité politique capable de régénérer un Occident qu’ils jugeaient vide et décadent, alors même qu’ils n’avaient souvent jamais lu une ligne des écrits de Khomeini ni pris la mesure de la violence idéologique portée par ce mollah.

Les liens entre ces deux mouvements étaient d’ailleurs déjà évidents : même culte du sacrifice, même fascination pour la mort héroïsée, même rejet de l’Occident libéral, et même capacité à transformer une cause politique en absolu idéologique.

Une violence que certains intellectuels ont contribué à romantiser à travers leurs articles dans Le Monde, Der Spiegel ou encore le Corriere della Sera.

Personne n’a pris le temps de lire et de vérifier avant de proclamer avec certitude.

Et l’histoire a montré ce que cette euphorie révolutionnaire a produit : une théocratie brutale, des milliers d’exécutions, des libertés détruites, des générations de femmes sacrifiées depuis 47 ans.

LE STRABISME DES ÉMOTIONS HORS-SOL

Comme vous, une partie importante de mon travail consiste à distinguer les émotions profondément ancrées dans l’expérience et le vécu, celles qui traversent le corps, la mémoire et la complexité humaine, des émotions produites et entretenues à la surface et sans profondeur.

Car au théâtre aussi, il existe cette différence : il y a des émotions habitées, incarnées, traversées par un souffle vivant, et d’autres qui restent suspendues dans la rhétorique, déconnectées du réel tout en donnant pourtant l’illusion de la profondeur ; ce que j’appelle des émotions « hors sol ».

Lorsqu’elles se détachent ainsi du réel, ces dynamiques émotionnelles deviennent particulièrement faciles à instrumentaliser : elles produisent une adhésion immédiate où la nuance, le doute et la contradiction finissent souvent par devenir suspects.

C’est précisément ce type de mécanisme que je vois aujourd’hui émerger dans l’espace public : des émotions collectives « hors-sol », déconnectées de la complexité du réel et nourries par des slogans, des récits identitaires et des appartenances idéologiques.

Nous savons par la science à quel point le biais de confirmation émotionnel pousse chacun à ne retenir que les informations venant nourrir l’émotion déjà présente, tandis que la cognition motivée transforme progressivement le raisonnement en outil de préservation d’une identité morale ou idéologique plutôt qu’en recherche sincère de vérité.

Le plus inquiétant est que ces émotions finissent par devenir presque imperméables au réel : les contradictions n’ont plus d’effet, les faits gênants disparaissent, certaines victimes deviennent visibles tandis que d’autres s’effacent du champ moral.

L’histoire intellectuelle du XXᵉ siècle nous a déjà montré ce phénomène : des intellectuels pouvaient connaître les goulags soviétiques sans que cela ne brise réellement leur fascination pour Joseph Staline.

C’est très proche de ce que Gustave Le Bon décrivait dans La psychologie des foules : des émotions collectives mimétiques, virales, qui finissent par remplacer le discernement individuel.

Hélas, je retrouve aujourd’hui souvent cette même mécanique psychologique à l’œuvre lorsque je vois des personnes parler du Moyen-Orient.

Voilà pourquoi le maître soufi Rumi disait ceci pour nous inviter à un regard ancré dans la vie et le vécu plutôt que dans les récits :

ما برون را ننگریم و قال را

ما درون را بنگریم و حال را

Ne regardons pas les apparences ni les paroles ; regardons l’intérieur et l’état véritable de ce qui est.

Molana Jalâl ad-Dîn Rûmî Balkhî (1207–1273), connu en Occident sous le nom de Rûmî, poète mystique persan du XIIIᵉ siècle, extrait du Masnavi-ye Ma’navi (Le Livre du dedans / Mathnawi).

Un conseil d’une étonnante modernité pour ne pas se laisser emporter par les émotions « hors-sol » et les séductions de la rhétorique émotionnelle.

L’AVEUGLEMENT MORAL : CE QUE L’IRAN A PERDU EN CESSANT DE VOIR

Albert Camus écrivait :

Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde.

Lorsque les émotions hors-sol prennent définitivement le pas sur le discernement, les sociétés commencent souvent par perdre quelque chose d’essentiel : leur capacité à voir, à nommer le réel et à agir en conséquence.

Cela fut le point de basculement tragique de notre histoire. Car, avant de perdre ses libertés, une société commence souvent par perdre sa capacité à voir clairement et à nommer lucidement ce qui la menace. L’Iran pré-révolutionnaire n’était pas une démocratie parfaite. Mais les femmes y possédaient des droits, des libertés et des perspectives que la République islamique a méthodiquement détruits.

En quelques années, elles furent réduites au statut de citoyennes de seconde zone : leur témoignage juridique ne valant que la moitié de celui d’un homme, leur autonomie placée sous tutelle masculine, leurs droits familiaux amputés au nom d’une vision mortifère.

Ce que beaucoup ignorent encore aujourd’hui, c’est que l’Iran des années 1960 et 1970 investissait massivement dans l’éducation, la culture, la santé, la préservation de la nature et la modernisation du pays.

Des initiatives comme le Sepah-e Danesh, « l’Armée du savoir », avaient été créées pour lutter contre l’analphabétisme et démocratiser l’accès à l’éducation, à l’art et à la culture jusque dans les campagnes les plus reculées.

Rien n’était parfait. Mais les ressources du pays servaient à construire des écoles, des universités, des musées et des infrastructures, non à financer des milices, exporter le fanatisme religieux ou nourrir des conflits permanents dans toute la région.

Pourtant, une partie des intellectuels occidentaux et iraniens préféra fantasmer une révolution prétendument spirituelle et émancipatrice. Peu nombreux furent ceux qui rappelèrent que, quinze ans avant 1979 déjà, les partisans de Khomeyni attaquaient violemment femmes et hommes dans les rues pour protester contre les réformes accordant davantage de droits aux Iraniennes.

Cela est allé très loin : Homa Nategh, professeure à l’université et membre du groupe terroriste des Fedayin du peuple, a pris la parole pour dire qu’elle préfère avoir une couverture sur la tête plutôt que l’impérialisme américain en Iran.

J’ai pu vivre avec ma peau et mon sang cette réalité où des femmes qui avaient été libres ont fantasmé leur geôle comme une liberté.

J’ai pu constater comment la romantisation des idéologies de mort au nom d’une émotion spectaculaire participe aujourd’hui encore à ce malheur.

Voilà pourquoi j’ai tant de mal à entendre certains discours idéaliser Gaza sans jamais interroger le sort réservé aux femmes dans les sociétés dominées par des logiques sacrificielles.

Que pensez-vous, Madame Blanc, de la condition féminine lorsque les idéologies politiques et religieuses finissent par faire du sacrifice des fils une valeur collective presque sacrée ?

Car lorsque la mort devient horizon moral, n’est-ce pas déjà une forme de « cide » infligée au vivant lui-même ?

Lorsque le sacrifice devient un idéal, que reste-t-il alors de cette racine commune entre la femme et la vie que portent encore les mots Zan et Zendegi ?

J’espère au contraire que les femmes gazaouies pourront un jour donner naissance à des enfants promis à la vie, et non au sacrifice permanent.

J’ai aussi honte pour ceux qui ne voient ni les corps mutilés du 7 octobre en Israël, ni ceux des femmes iraniennes les 8 et 9 janvier en Iran par les IRGC, avec des violences innommables et l’ablation de l’utérus pour effacer les traces des crimes commis contre elles.

En écrivant ces mots, je ne peux m’empêcher de constater l’ampleur de certaines simplifications et de certains aveuglements moraux.

CE QUE LE DISCERNEMENT DOIT À LA MÉMOIRE

Aussi, lorsque vous parlez des morts palestiniens, la question n’est pas de nier une tragédie humaine, mais de comprendre pourquoi certaines douleurs deviennent centrales tandis que d’autres disparaissent presque entièrement du champ moral.

Pourquoi tant de silences, alors, sur les corps mutilés du 7 octobre en Israël, mais aussi sur les massacres des 8 et 9 janvier en Iran, qui ont coûté la vie à des dizaines de milliers de personnes en deux jours, sur les exécutions quotidiennes et sur les crimes de la République islamique qui, depuis près d’un demi-siècle, ensanglantent l’Iran et bien au-delà ?

Je regarde avec effroi cette hiérarchie implicite des souffrances, cette sélectivité morale qui rend certaines victimes immédiatement visibles tandis que d’autres deviennent presque inconvenantes à évoquer.

J’entends dans votre texte :

« La civilisation humaine perd conscience. »

Mais précisément : une civilisation perd conscience lorsqu’elle cesse d’observer finement et de penser, lorsqu’elle remplace la complexité du réel par des récits émotionnels simplifiés, lorsqu’elle transforme l’indignation en religion moralisatrice.

Les Iraniennes ont déjà vécu ce moment où l’émotion collective générée par des manipulations monstrueuses empêchait toute lucidité.

Ainsi, presque aucune protestation ne s’est élevée contre les exécutions sommaires menées par l’équipe de l’ayatollah Khomeyni et les différents groupes terroristes après 1979.

Nous savons ce que coûte le romantisme révolutionnaire lorsqu’il s’aveugle sur les idéologies de mort.

Voilà pourquoi certaines paroles réveillent chez nous non seulement de la colère, mais une mémoire tragique.

Le discernement n’est plus un luxe intellectuel. C’est une nécessité morale.

Ainsi, une parole se voulant la voix de dénonciation d’un “génocide” par procuration, sans interroger ni les sources d’information, ni la complexité, ni les origines mortifères des violences, finit par perdre son sens moral.

POUR ALLER PLUS LOIN

À celles et ceux qui souhaitent comprendre les mécanismes idéologiques et psychologiques évoqués ici :

• La Pieuvre de Téhéran : L’enquête sur les espions et les agents d’influence iraniens en Europe et aux États-Unis / Emmanuel Joseph Razavi & Jean-Marie Montali (LES ÉDITIONS DU CERF)

• Pourquoi les intellectuels se trompent / Samuel Fitoussi (Éditions de l’Observatoire)

• Le Gouvernement islamique : écrits et discours / Ruhollah Khomeini (@Albouraq Éditions / éditions diverses selon les traductions)

• Psychologie des foules / Gustave Le Bon (@Presses universitaires de France – PUF / éditions diverses)

• Le Voile de Téhéran — Parinoush Saniee (Éditions Robert Laffont)

• Les Identités meurtrières — Amin Maalouf (Grasset).

Par Marjan Abadie Psychothérapeute, autrice, fondatrice du protocole Mindful Art®, superviseure MBCT et cofondatrice du CYRUS Collective, un cercle de dialogue stratégique œuvrant pour le développement, la stabilité et une paix durable au Moyen-Orient.

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