Depuis plusieurs mois, les alertes se multiplient sur l’état du patrimoine religieux français. Églises vandalisées, chapelles abandonnées, cimetières profanés : les atteintes à notre héritage matériel suscitent enfin l’émotion qu’elles méritent. La sénatrice Valérie Boyer appelle à juste titre à un sursaut national. Mais un autre patrimoine, moins visible parce qu’il demeure vivant, est lui aussi fragilisé : celui du vin.

Car le vin n’est pas seulement une boisson. Il est un paysage, une histoire, un savoir-faire, une mémoire collective. Il est une part de ce que la France a été, de ce qu’elle est encore et de ce qu’elle pourrait cesser d’être si nous continuons à le considérer avec gêne, voire avec mépris.

La vigne a façonné la France bien avant la naissance de l’État moderne. Des générations de moines bénédictins et cisterciens ont défriché les coteaux, bâti les terrasses, sélectionné les cépages, perfectionné les méthodes de vinification. Du Jura à la Champagne, de la vallée du Rhône au Languedoc, ils ont sculpté les paysages que des millions de touristes admirent aujourd’hui. Les climats bourguignons inscrits au patrimoine mondial ne sont pas seulement un exploit agricole : ils sont l’aboutissement de siècles de travail patient, d’observation et de transmission.

Le vin est également indissociable de l’histoire spirituelle de l’Europe. Il occupe une place centrale dans le judaïsme comme dans le christianisme. Il accompagne le shabbat, les fêtes, les bénédictions. Il devient, dans l’eucharistie, le signe même de l’alliance entre Dieu et les hommes. Même dans l’islam, souvent présenté de manière monolithique, l’histoire est plus complexe. Les grands poètes soufis ont fréquemment utilisé l’ivresse comme métaphore de l’union mystique. Le vin y symbolisait parfois l’abandon de soi devant le divin.

Or, depuis plusieurs années, le regard porté sur le vin change. La baisse de sa consommation résulte évidemment de phénomènes multiples : évolution des modes de vie, urbanisation, préoccupations sanitaires, nouvelles habitudes de loisirs. Mais un autre facteur demeure souvent absent du débat public : la progression d’un discours rigoriste qui tend à présenter toute consommation d’alcool comme moralement suspecte et culturellement condamnable.

Il faut être clair : chacun est libre de boire ou de ne pas boire. Cette liberté est l’un des fondements de notre société. Beaucoup de Français de culture musulmane ne consomment pas d’alcool et personne ne songe à le leur reprocher. Beaucoup d’autres en consomment occasionnellement. Des milliers travaillent dans la viticulture, la restauration ou l’hôtellerie. Les cafés kabyles font partie depuis longtemps du paysage social français. La réalité du pays est celle du brassage, de la coexistence et de la diversité des pratiques.

Ce qui devient problématique, en revanche, c’est lorsque certains prétendent transformer un choix personnel en norme collective et présentent les symboles culturels français comme autant d’instruments d’exclusion. Nul n’est obligé de boire du vin, pas plus qu’il n’est obligé de manger du porc, d’assister à une messe ou de participer à une fête traditionnelle. Mais considérer que la simple existence de ces pratiques constituerait une agression revient à nier ce qu’est une civilisation : un héritage commun que chacun est libre d’adopter, de critiquer ou d’ignorer, mais non d’effacer.

La France demeure l’une des premières destinations touristiques au monde. Sa gastronomie participe largement à son rayonnement. Ses chefs sont célébrés sur tous les continents. Ses grands crus s’échangent à des prix qui témoignent autant de leur rareté que de leur prestige. Certaines bouteilles sont même devenues des placements recherchés par les collectionneurs internationaux. Derrière ces succès se trouvent des centaines de milliers d’emplois : vignerons, tonneliers, pépiniéristes, cavistes, restaurateurs, transporteurs, sommeliers, exportateurs.

Pourtant, un discours de dénigrement s’installe progressivement. Le vin, le fromage, la ruralité, l’agriculture deviennent parfois les symboles d’une France prétendument ringarde, provinciale ou dépassée. Je repense souvent à cette polémique où l’on expliquait que la gastronomie française ne pouvait être réduite au vin et au fromage puisque les Français mangent désormais des sushis. Certes. Mais il n’existe pas en France une filière économique, agricole, paysagère, culturelle et patrimoniale du sushi comparable à celle du vin. Confondre une mode culinaire avec un héritage millénaire relève d’une étrange amnésie.

Cette condescendance frappe d’ailleurs souvent les mêmes catégories : les agriculteurs, les éleveurs, les vignerons, les habitants des campagnes. Ceux qui entretiennent les paysages que d’autres photographient le week-end. Ceux qui préservent les terroirs dont l’existence paraît évidente à ceux qui n’ont jamais taillé une vigne ni travaillé une terre. Ceux qui produisent ce que les citadins consomment quotidiennement tout en leur reprochant parfois d’exister.

La France possède pourtant cette singularité admirable : être simultanément populaire et raffinée, paysanne et savante, conviviale et sophistiquée. Le vin en est l’une des expressions les plus accomplies. Il est à la fois le verre partagé lors d’un repas familial et le sujet d’études infinies sur les terroirs, les cépages, les millésimes et les méthodes de vinification.

Je viens moi-même d’un milieu où l’on buvait peu de vin. Je me souviens de mon embarras devant les conversations savantes chez les cavistes ou lors de certains dîners. Puis j’ai découvert un univers de savoirs, de gestes, de paysages et de traditions. Comme toute culture, celle du vin s’apprend. On peut l’aimer ou non. Mais elle mérite le respect.

Car le vin n’est pas seulement un produit de consommation. Il est une archive vivante ; la mémoire du territoire. Une forme de sacré, au sens où il relie les générations entre elles (c’est l’étymologie de religio) et rappelle que certaines œuvres humaines nécessitent du temps, de la patience et de l’humilité.

Lorsque nous laissons se déliter ce patrimoine immatériel, nous commettons finalement la même erreur que lorsque nous abandonnons nos églises, nos chapelles ou nos monuments. Nous oublions que l’héritage ne survit que si chaque génération accepte d’en devenir la dépositaire.

Le vin n’est pas un obstacle à l’intégration. Il n’est pas un marqueur d’exclusion. C’est une invitation. Libre à chacun de l’accepter ou non. Mais cessons de présenter comme oppressif ce qui constitue l’une des plus belles expressions de notre histoire collective.

À force de considérer nos traditions comme des fautes, nous finirions par croire que la France elle-même doit s’excuser d’exister. Et ce serait sans doute la plus grave des intoxications.

Charlotte Touati, historienne et vigneronne

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