La quarantaine actuelle de candidats putatifs à la présidentielle, désignés, déclarés, se réservant ou se préparant et tenant à le faire savoir, publiant livres et interviews d’un intérêt variable, témoigne d’un profond dérèglement de notre système partisan : son émiettement, son renoncement aux primaires, sa distance avec l’opinion, livrent la précampagne à une foire à la candidature, qui ne fait que renforcer J. L. Mélenchon et le RN.

Dans le monde de la bipolarisation gauche/droite, tout était (presque) simple, et un présidentiable répondait à un cahier des charges relativement précis : notoriété (élevée), popularité (au moins dans son camp), expérience (vérifiée) et compétence (présumée). Soutien enfin incontournable d’un « grand » parti, qui apportait logistique militante, argent et base électorale minimum, pour pouvoir espérer une qualification pour le 2ᵉ tour.

Dans le monde de la tripolarisation et après le macronisme, tout est devenu compliqué : les partis s’émiettent en une multitude de ce qui était jadis des courants, le système des primaires s’est épuisé ou bien est devenu impraticable, et l’impact d’un présumé candidat dans l’opinion est même devenu presque secondaire.

Les partis s’émiettent et perdent en autorité comme en base électorale de départ. Pas moins de trois partis se partagent ainsi les restes du macronisme, et chacun a son présumé « présidentiable. On ne doit qu’aux électeurs de Pau de ne pas retrouver F. Bayrou sur la ligne de départ, en sus d’Édouard Philippe et Gabriel Attal. De même à gauche où PC, écologistes et socialistes ne renoncent pas d’avance à leur candidature respective.

Dans le même temps, le système des primaires a épuisé ses charmes et même ses possibilités. La première primaire quasi ouverte eut lieu en 2006 au PS, que S. Royal remporta ; la dernière en 2021 chez les Républicains, gagnée par V. Pécresse. Les résultats de ces primaires ont été jugés pour le moins ambivalents, ne produisant pas toujours le candidat le plus efficace, n’empêchant pas les dissidences ni les trahisons. Surtout, pour avoir un sens cette année dans un paysage si émietté, les primaires devaient réunir plusieurs partis d’un même bloc pour se rassembler derrière un candidat unique. À gauche, le processus a échoué entre PS, PC et écologistes, par refus viscéral de nombre de socialistes qui craignaient le piège – celui de la perdre, par une poussée de radicalité. À droite, la primaire a été refusée par les adhérents LR, qui ont préféré désigner B. Retailleau candidat, sans empêcher la dissidence de D. Lisnard ni les arrière-pensées de quelques autres. Au centre, il n’en a même pas été question entre Modem, Renaissance et Horizons ! Ce qui dit assez le délitement du bloc central, sur lequel son fondateur, E. Macron, semble avoir renoncé à peser – cas sans précédent d’un président en fin de mandat, conséquence de la dissolution solitaire décidée en juin 2024.

Enfin, la question du soutien dans l’opinion ne semble plus tourmenter outre mesure les apprentis candidats. Il est vrai que lorsque les moins impopulaires d’entre eux (Bardella par exemple) plafonnent à 35/40 % de soutien, quand aucun n’atteint ou dépasse les 50 % de popularité, chacun peut s’imaginer avoir une chance : dans la nuit des sondages, tous les chats sont gris et peuvent croire à l’aube soudaine d’une popularité possible…

Illusion renforcée par une analyse erronée et dangereuse de la percée d’E. Macron en 2016/2017, qui perdure dans la classe politique et médiatique, dix ans après : « Macron a gagné alors que personne ne le connaissait, 6 mois avant », entend-on si souvent. Grosse erreur : Macron était ministre depuis 2014, plus de deux ans avant, le plus médiatisé des ministres par les débats sur la loi dite Macron et sur la loi travail, et le plus populaire des ministres. E. Macron n’est donc pas du tout « sorti de nulle part » en 2016, même s’il est vrai qu’il ne disposait pas du soutien d’un parti. Sa relation aux Français était en cours de construction. Mais cette analyse erronée ouvre des perspectives à bien des personnalités dont la notoriété ne dépasse guère en réalité celle d’un secrétaire d’État.

Division de la gauche non mélenchoniste, division du bloc central, faiblesse des Républicains : il est évident que le vieux système politique et partisan, celui des partis dits de gouvernement, émietté comme jamais, produit des candidatures qui s’affaiblissent en se multipliant et favorise en revanche celles des rares partis encore monolithiques et organisés : la France insoumise et surtout le RN. Leurs candidats apparaissent par contraste plus crédibles et fiables dans leur démarche. Les intentions de vote d’aujourd’hui reflètent ces forces et faiblesses, sans guère dire plus de choses pour la suite.

Souhaitons que le tableau s’éclaircisse à l’automne : ces candidats multiples ont comme entériné qu’à défaut de partis puissants et de primaires possibles, ce seront les intentions de vote qui les départageront Une grande primaire à ciel ouvert, arbitrée par les vents sondagiers, est en réalité organisée sans le dire, puisque notre système partisan n’a plus la force ou la légitimité d’organiser lui-même la sélection.

Mais attention à ce que cette profusion ne fasse pas trop baisser l’intérêt pour la précampagne et ne décourage pas ceux, nombreux, qui aimeraient avoir un autre choix que JL Mélenchon ou J. Bardella – à moins que ce soit M. Le Pen.


Philippe Guibert

Philippe Guibert est consultant, enseignant et chroniqueur TV. Il a publié en 2024 Gulliver Enchainé, le déclin du chef politique en France (Cerf). Il a été directeur du service d information du gouvernement (SIG) et directeur de la communication dans diverses structures publiques. Il a dirigé la rédaction de la revue Medium de Régis Debray.

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