Ces quelques lignes privilégient un évènement récent ayant défrayé la chronique universitaire de Lyon : l’affaire Théry (2). Beaucoup d’autres exemples auraient pu illustrer la dérive des institutions académiques et de la gauche intellectuelle. Pensons, en effet, aux affaires Gougenheim, Chaambi, Beauvallet ou Balanche… Ces évènements, impensables dans les années 80, constituent des symptômes qui devraient être intégrés dans le cadre d’une enquête globale sur l’état de l’université. Trop longtemps, ces dérives ont été niées ou relativisées pour des raisons idéologiques ou tenant à une lâcheté bien humaine. Autrefois, les anomalies étaient combattues et n’étaient pas durables ; qu’on se souvienne simplement de l’affaire Faurisson ! Si les digues de la morale la plus élémentaire se fissurent, il est possible, néanmoins, de réfléchir à un changement permettant de retrouver quelque décence.
Comment un spécialiste de l’Inquisition devint inquisiteur
Pendant que la France s’enflammait à propos du qualificatif de « génocide » relatif à la guerre menée par Israël à Gaza, Julien Théry, un professeur d’études médiévales qui ne cache pas son soutien à la France insoumise (3), dressa une liste de « 20 génocidaires à boycotter en toutes circonstances ». Aller jusqu’à dresser une liste de proscription de criminels ultra ne peut qu’inciter des militants (souvent survoltés) à l’agression, verbale ou physique, voire homicide, surtout quand une telle liste émane d’un homme investi d’une autorité académique ! Pareille façon de faire évoque les « heures les plus sombres de notre histoire », mantra du milieu de Théry… Ce médiéviste rejoint ainsi la cohorte des mauvais maîtres qui sévirent en Italie dans les tristes années 1960-70, ces trop fameuses années de plomb ; un exemple connu est Antonio Negri. Précisons que cette liste renvoyait à une lettre de personnalités désirant mettre des conditions à la reconnaissance d’un État palestinien (4). Ce qualificatif de génocidaire apparaît aussi déplacé que troublant : la violence même de l’attaque, son caractère unilatéral et grossier, tout comme le nombre de personnalités juives concernées dans cette liste, agite le remugle de l’antisémitisme.
On peut critiquer la démarche des signataires : cette reconnaissance aurait dû avoir lieu il y a très longtemps, car c’est du sommeil de la raison que les monstres surgirent à Gaza ; il convient de ne pas oublier qu’il y a une préhistoire du 7 octobre. À cet égard, la politique coloniale, l’emprisonnement des opposants, etc., que pratique ouvertement la République populaire de Chine, ne fait pas sombrer les sectateurs de Jean-Luc Mélenchon dans la sinophobie. C’est uniquement quand des juifs sont supposés avoir commis des crimes que leur indignation se manifeste : no jews, no news pour la nouvelle gauche radicale d’Occident… La suite de l’affaire Théry ne fut nullement décevante à cet égard.
Les sophismes d’un universitaire
Il se trouve que cet appel à boycotter des « génocidaires » n’était qu’une saillie s’inscrivant dans une série : on découvrit une caricature plus ancienne véhiculée par Théry sur un réseau social et dont le contenu antisémite ne faisait aucun doute. Le spécialiste de l’Inquisition devenu inquisiteur perdit ainsi le soutien des organisations habituelles de la gauche universitaire. Il va de soi que cette assemblée, tout en abandonnant son collègue, en appelait à lutter néanmoins, toujours et encore, contre les « forces réactionnaires » : il fait bien longtemps que le ridicule ne tue plus à l’université ! En réalité, ce théoricien d’un nouveau « socialisme des imbéciles », selon le mot d’August Bebel, pouvait à bon droit se croire immunisé contre toute critique dans la mesure où il avait cru démontrer que l’antisémitisme ne pouvait pas émaner de la gauche (5) ! L’alchimiste pensait avoir trouvé la pierre philosophale consistant à pouvoir tenir des discours antisémites sans être taxé d’antisémite, ce qui est intéressant pour jouer un rôle dans une certaine gauche qu’on sait acquise aux thèses répandues par les islamistes ou les indigénistes. En addendum au texte cité, Théry renvoie explicitement à Houria Bouteldja dont on connaît, entre autres particularités, son aversion au métissage.
À vouloir briller en eaux troubles, le médiéviste s’est ainsi transformé en faux savant et a commis des paralogismes qu’il aurait évidemment dénoncés chez ses adversaires. Ce tour de force a ainsi été dénoncé très vite par des historiens du contemporain comme Michel Dreyfus (7) ou Emmanuel Debono (8), réputés pour leurs travaux sur le racisme et l’antisémitisme. Théry va donc oblitérer la longue cohorte de propos antisémites tenus par de grands tenants du socialisme originel, comme Proudhon ou Jaurès (avant l’affaire Dreyfus) et bien d’autres, sans oublier les discours furieux qui font florès depuis la répression à Gaza et l’explosion des actes antisémites. Il y a une véritable méthode de la négation qui est inquiétante. À dire vrai, rien de nouveau et on peut se souvenir des réflexions que l’on doit à Max Weber (9) sur deux dimensions qu’on ne peut pas mélanger : la science et la politique, sauf à se transformer en (faux)-prophète. Les drames totalitaires du XXᵉ siècle procèdent aussi de cette confusion. On ne peut que déplorer que la gauche du XXIᵉ siècle ne tire aucune leçon des catastrophes du siècle précédent.
Qu’on ne se méprenne pas : il ne s’agit pas ici de sombrer dans l’« envie du pénal » (Philippe Muray). Comme l’écrit Denis Collin : « On ne peut accepter que deux limites à la liberté d’expression : la diffamation et l’appel au meurtre ou à la destruction des biens. Pour ces deux cas, on possède déjà des lois. Pour le reste, la liberté d’expression devrait être totale. Les lois réprimant les propos racistes et le négationnisme sont déjà des lois ridicules et dangereuses. Une loi ne peut faire reculer le racisme et Le Pen (père) jadis, Mélenchon aujourd’hui, savent jouer avec les sous-entendus […] pour envoyer les bons clins d’œil à leur auditoire raciste » (10). Il s’agit, en réalité, de savoir à qui on a affaire, de ne pas être dupe de la « science » de certains pontifes de l’université et de démasquer l’imposture de ce nouvel « antiracisme raciste ». Ainsi, dans ces conditions, il sera possible d’apprécier à sa juste mesure la tentative de la résurrection de la Revue des Livres et des Idées qui compte, dans son comité de lancement, le professeur Théry (11). Le seul remède à ce genre de chose est un engagement actif dans ce que Jeremy Bentham appelait « tribunal de l’opinion publique » : le reste n’est que police de la pensée et effets pervers.
La liberté, une solution pour sauver l’université ?
Les principes de liberté et d’association pourraient constituer une solution partielle aux dérives de la cléricature universitaire, lesquelles sont lourdes de conséquences dans la présente société où l’appareil d’enseignement et de recherche mobilise beaucoup de ressources. Rêvons d’un système où les institutions d’enseignement supérieur recevraient des ressources publiques en fonction du nombre d’étudiants qu’elles comptent. On peut même imaginer que ces organisations garderaient leur statut étatique d’aujourd’hui, si les enseignants-chercheurs le souhaitent : mais c’est bien la possibilité de sécession, donc de libération, qui serait enfin offerte. Par ailleurs, de façon à ce que ces nouvelles institutions ne soient pas soumises à l’aliénation que la valorisation du capital implique, l’obtention de financements serait subordonnée à la nature non lucrative de ces institutions. De cette façon, les nombreux enseignants, qui ne peuvent pas protester contre des usages déraisonnables au risque de perdre leur emploi ou d’être sanctionnés dans leur carrière, pourraient fuir des lieux de déraison pour créer des lieux de connaissances et d’invention. Il va de soi que cet argent public serait dépendant de la signature d’un contrat pluriannuel incluant des contrôles de la bonne exécution des engagements pédagogiques et des recherches convenues, sans négliger des disciplines laissées en déshérence aujourd’hui et dont le caractère scientifique est indiscutable : égyptologie, assyriologie, etc.
Les principes du socialisme historique seraient ainsi respectés. Bien sûr, certains des défenseurs de l’université actuelle tonneront de la voix pour garder leurs privilèges, répétant ad nauseam, comme ils le font depuis trop longtemps, qu’ils ne font que défendre l’intérêt public. Pourtant, dans l’actuel état des choses, l’intérêt public allégué n’est que le masque de leurs intérêts privés et de leur agenda idéologique. Gageons également que l’extinction du CNRS (via des départs non renouvelés) heurterait bien des intérêts établis qui n’ont pas de justifications sérieuses. Pourtant, les sommes dédiées à l’actuel CNRS pourraient être allouées à des congés pour recherche au profit des enseignants-chercheurs bien plus largement qu’aujourd’hui. Espérons que les chercheurs de l’actuel CNRS ne seraient pas indignés par une logique égalitaire qu’ils défendent, en général, pour le reste de la société. Le programme esquissé n’est rien d’autre qu’une révolution qui rappellera à certains que la liberté ne vaut que parce qu’il y a responsabilité, sinon c’est un privilège. Révolution d’abord, dans le sens habituel d’une rupture, qui ouvre la voie à la nouveauté, mais aussi au sens étymologique d’un retour à l’origine. N’oublions pas que, contre l’enseignement sclérosé de l’Église, « L’université est née d’une rébellion » en France, au tournant du XIIᵉ siècle, comme « résultat naturel, libre et spontané du besoin de s’associer, non l’œuvre du pouvoir » (12). La royauté octroya certes privilèges et protections pendant longtemps à l’université, tout en exigeant des codifications et normalisations (inégalitaires) qui œuvrèrent progressivement à son déclin intellectuel. Ressemblance troublante avec l’évolution contemporaine… Ce processus historique est riche d’enseignements : que revienne le temps de la « curiosité désintéressée » (Thorstein Veblen) et de la liberté contre les conformismes !
Jérôme Maucourant, Professeur émérite, Jérôme Maucourant a consacré une bonne partie de sa carrière universitaire à l’étude de l’histoire des idées et des faits économiques, notamment les grands représentants de l’approche « institutionnaliste » comme Thorstein Veblen, John Commons ou Karl Polanyi. S’agissant de celui-ci, avec Michele Cangiani, il a édité un volume de textes inédits ou devenus indisponibles : Essais de Karl Polanyi, Seuil, 2008. Dernière publication : « La question laïque entre Orient et Occident », pp. 121-151, dans Fabien Schang dir., Gauche ? Droite ?, Ovadia, 2026. Site personnel : https://jerome-maucourant.com (Je remercie Véronique Tacquin, Alban Mathieu, Denis Collin et Gaël Gratet pour leur lecture de ce texte, qui ne les engage pas).
(2) https://www.lefigaro.fr/lyon/chercheur-reconnu-melenchoniste-convaincu-et-antisioniste-assume-qui-est-julien-thery-suspendu-par-l-universite-lyon-2-20251205
(3) https://www.lefigaro.fr/vox/monde/monsieur-le-president-vous-ne-pouvez-pas-reconnaitre-un-etat-palestinien-sans-conditions-prealables %5Faem%5FaL%5FRQ8VS2dbfpKGdM-5q5g
(4) « La CGT Lyon 2 et Sud Éducation Lyon 2 apprennent avec stupéfaction et consternation l’existence d’une caricature antisémite partagée par Julien Théry en 2024 sur son compte Facebook, révélée par la presse. « Malgré le soutien que nous avions apporté à ce collègue dans un précédent communiqué, cette publication concernée est abjecte et nous la dénonçons de toutes nos forces. »
Cf. https://cgt.fercsup.net/syndicats/auvergne-rhone-alpes/universite-lyon-2-o-lumiere/communiques-cgt-lyon-2/article/la-cgt-lyon-2-condamne-toutes-les-formes-de-discrimination-et-de-racisme
(5) « Antisémitisme de gauche » : la grande fake news, Hors série, le 23 octobre 2025.
(6) Houria Bouteldja, « Revendiquer un monde décolonial », Vacarme, 26 avril 2015.
(7) Qui écrit : « J. Théry ne contextualise jamais son récit, ce qui est une règle de base de l’historien (…) Mais toutes ces erreurs sont, somme toute, beaucoup moins graves que le silence de J. Théry sur l’antisémitisme apparu aux marges puis au sein de l’extrême gauche depuis le début des années 2000 ». Voir Michel Dreyfus, « L’antisémitisme à gauche existe vraiment », L’OURS (Office universitaire de recherches socialistes), n. 545, janv.-fév. 2026.
(8) L’article cité de Théry « illustre parfaitement certaines carences actuelles dans la compréhension de l’antisémitisme – et les travers d’une démarche « académo-militante » qui questionne la déontologie disciplinaire. Il ne suffit pas que l’antisémitisme ne soit pas revendiqué et assumé comme tel, par des individus ou des courants politiques, pour qu’il ne soit pas. » Voir Emmanuel Debono, « Non, l’antisémitisme de gauche n’est malheureusement pas une « fake news », le 11 novembre 2025, Conspiracy Watch.
(9) Max Weber, Le Savant et le politique, préface par Raymond Aron, 10/18, 2002.
(10) Denis Collin, « Défendre la liberté d’expression », le 21 avril 2026, La Sociale.
(11) Le courrier promotionnel de la revue s’intitule ainsi : « la revue qui manquait ». En effet, il ne manquait plus que ça ! Plus généralement, https://rdli.fr/
(12) Chantal Dupille, Les Enragés du XVᵉ siècle : les étudiants au Moyen Âge, Éditions du Cerf, 1969, p. 21 et 23.
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