Stanislas de Larminat, ingénieur agronome, diplômé d’un troisième cycle de bioéthique, auteur de nombreux essais (notamment « Climat, et si la vérité rendait libre ? » 2016), conférencier (voir ses nombreux podcasts de « réflexions durables sur l’écologie »), donnera mercredi 10 juin 2026 à 19 h 30 une conférence à l’Institut éthique et politique sur « Peur climatique et dénatalité : liens et alternatives ?« . Il se confie, en avant-première, à Christophe Eoche-Duval pour la NRP.

NRP – Un manuel de SVT pour terminales (Nathan-2020) affirme qu’avoir un enfant de moins réduit fortement l’empreinte carbone. Parallèlement, 39 % des jeunes disent craindre d’avoir des enfants à cause du climat (Lancet-2021). Confirmez-vous ce lien ? Comment réagir ?

Je réagis de deux façons : m’interroger d’abord sur l’impact des émissions humaines de CO2 sur le climat et ensuite sur la manière de rassurer ces jeunes.

J’ai débattu avec des leaders du GIEC, plus récemment avec Olivier Rey, et participé à un colloque de l’Académie pontificale des sciences en présence du président mondial du GIEC et des rédacteurs des Objectifs du développement durable à l’ONU. Jamais ne sont apportées des réponses à ces questions simples :

Comment les modèles du GIEC, limités à 150 ans d’observations, peuvent-ils expliquer les variations climatiques du dernier millénaire ? Chaud au Moyen Âge et glacial à la fin du 18ᵉ siècle ? Faut-il, comme le dit un de ses leaders, Jonathan Overpeck, « se débarrasser de la période chaude médiévale » ? Un Danois a montré (H. Svensmark-1997 et 2021) que les cycles longs du soleil (2-300 ans) agissent comme un bouclier contre les rayons cosmiques qui impactent les couches nuageuses et le climat. Pourquoi exclure les nuages des modèles du GIEC « Parce que ce serait trop compliqué ? »

Concernant les probabilités, comment le GIEC peut-il prétendre que « la probabilité d’un événement est le degré de croyance qui existe parmi nos auteurs …« ? Ils précisent : « Nos niveaux de confiance ne sont pas des statistiques ‘fréquentistes’, mais des ‘probabilités subjectives’. » Est-ce encore de la science, ou simplement « une évaluation subjective basée sur un faisceau d’indices » ?

Pourquoi le GIEC ne vulgarise-t-il pas des modèles simplifiés, de type « boîte noire », plutôt que ses « planètes virtuelles » de plus de 100 000 mailles de continents, d’océan ou d’atmosphère ? Le GIEC reconnait pourtant que « chaque parcelle de complexité ajoutée, bien que destinée à améliorer un aspect du climat simulé, introduit également de nouvelles sources d’erreurs possibles ».

Demandez à ChatGPT s’il « existe des études utilisant des statistiques objectives (fréquentistes) et non subjectives (non bayésiennes), reposant sur une identification (“boîte noire”), qui croisent des données d’observation sur environ 1000 ans et produisent une estimation de la sensibilité climatique au CO²« . La réponse tombe : « ce type d’analyse est rare dans la littérature scientifique, voire inexistant ».

Face à ce constat, je propose que les organes d’État, pilotant la recherche scientifique, allouent systématiquement, sans peser sur la situation budgétaire de la France, la moitié de leurs financements aux projets d’« équipes bleues » (couleur du consensus) et l’autre moitié à ceux d’« équipes rouges » (couleur de la controverse), règle à appliquer aux allégations environnementales les plus anxiogènes, et à celles concernant la santé, comme le cancer ou l’infertilité, qui manquent cruellement d’études épidémiologiques.

Ce serait une occasion de démontrer, paisiblement, le bien-fondé des allégations dites bleues (cause humaine du réchauffement, potentiel cancérigène des pesticides, etc.). Pour éviter que des équipes rouges ne mènent des recherches irréalistes ou polémiques, les contrats incluraient un engagement de tous à participer à des cycles de débats contradictoires sur les chaînes TV parlementaires.

Cette proposition constitue ma seconde réaction : comment rassurer les jeunes, envahis par une éco-anxiété assénée de la maternelle à l’université ? Seul le débat contradictoire leur permettrait de se forger un avis propre et de réaliser que les sujets sont plus complexes que ce qu’affirme le consensus scientifique ! Car le consensus n’est qu’un argument d’autorité ne donnant aucune autorité aux arguments. Même un incompétent peut discerner, dans un débat, les faux arguments fondés sur l’esquive, l’invective, l’extrapolation abusive, les sophismes, ou l’amalgame.

NRP – Vous avancez le concept de « paternité responsable« , on devine votre clin d’œil avec « développement durable«  ; est-ce du même ordre, et pourquoi « paternité«  seule, et non « maternité durable« , ou les deux ensemble ?

Bien sûr que la « maternité responsable«  entre dans ce concept. La mère est la première concernée dans son corps même.

Quant à la responsabilité de l’agir, on accuse d’irresponsabilité les familles nombreuses. J’aime Ivan Illich qui dit : « Je ne peux être responsable que des choses pour lesquelles je peux faire quelque chose. » Olivier Rey commente ainsi cette philosophie : « La responsabilité vis-à-vis d’une planète. … Ce n’est pas du tout à notre échelle. En revanche on est responsable du fait de se comporter vertueusement.

Alors parlons un peu des vertus de la famille ; Historiquement, elle a été un cadre efficace à de multiples points de vue :

– Elle favorisait la fidélité entre les époux ; aujourd’hui, le divorce est vu comme solution aux difficultés inévitables, et la cohabitation comme une liberté.

– Elle jouait un rôle social notamment dans l’éducation des enfants ; aujourd’hui, tout devrait être délégué à l’État, … sans fessée ni autorité et en laissant l’enfant se construire lui-même !

– La famille stabilisait la société ; aujourd’hui, l’individualisme, voire le narcissisme, conduisent à la « mort des désirs«  et à la drogue dont l’usage a un impact sur la fertilité.

– La famille tentait de contenir le désir sexuel dans un cadre ; aujourd’hui, il est amplifié par le libertinage, voire la pornographie regardée en couple.

– La famille était le fruit d’une rencontre, souvent de voisinage. Aujourd’hui, il n’y a plus ni garant ni coût social à la rupture quand 26 % des Français se connectent à un site de rencontres ; la moitié enchaîne avec une relation sexuelle ou affective (IFOP). Même en couple, la recherche d’un nouveau partenaire répond à l’idée « qu’on peut trouver quelqu’un de mieux ». L’IFOP parle de « nouveaux territoires de prostitution« , 1/4 des femmes déclarant avoir reçu une proposition de rapport sexuel contre rémunération.

– La famille était un havre de paix, malgré des tensions classiques ; aujourd’hui, la violence entre dans les familles, faute de « père«  dont l’autorité est rejetée.

– L’enfant survenait spontanément dans la famille, avec enthousiasme et insouciance. Aujourd’hui, elle est prisonnière d’un excès de prévoyance et de calcul, d’un souci d’accomplissement personnel : la carrière, les voyages, deviennent des étapes préalables. La contraception, et même l’avortement, voudrait tout maîtriser, au prix d’une désynchronisation des rythmes biologiques féminins. Madeleine Rouot, docteur en histoire des idées, insiste sur « l’immense avantage qu’il y a à ne jamais hésiter et à tout oser… la prudence excessive assèche les passions joyeuses, nourrit la méfiance et paralyse tout ce qu’il y a de vital, de gai et de grand en l’homme ».

– Dans la famille, l’enfant était un « don« , ayant des droits. Il est, aujourd’hui, un « « , un objet auquel on a droit, y compris grâce à l’aide médicale, voire à la GPA. L’enfant devient un moyen de s’accomplir en tant que parent. Relancer le « désir d’enfant« , reviendrait-il à assouvir une soif de bien-être comme n’importe quelle autre consommation ?

– Dans la famille, les rôles étaient complémentaires : l’homme avait une mission procréatrice, tirant l’enfant vers le futur, et la femme avait le rôle rassurant de la tendresse. Désormais tout est identique, sous couvert de l’idéologie du genre Imposer le choix entre travail et maternité est une violence faite aux femmes !

Qui est à l’abri de ces évolutions ? La peur écologique n’est probablement que le prétexte, avancé dans des sondages par des jeunes qui inconsciemment se donnent bonne conscience au nom du bien-être de la planète, sans réaliser qu’ils privilégient, « tous azimuts«  leur propre bien-être !

Ce prétexte est combiné à celui de la précarité économique, autre cause de la dénatalité. Mais une étude de Jonathan Fox (2018, European Journal of Population) confirme que, dans les pays développés, quand le revenu augmente, la fécondité diminue. L’INSEE (Reynaud – 2022) le dit autrement : les 10 % de femmes les plus modestes ont en moyenne plus d’enfants (≈ 2,3). Jonathan Fox montre que la tendance s’inverse chez les plus aisés. Pour l’INSEE, eux aussi ont un niveau de fécondité relativement élevé (≈ 2,0). La relation entre revenu et fécondité n’est donc pas linéaire.

Que se passe-t-il dans les 80 % restants ? Probablement un certain refus de ce qui serait une tyrannie de l’enfant, ferait ressembler la famille à une prison, et développerait une conception étriquée de la liberté : la contraception a-t-elle libéré la femme, ou l’a-t-elle soumise aux rythmes masculins ? On légifère désormais pour libérer la femme mariée du « devoir conjugal«  ! Dans tout cela la chair devient bien triste ! Cette évolution, dit Hélène Calas, « a livré l’individu à la plus exigeante des tyrannies : celle de ses propres affects ».

Il n’y aura pas de bien commun sans dire la vérité, sans aborder les vraies raisons de la dénatalité, démasquer les prétextes, et lever les tabous et les inconscients enfouis au plus profond de notre culture contemporaine !

NRP : Quelles solutions proposeriez-vous aux politiques pour inverser la tendance « No Kids », chère aux progressistes, au nom d’une certaine écologie, qui fait que l’on refuse l’idée même d’un futur avec enfants ?

Le fatalisme politique revient à justifier ce qu’il ne veut pas reconnaître. Je pense à quatre thématiques :

– L’« immigration de production« , un faux semblant : En fait, la délocalisation la rend de moins en moins utile. Parlons clair : une « immigration de consommation« , fait venir, dans nos pays, des consommateurs rendus solvables par la taxation des classes moyennes et une redistribution ruineuse !

– L’« immigration de substitution », un remplacement inefficace : Même l’ONU constate que le nombre d’actifs par retraité passera de 4,3 en 1995 à 2,2 en 2050 ; même plusieurs millions de migrants par an ne renverseraient pas la tendance : les immigrés, plus jeunes, vieillissent eux aussi et leur fécondité convergera vers la nôtre !

– La « croissance verte« , une fausse vertu : Elle se fonde sur des normes rendant obligatoires certains types de consommation sans créer d’emploi car, à budget des ménages constant, elle en détruit indirectement dans d’autres secteurs.

– La « retraite par capitalisation« , une voie risquée : les banques rêvent d’une épargne obligatoire. Mais, des prix Nobel montrent que « les marchés financiers présentent à long terme des risques importants pour des investisseurs » (Robert Shiller) et qu’elle  » n’est pas une solution automatique aux problèmes démographiques » (Peter Diamond). La première capitalisation est celle du logement des familles par les familles elles-mêmes. Par ailleurs, l’exemple de l’AGIRC montre qu’une saine gestion par répartition est possible : les partenaires sociaux savent gérer l’âge de départ à la retraite en fonction de la pyramide des âges. Que fait l’Etat pour ses fonctionnaires ?

Rien n’est fatal, et les esprits dits modérés, arguant de justes équilibres, plaidant pour le mixage de solutions partielles, contribuent en réalité à esquiver les vrais problèmes.

Dès lors, que peut faire l’homme politique ?

Bien sûr qu’il faut rétablir les aides fiscales et familiales. Mais est-ce suffisant ? L’étude de Jonathan Fox, dont je parlais, observe que « les régions économiquement dynamiques attirent des populations plus jeunes et mobiles, influençant les comportements de fécondité ».

C’est une clef essentielle : une vraie subsidiarité politique consisterait à redonner aux familles le goût d’agir et de choisir. Quand l’État multiplie les normes pour résoudre le moindre problème, il devient un « état nounou » qui déresponsabilise tout le monde, qui laisse croire que ce qui nous bride est extérieur à nous-mêmes. Trop de normes découragent d’agir par soi-même. Il faut couper le cordon ombilical qui lie le citoyen à l’État. C’est le rôle du père. Un vrai chef d’État devrait redonner confiance en l’homme, lui reconnaître le droit à l’erreur, même sur des sujets graves !

Quand l’État ne vous laisse pas choisir votre école ou votre assurance sociale, comment voulez-vous que les familles aient envie d’un enfant ? Pour relancer la natalité, le politique doit redonner aux familles le goût de choisir et de s’investir.

Il faut, parallèlement, favoriser l’esprit de solidarité, par exemple avec trois mesures :

– Obliger chacun à payer, lui-même, 8 à 9 % de son impôt sur le revenu, directement à des associations d’entraide locale à but social, ou environnemental de proximité pour redonner à chacun le souci de choisir son angle personnel de soutien au fait collectif. Cela existait en partie pour payer son ISF.

– Rétablir un service militaire universel et obligatoire qui renforce la cohésion sociale : la France a un indice de confiance sociale généralisée (WVS) très bas dans l’OCDE !

– Rendre rentable la stabilité conjugale et parentale sans pénaliser les séparations nécessaires : réduction significative d’impôt après 5 ans de vie commune, quotient conjugal renforcé avec la durée, bonus de retraite en fonction du nombre d’enfants, bonification de prêts au logement avec réduction de la dette à chaque enfant, adoption du vote familial (un bulletin par enfant mineur), …le tout rendu visible dans une loi-programme de 15 ans !

Enfin, il faut changer le ton du discours politique : parler de crise, c’est vouloir régler les défis d’aujourd’hui avec les outils d’hier. L’État doit avoir un discours qui sorte de ses enfermements, et de ce qui flatte le nombrilisme. Prenons le large ! Chaque génération a une chance folle. Nous ne sommes pas entrés dans un « monde fini » décrit par Paul Valéry. L’aventure humaine n’est pas finie.

Ne surfons pas sur un discours écologique « no kid » du passé, au nom du slogan malthusien de « limites planétaires » : nous n’avons pas encore exploré le fond des océans ; nous sommes au balbutiement de la géothermie marine, de la découverte des 80 % de la biodiversité planétaire, de l’exploitation d’algues contenant 67 % de protéines sur poids sec, etc. Et la France a le second territoire maritime mondial ! Soyons enthousiastes.

Que l’État renonce au principe de précaution, valorise l’incertitude et la prise de risque. Accueillir l’imprévu, c’est vivre intensément. Erasme disait : « La sagesse humaine n’est qu’une forme de folie. » Le confort aseptise les esprits ; il n’est plus bousculé par la vraie sagesse : le grain de folie d’avoir des enfants. La paternité responsable est une mission et non une limite. Elle est un devoir envers nous-mêmes, envers notre propre cellule parentale, envers la société, le tout, bien sûr, dans une juste hiérarchie des valeurs.

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