Par Harry Bos et Christophe de Voogd
C’est le film qui a dominé cette année la première semaine du Festival de Cannes : L’Abandon de Vincent Garenq, filmé dans le secret l’été dernier et projeté le 13 mai dernier. Il raconte les onze derniers jours de Samuel Paty jusqu’à son meurtre et sa décapitation le 16 octobre 2020 à la sortie de son collège à Conflans-Sainte-Honorine.
Porté par Antoine Reinartz – bouleversant de justesse – dans le rôle de l’enseignant assassiné et par une émouvante Emmanuelle Bercot qui incarne la principale du collège, impuissante devant l’engrenage fatal qui se met en place, le film est sorti en salle dès le lendemain de sa présentation cannoise. Salué par la plus grande partie des médias et bénéficiant d’un accueil favorable du public (déjà 170 000 entrées), L’Abandon paraît pourtant suspect à certains. S’agit-il d’un hommage mérité à un professeur exemplaire victime d’un crime atroce et une contribution nécessaire au débat sur la liberté d’expression ou bien un projet opportuniste et rempli d’arrière-pensées politiques ?
Bienveillance
L’injustice, notamment judiciaire, est le grand thème du réalisateur Vincent Garenq. Son œuvre cinématographique et télévisuelle, qui s’inspire quasiment toujours d’affaires réelles et récentes, en est tout entière imprégnée : du procès d’Outreau (Présumé coupable, 2011) à la disparition d’Agnès Leroux (Tout pour Agnès, mini-série télé, 2023), en passant par le scandale Clearstream (L’Enquête, 2015) et l’affaire du docteur Krombach (Au nom de ma fille, 2016). Dans tous ces films, on retrouve une structure dramatique similaire : un personnage qui doit affronter, dans une terrible solitude, l’injustice, souvent incarnée par l’appareil judiciaire, les médias ou l’establishment : l’huissier Alain Marécaux, accusé de viol sur enfants et d’inceste dans Présumé coupable, le journaliste d’investigation Denis Robert qui se lance tout seul dans L’Enquête (Clearstream) et se retrouve lui-même poursuivi pour diffamation, ou encore Renée Leroux, mère d’Agnès, qui cherche pendant des années à faire condamner Maurice Agnelet pour le meurtre de sa fille. Vincent Garenq filme leurs destins avec une exactitude factuelle irréprochable et avec une empathie qui lui a valu l’accusation de partialité, formulée en des termes étrangement similaires d’un film à l’autre et d’un média à l’autre.
D’un calvaire, l’autre
C’est ainsi que Présumé coupable, retraçant le calvaire judiciaire et familial d’Alain Marécaux, s’est heurté au scepticisme d’Ondine Millot de Libération pour qui, en « choisissant le point de vue de la victime […], Présumé coupable se prive d’une vraie réflexion sur une mécanique judiciaire devenue folle » (sic). La chroniqueuse judiciaire de « Libé » poursuivait dans l’aporie logique en voyant dans le film « un exercice périlleux de calque du réel qui amène souvent la caricature[1]. » Bref, à l’en croire, plus on respecte les faits, plus on les déforme…
La même critique s’est fait entendre lors de la première à Cannes de L’Abandon. Le réalisateur a pourtant pris soin de rester au plus près des faits. Inspiré par Les derniers jours de Samuel Paty de Stéphane Simon (éditions Plon, 2023), le livre-témoignage de Mickaëlle Paty, la sœur de Samuel, Le cours de monsieur Paty (Albin Michel, 2024), et nourri par le procès des complices de la tragédie, le film refuse aussi bien le sensationnalisme que le simplisme.
Réalisme, fiction et vraie tragédie
« Je n’ai jamais rêvé d’être un héros… Mais que ma vie ait un sens… Qu’elle serve à quelque chose… Que mes cours éveillent une vocation… J’avoue que j’en ai rêvé. »
C’est ainsi que débute L’Abandon. C’est Samuel Paty qui parle, à ceci près qu’il n’a jamais prononcé ces paroles. Mais en lisant la fin du livre de Mickaëlle Paty, on trouve plusieurs témoignages d’élèves qui justifient cette citation fictionnelle : Samuel Paty était un prof qui aimait ce qu’il faisait, il s’intéressait sincèrement à ses élèves, il voulait bien faire.
Et pourtant, c’est cet homme qui va payer le prix fort de sa vocation et de son engagement auprès de ses élèves. Pire encore, paradoxe fatal qui est au cœur de tout vrai dispositif tragique et qui est l’une des grandes forces – trop peu évoquée – du film, il sera la victime de ses scrupules pour ménager leur sensibilité en invitant ceux qui le souhaitaient (sans désigner quiconque) à fermer les yeux ou à sortir un moment de la salle. Ainsi lancé, le drame va se nouer en quelques jours, au sein du collège, dans les familles – et sur les réseaux sociaux.
Vincent Garenq dit être inspiré par « cette dramaturgie naturelle, ces unités de temps, de lieu et d’action. Cette impression d’un collège assiégé ». Il transforme l’école en un espace étrange où les personnages se meuvent à contre-jour, avec une lumière blanche et forte venant de l’extérieur. Ils deviennent ainsi des figures d’un théâtre d’ombres menaçant, ce qui donne un aspect fantomatique (le fantôme d’un cauchemar) à ce film par ailleurs très sobre et réaliste.
Tempête virale
Tout part du mensonge de l’élève tumultueuse Bachira, après un cours d’éducation morale et civique où ont été montrées les caricatures de Charlie Hebdo sur Mahomet. Elle prétend que Paty aurait expulsé les élèves musulmans de la classe, alors même qu’elle était absente ce jour-là. Pour le spécialiste des erreurs judiciaires qu’est le réalisateur Vincent Garenq, le mensonge est le fait générateur : le scandale d’Outreau dans Présumé coupable est ainsi né des mensonges de Myriam Badaoui et des enfants manipulés ; le réalisateur a même fait une mini-série télévisuelle au titre explicite : Le mensonge[2].
Ici, le mensonge de Bachira déclenche une tempête virale sur les réseaux sociaux. Son père, lui-même poussé par un faux imam qui est en vérité un islamiste fiché S (autre mensonge), envoie vidéo sur vidéo, déformant de plus en plus les faits (troisième mensonge) pour accabler l’enseignant. Certains collègues de Paty se désolidarisent de lui, la plupart ont peur, l’Éducation nationale et la police se réfugient dans les méandres rassurants des procédures et de la bureaucratie. On connaît la suite : un jeune Tchétchène radicalisé, passé sous les radars des services de renseignement, décide de « venger le prophète » et se lance sur le chemin de Conflans… et du crime.
Éviter l’amalgame
Mais le film ne s’arrête pas avec le meurtre de Samuel Paty : parce que le sens de sa vie s’étend au-delà de sa mort, comme annoncé dès le début de ce grand flash-back. L’ambition de Garenq est de ne pas en rester à ce terrible constat d’échec et de délivrer un message d’espoir. Cette ambition est notamment incarnée par plusieurs personnages musulmans (parents d’élèves, chauffeur de taxi) qui soutiennent Samuel Paty. De même, le dossier de presse du film donne une grande place à ceux qui sont les « méchants » à l’écran ; la comédienne Emma Boumali, qui joue Bachira, Nedjim Bouizzoul, son père dans le film, et Azize Kabouche, qui joue l’islamiste fiché S : tous se déclarent mobilisés pour la cause de Paty, tout en étant musulmans. En ce sens, malgré l’affirmation du producteur Stéphane Simon – qui est également l’auteur du livre Les derniers jours de Samuel Paty –, le film a bel et bien un dessein politique, mais au sens noble : un message de mise en garde contre un péril redoutable qui a déjà tant endeuillé la France, mais aussi un message de discernement entre des musulmans citoyens de la République et les islamistes. Car la confusion entre les uns et les autres est précisément l’un des objectifs de ce dernier.
« Opportuniste » ?
Ce pari inclusif a-t-il une chance de convaincre tout le monde ? Il y a quelques raisons d’en douter. On a vu la vidéo du youtubeur Grimkujow sortant en nœud pap de la projection à Cannes et qualifiant L’abandon de « film de merde et dangereux. » (sic). Sur le site HuffPost, un article (courageusement non signé) admet que le film « respecte scrupuleusement les faits », mais que le sortir maintenant serait « opportuniste et sensationnaliste ». Il semble que pour certains sortir un film plus de cinq ans après l’événement soit trop précoce et que montrer – très vite et de très loin – un cadavre décapité soit insoutenable : que resterait-il du cinéma contemporain à cette aune ? Au passage, le producteur-auteur Stéphane Simon en prend aussi pour son grade car il aurait travaillé pour Michel Onfray, « aujourd’hui chroniqueur pour CNews », et pour Marine Le Pen ! [3] Et Didier Péron dans Libération estime que « le film prend le risque par ailleurs de déclencher toutes sortes de récupérations, singulièrement à droite et à l’extrême droite ». [4]
Diversion rhétorique et manipulation politique
« Récupération », « stigmatisation », « extrême droite » et bien sûr « Cnews » : il ne manque à vrai dire dans ces commentaires aucun des lieux communs de la piètre rhétorique de la correction politique actuelle. Autant d’« arguments » qui sont autant de médiocres diversions, quand il ne s’agit pas de carrés mensonges sur le scénario et les personnages.
De sorte que l’on ne peut que s’inquiéter de tous ces Tartuffe exigeant que l’on cache une vérité que l’on ne saurait voir ; et de tous ces stratagèmes qui servent objectivement, en voulant les passer sous silence, les menées des islamistes ainsi que leur prétention à parler au nom de tous les Musulmans.
[1] Libération, 7 septembre 2011.
[2] Série diffusée en 2020 sur France 2, sur un prétendu viol par le maire de Vence, Christian Iacono, de son petit-fils – encore une erreur judiciaire.
[3] Huff Post, 16 mai 2026
[4] Libération, 12 mai 2026
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