Certaines œuvres cinématographiques dépassent le simple cadre culturel et récréatif. Certains films, certaines chansons ou certains textes deviennent des marqueurs politiques, civiques et même civilisationnels. Le film L’Abandon consacré à Samuel Paty, actuellement au cœur de nombreuses polémiques en France, appartient à cette catégorie. Il est un témoin. Parce qu’au-delà du cinéma, il pose une question fondamentale : la société française est-elle encore capable de défendre ceux qui transmettent la liberté de penser, parfois au prix de leur vie ?
Samuel Paty n’était ni un militant ni une figure médiatique. C’était un professeur d’histoire-géographie à Conflans-Sainte-Honorine, dans les Yvelines. Un enseignant de la République convaincu qu’apprendre à réfléchir, débattre et comprendre le monde faisait partie des missions essentielles de l’école. Le 16 octobre 2020, il a été assassiné par un islamiste radical pour avoir montré des caricatures de Mahomet dans le cadre d’un cours sur la liberté d’expression.
Depuis, les hommages officiels se sont multipliés. Mais avec le temps apparaît un autre danger : celui de l’usure mémorielle. Une partie de la société préfère désormais contourner le sujet par peur, lassitude ou calcul idéologique. Certains cherchent même à déplacer le débat pour éviter de nommer clairement ce qui s’est produit : un crime islamiste visant un professeur qui incarnait les valeurs républicaines et la transmission du savoir.
C’est précisément contre cet effacement progressif que se mobilisent aujourd’hui plusieurs artistes. Parmi eux, Kaotik 747, blogueur, rappeur et auteur atypique, qui publie une chanson hommage intitulée Samuel Paty. Lauréat du prix Edgar-Faure 2022 pour son livre Rappeur et Républicain, passé par le cinéma aux côtés de Franck Dubosc et aperçu dans la série Netflix Pax Massilia d’Olivier Marchal, l’artiste niçois développe depuis plusieurs années un univers singulier mêlant rap, littérature et défense assumée des valeurs républicaines.
La force de cette chanson réside justement dans sa sobriété. Elle ne parle ni de géopolitique ni d’idéologie abstraite. Elle raconte simplement le rôle qu’un professeur peut jouer dans la vie d’un adolescent. Un enseignant qui ne juge pas, qui transmet, qui ouvre des perspectives et redonne confiance.
« À la base, je n’étais qu’un gamin de cité,
Je ne voyais pas en moi toutes mes capacités…
Il ne m’a pas jugé, il m’a tendu la main. »
Le morceau repose sur une idée essentielle : l’école peut encore sauver des trajectoires, empêcher le déclassement et parfois offrir un horizon à ceux qui grandissent dans les quartiers les plus difficiles. Samuel Paty y apparaît comme ce que des milliers d’enseignants incarnent encore chaque jour : une figure d’autorité bienveillante et un passeur de savoir.
Puis survient la bascule tragique. L’annonce de l’attentat. Le choc. L’incompréhension. Le texte devient alors une élégie, celle d’un ancien élève confronté à la disparition brutale de celui qui représentait l’espoir et la transmission.
« Je tourne la tête, je regarde l’écran,
Le journaliste annonce un horrible attentat…
J’entends le nom de mon professeur. »
La chanson aurait pu figurer dans le film consacré à Samuel Paty. Des discussions ont existé avec l’équipe du réalisateur Vincent Garenq, selon le communiqué officiel de l’artiste, avant que le morceau ne soit finalement écarté de la bande originale. Peu importe finalement. L’œuvre existe désormais par elle-même, comme un hommage indépendant, sincère et profondément humain.
Et c’est peut-être là l’essentiel aujourd’hui : refuser le silence et l’oubli. Aller voir ce film n’est pas seulement un geste culturel. C’est aussi une manière de rappeler qu’une démocratie ne peut pas abandonner ceux qui incarnent l’école républicaine, la liberté pédagogique et la transmission du savoir.
Depuis plusieurs jours, une partie de l’extrême gauche tente déjà de transformer cette affaire en nouveau champ de bataille idéologique. Certains militants accusent le film d’alimenter l’islamophobie ou de participer à une prétendue stigmatisation des musulmans. À force de calculs électoralistes et de prudence idéologique, une partie de cette gauche finit surtout par participer à une forme d’effacement progressif de la mémoire de Samuel Paty lui-même, en refusant de regarder clairement ce que son assassinat symbolise : l’attaque d’un professeur pour ce qu’il enseignait au nom de la République.
D’autres préfèrent détourner le regard pour éviter les tensions. Mais à force d’ambiguïtés et de fatigue collective, la France finit progressivement par fragiliser ceux qui tiennent encore debout dans les salles de classe.
Or derrière le drame politique et médiatique, il reste une réalité beaucoup plus simple : des élèves ont vu leur vie changer grâce à un professeur.
« Grâce à mon prof d’histoire,
J’suis devenu le meilleur du collège. »
C’est précisément cela que rappellent ce film et cette chanson. Et c’est peut-être aussi ce qui dérange encore le plus les fanatiques : l’idée qu’un enseignant puisse émanciper par le savoir. Raison de plus pour ne pas détourner les yeux.
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