Entretien avec Florence Bergeaud-Blackler
NRP : Florence Bergeaud-Blackler, Vous publiez une note d’analyse sémantique du CERIF reposant sur 184 questions parlementaires françaises sur l’islamisme posées entre octobre 2024 et mai 2026. Vous avez choisi d’écouter le Parlement, plutôt que de produire une nouvelle analyse doctrinale du frérisme. Pourquoi ce détour par les mots des élus ?
« On ne traite pas un problème qu’on n’arrive pas à nommer »
Florence Bergeaud-Blackler : Depuis que je travaille sur le frérisme, je vois bien que le sujet est partout dans le débat public, dans la presse, dans les conversations – et nulle part dans la décision politique. Comment se fait-il qu’un sujet aussi présent dans la société française reste à ce point absent de l’action publique ? J’ai voulu aller voir là où la République se dit officiellement : le Parlement.
Le député qui pose une question écrite engage sa parole, oblige le ministre à répondre dans un délai prescrit, et inscrit le sujet au registre officiel de la République. Quand on rassemble 184 questions sur dix-neuf mois, on obtient la trace écrite de ce que les élus de la Nation acceptent de dire publiquement sur l’islamisme.
Et là, on a découvert que sur ces 184 questions, le mot « frérisme » n’apparaît que deux fois, qu’un groupe parlementaire dépose quatorze questions en une seule semaine sur le port d’un calot par des soignantes à la Pitié-Salpêtrière. Une question parlementaire sur les dispositions fiscales accordées au Qatar attend 523 jours sans réponse. Ce sont des faits, pas des opinions. Et ces faits dessinent une cartographie du dicible et de l’indicible dans la République française d’aujourd’hui.
Or on ne traite pas un problème qu’on n’arrive pas à nommer. C’est aussi simple que ça. Si le frérisme est un projet politique structuré – et selon la lecture du CERIF, il l’est, c’est documenté, c’est sourcé, c’est mesurable –, alors la République doit pouvoir le désigner, sans détour.
NRP : Vous montrez précisément que trois mots se partagent l’objet selon une ligne de fracture politique presque parfaite. Mais le mot le plus précis – frérisme – n’apparaît que deux fois sur 184 questions. Comment expliquer cette absence du terme un an après la publication du rapport de mai 2025 sur les Frères musulmans ?
« Le frérisme n’a pas encore trouvé son relais parlementaire »
Florence Bergeaud-Blackler : C’est le point le plus parlant de toute la note, le mot le plus précis « frérisme » est le moins employé. Sur 184 questions, deux occurrences seulement. Il est employé par un député RN, en novembre 2024, dans une question sur le CNRS ; et un autre député RN, en mai 2026, dans une question sur l’élection d’un représentant des Étudiants musulmans de France au CNOUS. Dans les deux cas, le mot « frériste » est cité comme provenant des services de renseignement. C’est-à-dire que le mot vient de l’État administratif, du renseignement intérieur, mais il n’a pas été adopté par les élus. Il reste un mot technique, pas un mot politique.
Pourquoi dis-je plus précis ? Parce que « frérisme » est un mot d’analyse qui distingue le projet politique de l’organisation transnationale des FM et du djihadisme à la al-Qaïda. J’ai d’ailleurs écrit mon livre « Le frérisme et ses réseaux » pour qu’on aille plus loin que la formule imprécise et vaporeuse de djihadisme d’atmosphère.
Les députés utilisent des métonymies plus accessibles mais moins justes.
« Frères musulmans », d’abord que l’on trouve dans 33 occurrences. C’est la confrérie historique fondée en 1928 en Égypte. Mais ce qu’on a en France et en Europe aujourd’hui, ce n’est plus seulement la confrérie de Hassan al-Banna, mais une idéologie qui se structure dans les sociétés sécularisées Le communisme n’est pas l’appareil de Staline, c’est une idéologie contemporaine, transnationale, décentralisée.
Le mot « islamisme » – 60 occurrences – fait l’amalgame entre frérisme légaliste et djihadisme dans un même mot-valise.
Je pense que c’est cette confusion, cette imprécision dans les termes, qui empêche de penser la mécanique mise en branle dans le meurtre de Samuel Paty, par exemple. Il est attribué à un jeune djihadiste tchétchène sous influence alors qu’il s’agit d’un crime politique mis en œuvre par une chaîne d’individus qui va jusqu’au CCIF, devenu CCIE lié au FEMYSO ou à l’ENAR que nous finançons à Bruxelles…
NRP : Vous identifiez cinq postures parlementaires : accuser, demander une action, défendre des personnes, demander des chiffres, ou rester neutre. La distribution de ces postures par groupe politique est édifiante. LFI-NFP concentre 56 % de ses questions en posture de protection, presque toutes sur un seul dossier. Le RN concentre 84 questions et préempte la signature « islamiste ». Que dit cette asymétrie ?
Florence Bergeaud-Blackler : Elle dit qu’on a trois familles politiques qui ne parlent pas du même objet.
LFI-NFP, d’abord. 27 questions sur la période, dont plus de la moitié portent sur un seul dossier : le licenciement d’une infirmière de la Pitié-Salpêtrière pour port du calot. Quatorze questions presque identiques, déposées en rafale autour du 23 décembre 2025. Et sur les 27 questions de LFI-NFP de la période, vous n’en trouvez aucune qui mobilise l’expression « Frères musulmans ». La seule occurrence du groupe sur ce terme est une question critique de la commission d’enquête sur les dérives islamo-gauchistes, où l’expression est contestée et dénoncée.
Le RN, ensuite. 84 questions, 43 emplois du mot « islamiste ». Le profil le plus dense du corpus. Théo Bernhardt sur les tracts islamistes distribués en Alsace le lundi de Pâques 2025. Monique Griseti, en novembre 2025, qui demande un état des lieux de la radicalisation des mosquées marseillaises et propose une commission parlementaire dédiée. Yoann Gillet sur le CNOUS. Le RN est le seul groupe à mobiliser le triptyque « islamiste / laïcité / Frères musulmans » dans ses questions mais le RN n’est pas l’auteur de la résolution du 22 janvier 2026 sur l’inscription des Frères musulmans sur la liste européenne des organisations terroristes. Cette résolution, c’est la Droite républicaine qui l’a portée, dans une niche parlementaire. Le RN occupe le terrain verbal.
Le bloc présidentiel, enfin. 18 questions, 61 % en posture neutre. C’est, je cite la note, « un profil de gouvernement » : on ne demande pas de comptes, on demande à voir. Logiquement le centre macroniste suit l’action de son propre gouvernement plutôt qu’il ne l’interpelle. Avec une réserve : sur l’antisémitisme universitaire, le bloc présidentiel s’engage. Caroline Yadan, Constance Le Grip – sur les incidents à Sciences Po Paris, à Strasbourg, à Lyon 2, sur l’interruption d’une enquête du Cevipof.
Ce que tout cela dit, c’est que le thème est hyperpolarisé et hyperpolitisé, qu’il produit un dialogue de sourds parlementaire.
NRP : Votre note documente une autre asymétrie : celle des réponses ministérielles. 70 % de réponses globales, mais 37 questions hors délai légal, et neuf sans réponse depuis plus d’un an. Vous écrivez que « le silence est un acte politique ». Pouvez-vous préciser ?
Florence Bergeaud-Blackler : Le règlement de l’Assemblée prévoit que le ministre réponde dans un délai de deux mois, extensible à quatre. Au-delà, le silence devient signifiant.
Regardez la liste. Elle traverse les clivages politiques. LFI, RN, EPR sont représentés. Mais elle pointe systématiquement vers les mêmes sujets : entrisme universitaire, écoles confessionnelles, formation des imams, financements étrangers. Ce sont les questions structurelles. Celles qui, si on y répondait, engageraient la République à agir, à arbitrer, à se positionner, à agir.
Comparez avec les questions individuelles. Le meurtre d’Aboubakar Cissé à La Grand-Combe, la question de Sabrina Sebaihi, a obtenu une réponse rapide en séance. Les questions sur le calot de la Pitié-Salpêtrière obtiennent une réponse – ce n’est peut-être pas celle que les députés voulaient, mais elle existe. Dès qu’il s’agit d’un fait borné, d’un incident identifiable, l’exécutif répond. Dès qu’il s’agit d’une question de fond – interdire la confrérie, fermer l’IESH, encadrer les imams algériens, sortir des financements qataris –, le silence revient. Le ministère de l’Intérieur, à lui seul, concentre 19 des 56 questions en attente. Un tiers des silences.
NRP : Au milieu de ces silences, il y a pourtant un événement marquant : le 22 janvier 2026, l’Assemblée nationale a adopté, par 157 voix contre 101, une résolution demandant l’inscription des Frères musulmans à la liste européenne des organisations terroristes. Que signe ce vote, et que ne signe-t-il pas ?
Florence Bergeaud-Blackler : C’est un moment historique : pour la première fois, l’Assemblée nationale française a explicitement et solennellement nommé les Frères musulmans comme un objet de qualification politique. Le scrutin public a tranché : 157 pour, 101 contre. Le texte appelle la Commission européenne à inscrire la mouvance des Frères musulmans et ses dirigeants sur la liste européenne des organisations terroristes, et à procéder à une évaluation juridique et factuelle du réseau transnational. C’est du jamais-vu.
Sur le vote lui-même, la fracture gauche-droite est parfaite. LFI-NFP, écologistes, socialistes, GDR communiste : tous contre, sans exception. Mathilde Panot et son groupe ont dénoncé une « diversion politique opportuniste ». RN, UDR, Droite Républicaine, bloc présidentiel : tous pour. Aucune fracture transversale. Aucun député de gauche n’a franchi la ligne. C’est ça qui est saisissant : sur un texte qui demande seulement à la Commission européenne d’évaluer un réseau transnational, on n’arrive pas à dégager un consensus républicain. Le frérisme reste un objet de partage partisan, pas un objet de souci commun.
Il y a donc un écart – et c’est l’écart le plus important de la période – entre le vote du 22 janvier et l’action publique qui devrait s’ensuivre. Et la Commission européenne, à ma connaissance, n’a pas encore donné suite.
NRP : Vous écrivez, vers la fin de la note : « la capture partisane du débat fait le jeu du phénomène qu’elle prétend combattre ». Comment sortir de cette impasse, et qu’attendez-vous concrètement des acteurs publics ?
Florence Bergeaud-Blackler : Le frérisme, selon la grille d’analyse du CERIF, est un projet stratégique. Il est patient, il s’organise à travers les frontières nationales, et profite des asymétries entre démocraties. Le tamkine, son projet de coquete graduelle, vise l’enracinement par l’école, l’université, le marché du halal, le tissu associatif, la formation des cadres, etc.
Or, qu’est-ce qu’un débat parlementaire capturé par les positionnements partisans ? C’est un débat qui produit du bruit mais pas de connaissance. C’est un débat où la gauche s’occupe d’un calot et la droite d’une mosquée, mais où personne ne caractérise la doctrine, ne cartographie les flux, ne trace les acteurs, n’évalue les financements. C’est un débat qui regarde partout sauf là où il faudrait regarder. La capture partisane crée mécaniquement les conditions de l’expansion frériste. Sortir de cette impasse demande un effort de reproblématisation.
D’abord sur le plan terminologique. Il faut accepter que « frérisme », « islamisme », « djihadisme », « radicalisation », « islamophobie » désignent des objets distincts, même s’ils se rejoignent, qui appellent des politiques adaptées à cette multidimensionalité.
Sur le plan institutionnel. Il faut un lieu de production de connaissance partagée et surtout pas une commission Théodule qui rendrait un rapport oublié dans un tiroir. Un lieu permanent – une structure interministérielle, ou européenne par exemple – qui réunisse chercheurs, magistrats, agents publics, hauts fonctionnaires des renseignements, et représentants des deux chambres.
Enfin il faut qu’un sujet d’État ne soit pas un sujet de campagne. Les élus républicains, toutes tendances confondues, devraient pouvoir s’accorder sur ce combat républicain. Est-ce que c’est réaliste à un an de la présidentielle ? Je ne sais pas.
NRP : Justement, à un an de la présidentielle – rendez-vous national de mise à plat des grands enjeux du pays –, qu’attendez-vous des candidats sur ce sujet, et que voudriez-vous qu’ils osent entendre les uns des autres ?
Florence Bergeaud-Blackler : Ce que je redoute, c’est que le sujet devienne un opérateur de polarisation maximale. La présidentielle risque de faire à grande échelle ce que la note documente à petite échelle : escamoter l’objet en se disputant sur les mots. La devise du CERIF que je préside est celle des Lumières : Sapare aude, ose savoir. Ce que je voudrais que les candidats osent, c’est un peu plus de discernement sur les appellations, un désir de s’informer et de comprendre un projet politico-religieux transnational, structuré, identifiable, qui s’inscrit dans une histoire idéologique qui ne ressemble pas à ce qu’on a déjà connu. Oser le caractériser, c’est sortir du registre du soupçon vague pour entrer dans celui de la connaissance. Là encore, ce n’est pas une affaire de slogan. C’est une affaire d’État. La formation et le statut des prédicateurs. Le contrôle des financements – directement ou indirectement via le marché du halal, le djihad par le marché qu’il est devenu un opérateur. La compréhension des mécanismes d’entrisme. La protection de l’école républicaine. La sortie de la dépendance qatari. La lutte contre l’antisémitisme. La présidentielle sera l’occasion d’en parler, normalement une élection, c’est fait pour ça.
* * *
Florence Bergeaud-Blackler, anthropologue, chargée de recherche au CNRS (HDR), est présidente-fondatrice du Centre européen de recherche et d’information sur le frérisme (CERIF), centre de recherche indépendant qu’elle a fondé pour étudier les réseaux islamistes légalistes et la mouvance des Frères musulmans en Europe. Auteure du Marché halal (Le Seuil, 2017), du Frérisme et ses réseaux (Odile Jacob, 2023) et du Djihad par le marché (Odile Jacob, 2025), elle intervient régulièrement auprès des commissions parlementaires, des think tanks européens et des institutions internationales. Chevalier de la Légion d’honneur (2024), elle est placée sous protection policière permanente en raison de ses travaux. cerif.eu
La note d’analyse sémantique « Comment l’Assemblée nationale et le Sénat parlent (et ne parlent pas) de l’islamisme », publiée par le CERIF le 10 mai 2026, est disponible sur cerif.eu.
Arnaud Benedetti
Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.
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