En refusant le ruban d’Octobre rose, la présidente des députés insoumis a fait d’une cause de santé publique un gisement d’audience. Autopsie d’une opération.

Le 9 octobre dernier, dans une vidéo postée sur les réseaux sociaux, Mathilde Panot déclarait : « Le cancer est une maladie politique. Nous ne voulons pas d’un Octobre rose, mais d’un Octobre colère. » Dans le même souffle, la présidente du groupe La France insoumise à l’Assemblée nationale convoquait pêle-mêle les pesticides, le macronisme et Israël. En pointant l’inégalité des femmes face à la maladie, le constat de la députée est exact ; son diagnostic, en revanche, est faux.

Ce qui mutile et tue les femmes aujourd’hui en France ne relève ni du complotisme, ni de la géopolitique, ni du Proche-Orient : cela relève de l’administration française. De l’État. De son inaction. Les associations de patientes et les professionnels de santé, aujourd’hui dispersés sur le territoire français, en témoigneraient mot pour mot.

Prenez le dépistage. Les chiffres de Santé publique France sont connus : 45,7 % de participation nationale, vingt-cinq points sous l’objectif européen.[4] La faute au macronisme ? La faute à Israël ? Non. La faute à une bureaucratie sanitaire incapable de coordonner les fichiers d’invitation de la Caisse primaire d’assurance maladie (CPAM) avec les centres régionaux de dépistage. Près d’un quart des Françaises vivent dans un désert gynécologique. La radiologie rurale se meurt, aspirée par la rentabilité des centres de radiologie des grandes villes. Obtenir une mammographie, puis une biopsie, prend des mois dans les territoires sous-dotés. Or, un cancer n’attend pas. Chaque semaine perdue à chercher un rendez-vous est une semaine où la tumeur progresse.

Parlons d’argent. Une patiente doit subir une reconstruction mammaire ? L’État, via sa Classification Commune des Actes Médicaux (CCAM), valorise cet acte chirurgical complexe à 368 euros. Le coût réel, incluant le temps de bloc et l’anesthésie, dépasse les 3 000 euros en

clinique privée, souvent le seul recours quand l’hôpital public affiche deux ans d’attente. Le cercle est parfait dans sa vicieuse comptabilité : pas d’opération publique sans attente interminable, pas d’opération privée sans dépassement d’honoraires, pas de remboursement intégral sans une mutuelle hors de prix. Aujourd’hui, 15 % des femmes renoncent à retrouver un sein pour des raisons strictement financières. La voilà, la véritable domination socio économique.

« Ils vendent le poison et le traitement », répète la députée. La formule claque. Mais la réalité est infiniment plus cruelle : ils ne vendent même plus le traitement. L’Europe fait face à des pénuries chroniques d’anticancéreux vitaux. Plus de 80 % des médicaments critiques en oncologie dépendent d’un ou deux fournisseurs uniques, massivement délocalisés. Quand le cyclophosphamide vient à manquer dans les hôpitaux pour les chimiothérapies, ce n’est pas l’œuvre d’une multinationale machiavélique. C’est la responsabilité directe de la puissance publique qui, par obsession comptable, a exigé des prix si bas qu’elle a elle-même organisé la délocalisation de la souveraineté sanitaire vers l’Asie. L’ennemi n’est pas un fantôme industriel ; c’est l’aveuglement des institutions et des législateurs, dont fait partie Mathilde Panot.

Quid du retour à la vie ? Une femme sur trois perd son emploi ou le quitte dans les deux ans suivant le diagnostic du cancer du sein. Et quand elle guérit cliniquement, la violence administrative prend le relais. La convention AERAS (s’Assurer et Emprunter avec un Risque Aggravé de Santé), censée garantir le droit à l’oubli bancaire, se fracasse sur les rigidités des grilles d’assurance. Une survivante sous hormonothérapie préventive se voit barrer l’accès au crédit immobilier, car les banques refusent de dissocier la prévention du traitement actif. La double peine. Médicale d’abord, sociale ensuite.

C’est pourquoi le débat actuel sonne si creux. La députée brandit l’anticapitalisme et le Proche-Orient pour justifier sa posture ; ses adversaires de droite s’indignent de son outrance pour justifier la leur. Chacun repart avec sa part d’audience. Mais personne ne désigne la machine administrative elle-même, seule véritable coupable de ce naufrage : ces nomenclatures obsolètes, ces fichiers qui ne communiquent pas, ces décrets de prise en charge qui se perdent dans les couloirs de Bercy.

Madame la députée, vous avez raison sur un point, et un seul : il y a de quoi réclamer un « Octobre colère ». Mais, dans ce cas précis, la cible de cette colère n’est ni une multinationale, ni dans l’Elysée, ni un État étranger. Elle se trouve entre les guichets de la CPAM, les tableurs des Agences Régionales de Santé et les grilles des assureurs. Vous siégez à l’Assemblée nationale. Cette injustice, c’est à vous qu’il revient de la réparer.

Comment ? En amendant, ligne par ligne, le Projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) pour contraindre l’État à revaloriser la nomenclature CCAM. En obligeant, par la loi, la transmission des données pour aller chercher les femmes isolées. En imposant un stock tampon européen de chimiothérapies. En tordant le bras aux banques pour réécrire les critères de la convention AERAS. Partout ailleurs, ce sont des actes législatifs arides et précis qui sauvent des vies. Non de l’optimisation algorithmique déguisée en indignation. C’est le symptôme d’une démocratie réduite à la mécanique de la provocation, qui tourne à vide, très au-dessus du réel.

Voilà, madame la députée, comment l’on traite une « maladie politique ». En politique comme en médecine, c’est la dose qui fait le poison.

 

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