L’affaire Jan Marsalek n’a pas encore livré tous ses secrets. Lorsque la justice britannique condamne, en mai 2025, les six membres d’un réseau bulgare d’espionnage travaillant pour la Russie, elle met au jour une organisation dont l’ancien directeur des opérations de Wirecard assurait la direction à distance. Réfugié en Russie depuis la faillite du groupe allemand de paiements électroniques, en juin 2020, Marsalek transmettait les instructions, désignait les objectifs et finançait les opérations. Les enquêteurs ont notamment retrouvé la trace de transferts en cryptomonnaies. Mais si la destination d’une partie de ces fonds est connue, leur provenance et les circuits employés pour les faire parvenir aux exécutants demeurent imparfaitement établis.

Cette dimension financière est pourtant essentielle. Depuis les premières sanctions occidentales de 2014, et plus encore depuis l’invasion de l’Ukraine en février 2022, les services de renseignement russes doivent poursuivre leurs activités à l’étranger dans un environnement bancaire devenu plus contraignant. Les opérations clandestines exigent toujours de rémunérer des agents, de financer des déplacements, d’acquérir des équipements et de faire circuler de l’argent sans exposer leurs commanditaires. Les sanctions compliquent ces opérations sans nécessairement les empêcher. Elles favorisent la recherche d’intermédiaires, de sociétés-écrans et de circuits de paiement alternatifs.

L’affaire Marsalek révèle ainsi une difficulté plus générale, qui dépasse les seuls services de renseignement, tant russes qu’en général. La Russie doit continuer à financer ses échanges commerciaux, ses approvisionnements technologiques et certaines activités extérieures, tout en réduisant sa dépendance à des infrastructures financières sur lesquelles les États occidentaux disposent de moyens de contrôle et de sanction. Les cryptomonnaies et les actifs financiers numériques offrent certaines possibilités. Leur utilisation ne résulte pourtant pas d’une stratégie unique, élaborée après février 2022. Elle s’inscrit dans une évolution plus ancienne de la politique monétaire russe, marquée par les débats sur le CryptoRuble dès 2017, puis par la conception d’un rouble numérique sous l’autorité de la Banque centrale.

Celui-ci existe désormais. Son déploiement auprès des grandes banques russes, engagé le 1er septembre 2026, constitue une nouvelle étape dans la recherche d’une souveraineté monétaire conçue comme un pas de plus pour une rupture avec l’Occident. Mais peut-il devenir un véritable instrument de contournement des sanctions occidentales ? Et, surtout, la Russie dispose-t-elle des partenaires et des infrastructures nécessaires pour en assurer l’efficacité ? Ces questions sont d’autant plus actuelles que les frappes ukrainiennes des 8 et 9 octobre 2026 contre deux centres de données de Yandex viennent de rappeler la vulnérabilité matérielle de l’économie numérique russe.

Pour comprendre les possibilités et les limites de cette nouvelle architecture financière, il faut revenir sur la construction des circuits de paiement alternatifs, sur les arbitrages qui ont conduit à la naissance du rouble numérique et, enfin, sur les dépendances internationales et techniques que cette transformation n’a pas fait disparaître.

Contourner les sanctions : des réseaux clandestins aux nouveaux instruments financiers

Le renseignement a toujours eu besoin de circuits financiers discrets. Des agents doivent être rémunérés, des déplacements financés, des couvertures entretenues et des équipements acquis. Cette nécessité ne disparaît pas avec les sanctions internationales. Elle oblige simplement les services à adapter leurs méthodes. Dans le cas russe, cette accoutumance s’inscrit dans une évolution plus ancienne que l’invasion de l’Ukraine. Sans remonter aux premières opérations consécutives à la première révolution russe de 1917, les sanctions imposées après l’annexion de la Crimée, en 2014, ont progressivement compliqué l’accès de certaines entreprises et personnalités russes aux circuits financiers occidentaux. Les restrictions adoptées à partir de février 2022 ont considérablement élargi ces difficultés, en visant notamment des établissements bancaires, des entreprises industrielles et des réseaux d’approvisionnement.

Pour les services russes de renseignement, la difficulté est double. Ils doivent poursuivre leurs opérations à l’étranger tout en contribuant, dans certains cas, à l’acquisition de technologies dont l’exportation vers la Russie est désormais contrôlée. Les réseaux clandestins ne constituent cependant pas un ensemble homogène. Les besoins d’une opération d’espionnage, d’une acquisition industrielle dissimulée et d’un transfert commercial destiné à contourner des sanctions ne sont pas identiques. Ils peuvent mobiliser des intermédiaires comparables, sans relever d’une direction opérationnelle commune.

L’affaire Marsalek illustre la première de ces dimensions. Ancien responsable de Wirecard, société allemande spécialisée dans les paiements électroniques, Jan Marsalek disparaît en juin 2020, au moment où éclate le scandale financier qui entraîne la faillite de son entreprise. Sa fuite vers la Russie et ses relations avec les services russes font progressivement apparaître une autre facette de son activité. L’enquête britannique sur le réseau dirigé par Orlin Roussev permet d’en mesurer la portée. Depuis la Russie, Marsalek organise des opérations de surveillance et de renseignement en Europe. Il communique avec ses exécutants, leur transmet des objectifs et finance leurs activités. Les paiements en cryptomonnaies relevés par la justice britannique montrent comment des instruments financiers nouveaux peuvent être employés dans des opérations clandestines.

En revanche, ils ne permettent pas de reconstituer l’ensemble de la chaîne financière. L’origine précise des fonds et les mécanismes utilisés en amont demeurent insuffisamment documentés. C’est une distinction essentielle. Le recours à une cryptomonnaie peut faciliter un transfert transfrontalier ou compliquer certaines investigations, sans garantir l’anonymat ni supprimer les besoins de conversion et de mise à disposition des fonds.

D’autres affaires révèlent une organisation différente, tournée vers l’acquisition de matériels et de technologies. Les réseaux associés aux sociétés d’Uss et Orkhov (octobre 2022) et de Serniya et Sertal (décembre 2022), illustrent le recours à des entreprises commerciales et à des intermédiaires étrangers pour obtenir des équipements sensibles, notamment électroniques, au profit d’utilisateurs russes. Les procédures engagées par les autorités américaines ont mis en évidence des mécanismes d’achat, de dissimulation des destinataires finaux et de réexportation. Dans ces dispositifs, la circulation de l’argent accompagne celle des marchandises. Les sociétés-écrans, les intermédiaires commerciaux et les établissements financiers permettent de dissocier l’acheteur apparent du bénéficiaire réel.

L’enjeu n’est donc pas uniquement de transférer des fonds. Il consiste à préserver des capacités d’approvisionnement malgré les contrôles imposés par les États sanctionneurs. Les services russes, notamment le SVR, le FSB et le GRU, peuvent être concernés par ces activités en fonction de leurs missions et de leurs besoins. Il serait toutefois abusif d’attribuer à l’un d’eux la direction de chaque circuit financier ou commercial utilisé pour contourner les sanctions. Les enquêtes disponibles font plutôt apparaître une pluralité d’acteurs : services de renseignement, entreprises, banques, intermédiaires privés et réseaux criminels ou paraétatiques. Leurs intérêts peuvent converger sans que leurs organisations se confondent.

Cette diversité constitue l’une des caractéristiques de l’adaptation russe aux sanctions. À côté de ces réseaux dispersés, la Russie a développé des instruments financiers plus structurés. Promsvyazbank (PSB) occupe une place particulière dans cette évolution. Devenue un établissement central pour le financement du secteur de la défense russe (décembre 2017), elle se trouve directement exposée aux sanctions occidentales. Depuis janvier 2018, la banque est dirigée par Piotr Fradkov, fils de Mikhaïl Fradkov, ancien Premier ministre russe (2004-2007) et ancien directeur du SVR (2007-2016). Cette filiation attire naturellement l’attention, mais ne suffit pas, à elle seule, à établir une direction des activités bancaires par le renseignement extérieur. L’intérêt de PSB réside surtout dans sa fonction institutionnelle. Elle participe à l’organisation financière d’un secteur stratégique que les sanctions cherchent précisément à contraindre.

C’est dans cet environnement qu’apparaît, en octobre 2024, un dispositif de paiements transfrontaliers, A7, associé à l’homme d’affaires et responsable politique moldave Ilan Șor. La société associe les intérêts de Șor et ceux de PSB, selon une répartition respective de 51 % et 49 %. Elle entend faciliter des règlements internationaux dans un contexte où les entreprises russes rencontrent des difficultés croissantes à utiliser les circuits bancaires traditionnels. Le développement d’A7 s’accompagne de celui d’un nouvel instrument : A7A5. Introduit en janvier 2025, A7A5 est un stablecoin dont la valeur est arrimée au rouble. Il est émis par Old Vector, société constituée au Kirghizstan, et adossé à des dépôts en roubles auprès de PSB. Cette architecture est importante. Elle associe une société émettrice établie hors de Russie, une banque russe soumise à des sanctions et un actif numérique stabilisé afin de faciliter la circulation de valeur. A7A5 ne constitue cependant pas une monnaie numérique de banque centrale. Son émission et son fonctionnement relèvent d’un dispositif distinct de celui que développe la Banque de Russie. Il ne faut pas davantage confondre sa circulation avec une garantie d’efficacité universelle. La conversion des actifs, leur acceptation par les contreparties et les possibilités de contrôle exercées sur les intermédiaires continuent de conditionner leur utilisation. A7A5 montre néanmoins que le contournement des sanctions ne se limite plus à des montages commerciaux ponctuels. Il peut désormais s’appuyer sur des instruments financiers spécialement conçus pour faciliter les règlements en dehors des circuits occidentaux.

L’ensemble de ces affaires permet de distinguer deux évolutions. La première relève de l’adaptation des pratiques clandestines. Les réseaux d’espionnage et d’approvisionnement utilisent les possibilités offertes par les cryptomonnaies, les sociétés intermédiaires et les transferts transfrontaliers pour poursuivre leurs activités. Mais les services de contre-espionnage occidentaux et asiatiques entravent régulièrement le fonctionnement de tout ou seulement d’une partie de ces édifices en toile d’araignée. La seconde correspond à une transformation plus institutionnelle, donc plus difficile à entraver de l’étranger. Des établissements bancaires et des entreprises spécialisées développent des instruments destinés à répondre durablement aux contraintes des sanctions. Ces deux évolutions peuvent se rencontrer, mais elles ne se confondent pas.

Le réseau Marsalek ne démontre pas l’existence d’une architecture financière russe unique. Celui développé par Șor (2012-2014) offre une imbrication de banques (Lettonie, Estonie, Chypres, Autriche, Suisse), de sociétés moldaves et étrangères (Chine), tant occidentales (Allemagne, Italie, États-Unis, Turquie) que déjà kirghize. Ces deux réseaux avaient notamment en commun les îles Vierges britanniques et Hong-Kong. A7A5 ne constitue pas davantage la traduction monétaire directe des opérations conduites par les services de renseignement. Leur rapprochement éclaire cependant une même difficulté. La Russie doit maintenir des capacités de financement et de paiement dans un environnement international où les instruments traditionnels sont devenus moins accessibles. Cette recherche de solutions alternatives rencontre une autre évolution, plus ancienne et d’une nature différente : la construction, par la Banque centrale, d’une monnaie numérique souveraine.

De la stabilité monétaire au rouble numérique : la longue autonomie d’Elvira Nabioullina (2014-2026)

Lorsqu’Elvira Nabioullina prend la direction de la Banque de Russie, le 24 juin 2013, la question centrale n’est pas celle d’une monnaie numérique. Elle est celle de la stabilité du système financier russe. Ancienne ministre du Développement économique (2007-2012), proche des cercles dirigeants sans être issue du secteur bancaire depuis 2000, Nabioullina doit conduire une politique monétaire confrontée à plusieurs difficultés : inflation, fragilité de certains établissements financiers et dépendance de l’économie russe aux revenus des hydrocarbures. Les sanctions adoptées en 2014, après l’annexion de la Crimée, compliquent sa tâche. Elles s’ajoutent à la chute des cours du pétrole et aux tensions qui affectent le rouble. La Banque centrale abandonne alors la défense d’un cours de change déterminé et laisse flotter la monnaie. Elle renforce parallèlement sa politique de ciblage de l’inflation et poursuit l’assainissement du secteur bancaire.

Ces décisions ne constituent pas une réponse numérique aux sanctions. Elles participent d’une stratégie plus générale visant à renforcer la capacité du système financier russe à absorber les chocs extérieurs. La politique de Nabioullina lui vaut des critiques, notamment lorsque les taux d’intérêt élevés pèsent sur l’activité économique. Mais elle conserve la confiance de Vladimir Poutine, dont elle a été la conseillère économique entre sa sortie du ministère et son entrée à la Banque centrale. Le président russe la propose à sa reconduction en mars 2017, avant que la Douma ne confirme son deuxième mandat. Cette continuité est essentielle pour comprendre la suite. La Banque centrale dispose d’une direction suffisamment stable pour inscrire ses projets dans la durée.

Il ne s’agit pas d’une indépendance politique absolue. Le gouverneur reste nommé dans un cadre institutionnel dominé par le pouvoir présidentiel. Mais Nabioullina conserve une autonomie technique réelle dans la définition des instruments monétaires et dans la conduite des transformations du système bancaire. On le voit à sa gouvernance de l’affaire du CryptoRuble. Cette tentative de court-circuiter la Banque centrale participe du débat sur une monnaie numérique russe apparu publiquement fin 2017. Le 10 octobre, Vladimir Poutine réunit à Sotchi plusieurs responsables pour examiner les questions soulevées par les nouvelles cryptomonnaies. Autour de lui figurent notamment Elvira Nabioullina, sa vice-gouverneure Olga Skorobogatova, le ministre des Finances Anton Silouanov, le conseiller présidentiel Andreï Belooussov et Sergueï Solonine, dirigeant de Qiwi, une société russe de services de paiement électronique créée en 2007. L’absence du ministre des Communications, Nikolaï Nikiforov, est significative.

Quelques jours plus tard, le 15 octobre, celui-ci annonce pourtant que le président aurait approuvé la création d’un CryptoRuble. L’affirmation laisse entendre qu’une décision politique aurait déjà été prise en faveur d’une monnaie numérique russe. Mais, deux jours plus tard, Nikiforov doit cependant préciser que les décisions monétaires relèvent du ministère des Finances et de la Banque centrale. L’épisode révèle une concurrence institutionnelle autour de la définition de la monnaie numérique. Pour le ministère des Communications, la technologie peut apparaître comme le point de départ d’une innovation monétaire. Pour la Banque centrale, la question est d’abord celle de l’émission, du contrôle et de la stabilité de la monnaie.

Cette distinction détermine la suite. Le 25 janvier 2018, le ministère des Finances et la Banque de Russie présentent un projet de loi consacré aux actifs financiers numériques. Leurs positions ne sont pas identiques, notamment sur la possibilité de convertir certaines cryptomonnaies en monnaie ayant cours légal. Mais le débat se déroule désormais entre les institutions compétentes en matière financière.nNikiforov, de son côté, déplace progressivement son discours vers les jetons numériques. Il quitte le gouvernement lors du remaniement de mai 2018. Il serait excessif d’attribuer son départ à la seule affaire du CryptoRuble. En revanche, l’épisode de 2017-2018 montre clairement que la conception de la future monnaie numérique russe ne sera pas abandonnée à une initiative technologique extérieure aux autorités monétaires. La Banque centrale conserve la maîtrise du projet.

Cette orientation ne se limite pas à la Russie. À la fin des années 2010, les banques centrales s’interrogent sur les conséquences de la numérisation des paiements, de l’essor des cryptomonnaies et du développement de nouveaux intermédiaires financiers. Le 6 septembre 2018, Elvira Nabioullina participe à Washington à la conférence Michel Camdessus organisée par le Fonds monétaire international, en présence de Christine Lagarde. Les débats portent notamment sur les transformations possibles du système monétaire et sur les conséquences de l’émission de monnaies numériques par les banques centrales. L’une des difficultés tient au rôle des banques commerciales. Si les particuliers peuvent détenir directement une monnaie numérique émise par leur banque centrale, une partie des dépôts pourrait être transférée hors des établissements traditionnels. Une innovation destinée à améliorer les paiements risquerait alors de modifier les conditions de financement du système bancaire. Cette préoccupation explique la prudence des autorités monétaires.

La Russie ne fait pas exception. Elle envisage progressivement un instrument qui conserverait les caractéristiques fondamentales de la monnaie nationale, tout en utilisant des infrastructures nouvelles. Le 13 octobre 2020, la Banque de Russie publie un document de consultation consacré au rouble numérique. Le 8 avril 2021, elle présente son concept. Le principe retenu est celui d’une troisième forme de monnaie nationale, aux côtés des espèces et de la monnaie scripturale. Le rouble numérique doit être émis par la Banque centrale, tandis que les établissements bancaires assurent l’accès des utilisateurs au dispositif. Il ne s’agit donc ni d’une cryptomonnaie privée ni d’un stablecoin. La Banque centrale conserve le contrôle de l’émission et de la plateforme. Les banques commerciales continuent de jouer un rôle dans les relations avec les particuliers et les entreprises.

À la fin de 2021, les travaux techniques débouchent sur un prototype. Les premiers essais se poursuivent en 2022. Le projet est donc antérieur à l’invasion de l’Ukraine. Le 18 mars 2022, quelques semaines après le début de l’invasion, Vladimir Poutine propose de reconduire Elvira Nabioullina à la tête de la Banque de Russie. La Douma approuve cette nomination le 21 avril. Ce troisième mandat, qui doit s’achever en juin 2027, intervient dans des circonstances exceptionnelles. Les sanctions occidentales frappent les banques russes, limitent certaines opérations internationales et immobilisent une partie des réserves de la Banque centrale détenues à l’étranger. Les entreprises doivent adapter leurs circuits de règlement, tandis que les autorités cherchent à préserver la stabilité monétaire.

Nabioullina conserve sa fonction et poursuit les travaux sur le rouble numérique. La guerre n’a pas créé ce projet. Elle en modifie cependant la portée stratégique. Initialement conçu pour moderniser les paiements et renforcer l’efficacité du système monétaire, le rouble numérique peut désormais être envisagé comme un élément de la recherche d’autonomie financière face aux sanctions. Cette évolution ne signifie pas que la monnaie numérique permette, par sa seule existence, d’échapper aux restrictions occidentales. Elle peut réduire certaines dépendances techniques ou faciliter des règlements nouveaux, à condition que les contreparties étrangères acceptent de participer aux dispositifs correspondants. La distinction entre souveraineté nationale et utilisation internationale devient donc centrale.

La mise en œuvre du rouble numérique progresse par étapes. En 2023, l’adoption du cadre législatif permet d’engager, à partir du 15 août, des opérations pilotes en conditions réelles avec un nombre limité de banques et d’utilisateurs. Les essais sont progressivement élargis en 2024. Ils doivent permettre de vérifier le fonctionnement de la plateforme, les relations entre la Banque centrale et les établissements participants, ainsi que les modalités de paiement proposées aux particuliers et aux entreprises. La généralisation ne se fait pas immédiatement. Elle suppose des adaptations techniques et organisationnelles, notamment dans les banques et chez les commerçants. Le 1er septembre 2026 marque une nouvelle étape avec le déploiement du dispositif auprès des grands établissements bancaires et des entreprises concernées par le calendrier réglementaire. Le rouble numérique n’est donc plus seulement un projet ou une expérimentation de laboratoire. Il existe comme instrument monétaire émis par la Banque de Russie. Cette existence ne doit cependant pas être confondue avec une adoption générale par la population, ni avec la mise en place de règlements internationaux à grande échelle. Le passage de l’expérimentation nationale à l’utilisation transfrontalière constitue un problème distinct.

Pour que le rouble numérique contribue effectivement au contournement des sanctions, la Russie doit pouvoir l’utiliser dans ses relations avec d’autres pays. La coopération avec la Chine et l’Inde présente, à cet égard, un intérêt particulier. Ces deux partenaires occupent une place majeure dans les échanges commerciaux russes depuis 2022. Le développement de règlements en monnaies nationales répond à une volonté de réduire la dépendance au dollar et aux circuits financiers occidentaux. L’interconnexion éventuelle des monnaies numériques de banque centrale pourrait prolonger cette évolution.

Mais les discussions bilatérales ne constituent pas la preuve de l’existence d’un système opérationnel commun. La Chine développe ses propres instruments numériques et poursuit ses objectifs monétaires. L’Inde entend préserver son autonomie financière. Ni l’une ni l’autre n’a de raison d’abandonner le contrôle de ses infrastructures au profit d’un dispositif conçu pour répondre principalement aux besoins russes. Il faut également distinguer ces négociations des ambitions affichées dans le cadre des BRICS. Le Brésil et l’Afrique du Sud ne participent pas, en tant que tels, aux discussions bilatérales russo-chinoises ou russo-indiennes sur l’interconnexion des monnaies numériques. Leur appartenance aux BRICS ne suffit pas à transformer ces initiatives en projet multilatéral commun. La Russie dispose ainsi d’un instrument monétaire numérique national. Elle recherche les conditions de son utilisation internationale. Mais l’existence du premier ne garantit pas l’obtention des secondes.

Les limites de la souveraineté financière : des BRICS à l’épreuve de la guerre numérique

Le 31 mars 2023, la Russie adopte un nouveau Concept de politique étrangère. Publié un peu plus d’un an après l’invasion de l’Ukraine, ce document présente l’émergence d’un nouvel ordre multipolaire comme une transformation fondamentale des relations internationales. Face à un Occident décrit comme hostile, Moscou entend renforcer ses relations avec les puissances non occidentales et les organisations susceptibles de contribuer à la formation de cet ordre nouveau. Les BRICS occupent une place particulière dans cette représentation du monde. Aux yeux du Kremlin, leur développement doit attester que l’isolement occidental de la Russie ne signifie pas son isolement international. La coopération avec les États d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine doit lui procurer une forme de profondeur stratégique mondiale : des partenaires commerciaux, des débouchés diplomatiques et, à terme, des infrastructures économiques moins exposées aux décisions occidentales. La notion de « Sud global » joue ici un rôle essentiel. Elle permet de présenter des États aux intérêts très différents comme les participants d’un même mouvement de contestation de la prépondérance occidentale. Mais cette représentation politique ne suffit pas à constituer un ensemble géopolitique cohérent. La Chine, l’Inde, le Brésil ou l’Afrique du Sud entretiennent des relations très différentes avec les États-Unis et l’Europe. Leur volonté de préserver une autonomie stratégique ne se confond pas nécessairement avec les objectifs de Moscou. La question financière constitue précisément l’une des épreuves les plus concrètes de cette solidarité proclamée.

Depuis les sanctions de 2014, et davantage encore depuis février 2022, la Russie cherche à réduire sa dépendance aux monnaies et aux infrastructures financières occidentales. Le développement des règlements en monnaies nationales répond à cette préoccupation. Mais il ne résout pas toutes les difficultés. Les échanges nécessitent des mécanismes de conversion, des établissements correspondants, des garanties de liquidité et des infrastructures capables d’assurer la circulation des paiements. L’interconnexion des monnaies numériques de banque centrale pourrait théoriquement apporter une réponse à certaines de ces difficultés. Elle permettrait d’organiser des règlements transfrontaliers sur des plateformes nouvelles, éventuellement moins dépendantes des circuits traditionnels. Encore faudrait-il que les banques centrales concernées s’accordent sur les règles communes et sur la répartition des responsabilités.

Or, les sommets successifs des BRICS témoignent davantage de la persistance des discussions que de leur aboutissement. En octobre 2024, à Kazan, la présidence russe encourage le développement de nouveaux mécanismes de paiement transfrontaliers. L’initiative demeure cependant volontaire et non contraignante. En 2025, sous présidence brésilienne, les travaux se poursuivent sans déboucher sur une infrastructure commune. Le sommet de New Delhi, en septembre 2026, confirme ces limites. Les discussions portent sur l’interopérabilité des systèmes de paiement et de messagerie financière, sans annoncer de mécanisme multilatéral opérationnel d’interconnexion des monnaies numériques.

La difficulté n’est pas seulement technique. Elle tient à la diversité des intérêts monétaires et stratégiques des participants. La Chine dispose d’un poids économique et financier sans équivalent dans le groupe. L’Inde, soucieuse de préserver son autonomie, n’a guère de raisons de favoriser une architecture qui pourrait accroître sa dépendance à l’égard de Pékin. Le Brésil et l’Afrique du Sud poursuivent leurs propres priorités et n’entendent pas nécessairement transformer les BRICS en une organisation financière intégrée. Ces divergences n’empêchent ni les échanges commerciaux ni les coopérations bilatérales. Elles limitent toutefois la possibilité de transformer une convergence diplomatique en interdépendance institutionnelle.

C’est ici que la contradiction apparaît. Dans la représentation internationale développée par Moscou depuis 2023, les BRICS doivent contribuer à compenser la rupture avec l’Occident. Pourtant, dans l’un des domaines où cette ambition pourrait trouver sa traduction la plus tangible, celui des infrastructures financières, le groupe ne parvient pas à construire un dispositif commun. La Russie peut développer des relations bilatérales avec la Chine ou l’Inde. Elle peut multiplier les instruments de règlement et rechercher des partenaires disposés à les utiliser. Mais elle ne dispose pas, à travers les BRICS, d’un espace financier intégré lui garantissant la profondeur stratégique recherchée. Cette limite extérieure se double désormais d’une vulnérabilité intérieure, que les opérations ukrainiennes viennent de rendre particulièrement visible.

Depuis 2022, les frappes russes et ukrainiennes ont progressivement étendu leur champ au-delà des objectifs strictement militaires. Les infrastructures énergétiques, les raffineries, les installations portuaires, les transports et les entreprises participant à l’effort économique de guerre sont devenus des objectifs récurrents. À l’automne 2026, cette évolution atteint une nouvelle catégorie d’installations : les centres de données. La Russie a elle-même frappé des infrastructures informatiques et de télécommunications ukrainiennes au cours des semaines précédentes. Le président Volodymyr Zelensky a présenté les opérations ukrainiennes des 8 et 9 octobre comme une réponse symétrique à ces attaques. Cette explication éclaire le contexte des frappes, sans épuiser la question du choix des objectifs.

Dans la nuit du 7 au 8 octobre, des drones ukrainiens frappent le centre de données de Yandex situé à Sasovo, dans la région de Riazan, au sud-est de Moscou. L’attaque provoque un incendie et entraîne l’arrêt complet de l’installation. Selon les informations disponibles, le site a subi des dommages importants. Il abrite plusieurs dizaines de milliers de serveurs. Le lendemain matin, un second centre de données de l’entreprise est frappé dans la région de Kalouga, au sud-ouest de Moscou. Plusieurs modules sont mis hors service et une partie de l’installation cesse de fonctionner. Le fabricant ukrainien Fire Point indique que des drones FP-1 ont été employés contre cette seconde cible.

Deux grands centres de données de Yandex ont ainsi été touchés en moins de quarante-huit heures. L’entreprise ne peut déterminer immédiatement les délais nécessaires à leur remise en fonctionnement. Le choix de ces objectifs est significatif. Yandex n’est pas seulement un moteur de recherche ou un fournisseur de services destinés au grand public. L’entreprise constitue l’un des principaux acteurs de l’informatique russe. Elle exploite des infrastructures de stockage et de calcul, développe des applications d’intelligence artificielle et fournit des ressources informatiques à de nombreuses entreprises. Le centre de Sasovo héberge notamment deux des trois supercalculateurs utilisés pour l’entraînement des modèles d’intelligence artificielle de Yandex. Leur présence sur le site est établie, mais leur destruction éventuelle n’est pas confirmée. L’arrêt de l’installation suffit néanmoins à poser la question de la disponibilité de ces capacités de calcul.

Les conséquences des frappes dépassent rapidement les bâtiments touchés. Plusieurs services numériques russes signalent des difficultés de fonctionnement. Des perturbations sont rapportées sur des plateformes commerciales, des sites de réservation et des services en ligne, notamment ceux des chemins de fer russes. Il n’est pas toujours possible de déterminer si chaque incident résulte directement des dommages subis par Yandex, mais l’ampleur des signalements témoigne de la dépendance de nombreuses activités à l’égard d’infrastructures informatiques mutualisées.

Le témoignage du responsable de Pulse, une application de rencontres comptant environ 8 000 utilisateurs, est particulièrement éclairant. Son service devient inaccessible le 8 octobre. L’entreprise découvre alors qu’elle ne peut pas davantage accéder à sa base de données de sauvegarde hébergée chez Yandex Cloud. Elle se trouve ainsi empêchée de rétablir rapidement son activité auprès d’un autre fournisseur. Aucune perte définitive de données n’est encore démontrée, mais la continuité du service est compromise. Yandex annonce des accords avec d’autres opérateurs de cloud pour faciliter les transferts de données et d’applications. Ses actions reculent de plus de 4 % à la Bourse de Moscou après la seconde attaque. Les difficultés rencontrées concernent donc à la fois les activités de l’entreprise, ses clients professionnels et la confiance des investisseurs.

Cette situation rappelle un précédent survenu en France. Dans la nuit du 9 au 10 mars 2021, un incendie ravage le centre de données OVH de Strasbourg. Le bâtiment SBG2 est entièrement détruit ; plusieurs salles du bâtiment voisin SBG1 le sont également. L’alimentation électrique d’autres installations doit être interrompue pour permettre l’intervention des secours. Les conséquences dépassent très largement le site strasbourgeois. Des millions de sites Internet deviennent indisponibles au plus fort de la crise. Des entreprises, des administrations et d’autres organismes voient leurs services interrompus. Pour certains clients, l’absence de sauvegardes indépendantes entraîne également des pertes de données. L’incendie de Strasbourg avait montré qu’un accident localisé pouvait affecter des activités réparties sur un territoire beaucoup plus vaste. Les frappes ukrainiennes contre Yandex introduisent une dimension supplémentaire : une vulnérabilité déjà connue dans le fonctionnement des infrastructures numériques devient l’objet d’une action militaire délibérée.

La comparaison ne signifie pas que les deux événements ont provoqué des dommages équivalents. Elle rappelle que le cloud, souvent présenté à travers sa souplesse et sa capacité de répartition des ressources, demeure tributaire d’installations physiques : bâtiments, serveurs, réseaux électriques, systèmes de refroidissement et connexions de télécommunications. L’externalisation informatique ne supprime pas cette dépendance. Elle la déplace vers des opérateurs spécialisés, dont les clients ne connaissent pas toujours précisément la localisation des équipements. En frappant deux installations du même fournisseur à quelques heures d’intervalle, l’Ukraine met également à l’épreuve un principe fondamental de la résilience informatique : la possibilité de transférer les traitements d’un centre défaillant vers d’autres installations. Cette capacité dépend du nombre de sites disponibles, de leur éloignement géographique, des équipements nécessaires et de la qualité des dispositifs de sauvegarde. Elle peut être considérablement réduite lorsque plusieurs installations d’un même réseau sont successivement touchées.

Il reste impossible d’affirmer que les Ukrainiens cherchaient spécifiquement à perturber le rouble numérique, dont le déploiement venait de franchir une nouvelle étape quelques semaines auparavant. Aucune revendication publique ne permet d’établir un tel objectif. Mais la proximité chronologique mérite attention : le 1er septembre 2026, la Russie engage une nouvelle étape dans la numérisation de sa monnaie ; les 8 et 9 octobre, deux infrastructures majeures de son économie numérique sont frappées. La riposte ukrainienne aux attaques russes explique la séquence militaire. La nature des cibles choisies lui donne une portée économique et technologique plus large.

La question se pose dès lors de savoir dans quelle mesure la multiplication des instruments financiers numériques accroît ou réduit la vulnérabilité du système russe. La Banque de Russie demeure seule responsable de l’émission du rouble numérique. Sa plateforme assure la circulation de cette nouvelle forme de monnaie, tandis que les banques commerciales fournissent aux particuliers et aux entreprises les interfaces nécessaires à son utilisation. Cette architecture permet de distinguer la monnaie elle-même des services qui en assurent l’accès. Une interruption d’application bancaire ou de service de paiement ne signifie pas que les avoirs inscrits sur la plateforme centrale ont disparu. Elle peut néanmoins empêcher temporairement leurs détenteurs de les utiliser. La continuité de la monnaie ne garantit donc pas automatiquement celle des paiements.

Or, les liens entre le secteur financier russe et les infrastructures de Yandex sont réels. Plusieurs établissements bancaires et financiers ont recours à Yandex Cloud pour certaines de leurs activités informatiques. OTP Bank Russie et Blanc, notamment, ont fait connaître leur utilisation de ses services d’hébergement. D’autres établissements, comme Gazprombank, emploient des technologies développées par Yandex sur leurs propres infrastructures. Il importe de distinguer ces deux situations : utiliser un logiciel Yandex ne signifie pas nécessairement dépendre de ses centres de données. Yandex propose également, à travers Yandex Pay, une interface permettant aux commerçants d’accepter des règlements en roubles numériques. L’entreprise ne procède pas elle-même au transfert de la monnaie, assuré par la plateforme de la Banque centrale. Elle participe en revanche à l’environnement commercial dans lequel cette monnaie peut être utilisée.

Aucun élément public ne démontre, au 10 octobre 2026, que la plateforme centrale du rouble numérique dépendait des centres de Sasovo ou de Kalouga. Il n’est pas davantage établi que les frappes aient interrompu des règlements en roubles numériques. Mais les attaques révèlent une difficulté structurelle : les nouveaux instruments monétaires ne fonctionnent pas isolément. Leur utilisation dépend d’un ensemble de services informatiques, bancaires et commerciaux, dont certains reposent sur des infrastructures externalisées. Cette vulnérabilité ne concerne d’ailleurs pas seulement le rouble numérique.

Les circuits financiers alternatifs développés par la Russie depuis 2022 reposent eux aussi sur des établissements bancaires, des plateformes de traitement, des systèmes de communication et des fournisseurs informatiques. Le stablecoin A7A5 en offre une illustration différente. Émis par Old Vector, société de droit kirghiz, et adossé à des dépôts en roubles auprès de la banque russe Promsvyazbank, il repose sur une organisation distincte de celle de la monnaie numérique de banque centrale. Sa circulation dépend néanmoins de la disponibilité de ses propres infrastructures techniques, des intermédiaires qui le distribuent et des établissements qui assurent sa contrepartie financière. Il serait abusif d’en déduire une dépendance particulière envers Yandex, qui n’est pas établie. Le rapprochement porte sur la nature des contraintes auxquelles sont soumis les différents dispositifs de paiement.

Trois conséquences peuvent alors être envisagées. La première concerne le coût de la résilience. Pour limiter les effets d’une attaque, les opérateurs doivent multiplier les centres de données, organiser leur dispersion géographique, disposer de sauvegardes indépendantes et maintenir des capacités de fonctionnement dégradé. Ces exigences augmentent les investissements nécessaires à l’exploitation des systèmes financiers numériques. La deuxième tient aux contraintes technologiques imposées par les sanctions. Les infrastructures de calcul avancé nécessitent des équipements dont le remplacement peut être difficile. La destruction éventuelle de serveurs spécialisés ne se traduit donc pas seulement par une dépense supplémentaire : elle peut provoquer une indisponibilité prolongée, particulièrement lorsque les composants concernés sont soumis à des restrictions d’exportation. La troisième conséquence est géopolitique. La Russie pourrait être conduite à rechercher davantage de capacités d’hébergement et de traitement informatique auprès de pays considérés comme amis. Une telle orientation permettrait éventuellement de disperser les risques militaires, mais elle créerait de nouvelles dépendances à l’égard des autorités, des opérateurs et des infrastructures de ces pays.

La difficulté rejoint alors celle rencontrée dans les BRICS. Pour réduire sa dépendance financière envers l’Occident, Moscou cherche à développer des instruments monétaires autonomes et des infrastructures alternatives. Mais leur internationalisation exige la coopération d’autres États, tandis que leur fonctionnement quotidien suppose la disponibilité de ressources informatiques de plus en plus complexes. Les frappes ukrainiennes des 8 et 9 octobre ne démontrent pas l’échec de cette stratégie. Elles montrent cependant que la souveraineté monétaire numérique ne peut être appréciée à partir des seuls instruments d’émission et de règlement. Elle dépend aussi de la capacité à protéger les installations qui rendent ces instruments utilisables. Ainsi, la Russie a progressivement acquis une maîtrise accrue de ses instruments monétaires et développé de nouveaux circuits financiers face aux sanctions. Elle n’a pas pour autant supprimé les dépendances qui conditionnent leur fonctionnement. Certaines sont diplomatiques, d’autres commerciales ou technologiques ; la guerre vient désormais en révéler la dimension matérielle.

Le rouble numérique existe désormais. Conçu bien avant l’invasion de l’Ukraine, il constitue l’aboutissement d’une politique de souveraineté monétaire engagée sous la direction d’Elvira Nabioullina. La rupture financière de février 2022 lui a cependant donné une fonction supplémentaire : celle d’un instrument susceptible de faciliter les règlements internationaux en dehors des circuits financiers occidentaux. À ce titre, il offre à la Russie une solution possible pour réduire les effets des sanctions.

Mais l’existence d’une monnaie numérique ne suffit pas à garantir son utilisation internationale. Celle-ci suppose des partenaires disposés à l’accepter et des infrastructures capables d’en assurer la circulation. Or, malgré les ambitions affichées par Moscou depuis 2023, les BRICS ne constituent toujours pas l’espace financier intégré qui pourrait donner au rouble numérique une véritable dimension mondiale. Les négociations bilatérales avec la Chine et l’Inde témoignent davantage des limites de cette coopération que de l’émergence d’une architecture commune.

La guerre vient ajouter une difficulté supplémentaire. En frappant deux centres de données de Yandex les 8 et 9 octobre 2026, l’Ukraine a montré que les infrastructures numériques russes pouvaient elles-mêmes devenir des objectifs militaires. Rien ne permet d’affirmer que le rouble numérique était directement visé ou que son fonctionnement a été interrompu. Mais les dommages subis et les perturbations observées rappellent qu’une monnaie numérique, aussi souveraine soit-elle dans son émission, demeure tributaire d’équipements informatiques, de réseaux et de services dont la disponibilité n’est jamais acquise.

La Russie a donc construit de nouveaux instruments pour réduire sa dépendance financière envers l’Occident. Elle n’a pas supprimé les dépendances qui conditionnent leur efficacité. Certaines tiennent à la volonté de ses partenaires ; d’autres à la sécurité de ses propres infrastructures. Les frappes ukrainiennes viennent rappeler que ces dernières peuvent être atteintes au moment même où elles deviennent indispensables à la stratégie de contournement des sanctions. Quelle profondeur stratégique possède réellement une puissance qui ne maîtrise ni les décisions financières de ses partenaires ni toutes les conditions matérielles de fonctionnement de ses propres réseaux ?

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