Par Philippe Poirier, titulaire de la Chaire de recherche en études parlementaires, professeur à l’Université du Luxembourg
Introduction
Le recul des Démocrates de Suède aux élections du 13 septembre 2026 pourrait annoncer un reflux des droites nationales en Scandinavie. Pour la première fois depuis son entrée au Riksdag en 2010, le parti recule lors d’un scrutin législatif : 17,5 % des voix, contre 20,5 % en 2022, et 62 sièges, contre 73. Ce revers ne mesure pourtant ni la disparition des demandes concernant l’Union européenne et l’immigration, ni l’épuisement de son influence sur les politiques économiques et migratoires.
Depuis l’accord de Tidö de 2022, les Démocrates de Suède ont fortement contribué à définir l’action du gouvernement d’Ulf Kristersson sans disposer de ministres. Ce soutien parlementaire constituait l’architecture même de la coopération entre les droites suédoises. Il a illustré et illustre leur dilemme : ils progressent lorsqu’ils apparaissent comme des alternatives radicales à des partis incapables de répondre aux crises économiques, sociales et identitaires ; leur association au pouvoir a pu et peut ensuite affaiblir leur singularité.
Le Parti du peuple danois fournit un précédent éclairant : de 21,1 % en 2015, il tombe à 8,7 % en 2019, puis à 2,6 % en 2022. Les sociaux-démocrates retrouvent une attractivité auprès d’une partie de ses électeurs en adoptant une politique migratoire restrictive et en réaffirmant la protection sociale des salariés dans une économie mondialisée (Søren Frank Etzerodt et Kristian Kongshøj, « The implosion of radical right populism and the path forward for social democracy: Evidence from the 2019 Danish national election », Scandinavian Political Studies, 45(3), 2022, p. 279–300). L’appropriation d’un agenda modifie la compétition sans faire disparaître les demandes dont il était porteur. En 2026, les nouveaux débats sur l’immigration, la souveraineté au Groenland et la sécurité en mer Baltique offrent de nouveau au parti des ressources de réaffirmation. Il est redevenu le second parti dans les intentions de vote avec près de 20% dans la dernière enquête publiée après les législatives chez le voisin suédois.
Les démocraties scandinaves organisent leurs désaccords par la représentation proportionnelle, les négociations parlementaires et la concertation sociale et économique. L’association à une majorité oblige les droites nationales à produire des compromis, puis à les justifier auprès de leurs électeurs. Au sens de Lijphart, cette recherche de consensus ne signifie ni unanimité ni disparition du conflit (Arend Lijphart, Patterns of Democracy: Government Forms and Performance in Thirty’-Six Countries, 2e éd., New Haven, Yale University Press, 2012).
Pour comprendre ces trajectoires, nous distinguerons deux dissonances, leurs héritages historiques, puis leurs traductions partisanes et institutionnelles.
La double dissonance identitaire et démocratique dans les sociétés scandinaves
Les quatre clivages historiques
L’œuvre de Seymour Martin Lipset et de Stein Rokkan éclaire cette double dissonance. Leur modèle distingue quatre clivages : société agraire et révolution industrielle, Église et État, centre et périphérie, possédants et travailleurs. Ils permettent d’interroger les transformations du compromis nordique sans attribuer à toutes les droites nationales une origine commune. (Seymour Martin Lipset et Stein Rokkan, Party Systems and Voter Alignments: Cross’-National Perspectives, New York, Free Press, 1967, p. 1–64.).
Le premier axe concerne le passage des sociétés agraires à l’économie industrielle. La construction de l’État’-providence, consolidée au cours du XXe siècle, organise des compromis entre travail, propriété, ruralité et économie ouverte. Les droites nationales émergentes des années 1970 à 1990 réinvestissent, selon les pays, les tensions entre fiscalité, compétitivité et protection des territoires : agriculture, réserves halieutiques, ressources naturelles et maintien des services de proximité.
Le deuxième axe est celui de l’Église et de l’État. Le luthéranisme intervient ici moins comme référence confessionnelle que comme héritage culturel inscrit dans la formation des États scandinaves. Associé à l’éducation, à la vie locale et à la responsabilité personnelle, il a contribué, parmi d’autres facteurs, à des représentations de la confiance, du devoir civique et de la légitimité des institutions. La sécularisation n’a pas effacé ces héritages : elle les a transformés en attentes sociales et politiques.
Le troisième axe est celui du centre et des périphéries. Les démocraties scandinaves se pensent volontiers comme des modèles de responsabilité, de démocratie sociale et de contrôle des représentants. Cette représentation combine des traditions luthériennes, les organisations populaires et syndicales, les communautés agraires et les conseils délibératifs et législatifs des cités marchandes depuis le 15ème siècle. Elle ne prouve pas une supériorité uniforme de leurs institutions. Elle fournit en revanche un argument pour demander ce que ces sociétés gagnent à transférer certaines compétences à l’échelon européen.
Les expériences d’émancipation renforcent cette interrogation : séparation de la Norvège et de la Suède en 1905, indépendance finlandaise en 1917, république islandaise indépendante en 1944. Il faut distinguer ces indépendances de l’autonomie des Féroé, instituée en 1948, et de celle d’Åland : loi de 1920, règlement international de 1921, première réunion parlementaire en 1922. La Suède et le Danemark furent aussi des centres de domination. La position périphérique est une relation historique, non une essence nationale.
Le quatrième axe porte sur la propriété, le travail et le rôle de l’État. Le compromis nordique articule marché, négociation collective, redistribution et services publics. L’acceptation accrue de la concurrence mondiale par les sociaux-démocrates réactive le libéralisme national. Cette expression désigne ici une tension entre ouverture économique et protection nationale, où les droites concurrentes proposent elles-mêmes des combinaisons différentes de liberté économique et de solidarité (Jungar, Ann‐Cathrine, and Anders Ravik Jupskås. “Populist radical right parties in the Nordic region: A new and distinct party family?.” Scandinavian Political Studies 37.3 (2014): 215’-238.).
La dissonance identitaire : héritage luthérien, libéralisme politique et transformation des normes communes
La dissonance identitaire désigne ici l’écart entre les principes, les valeurs et les représentations collectives dans lesquels les citoyens ont appris à reconnaître leur communauté politique et le sentiment que ces références ne sont plus suffisamment partagées ou garanties. Elle apparaît lorsque certains citoyens estiment que les normes communes, les obligations réciproques et les conditions de la solidarité nationale deviennent incertaines. Elle ne se réduit donc ni à une inquiétude culturelle ni à une réaction devant l’immigration : elle concerne plus largement la possibilité de maintenir un cadre de coexistence dans lequel chacun peut se reconnaître comme membre d’une même communauté de droits et de devoirs.
Dans les sociétés scandinaves, cette question s’inscrit dans une histoire culturelle et politique construite à la rencontre de plusieurs traditions. L’héritage luthérien et sa sécularisation y occupent une place importante, mais ils ne constituent pas l’unique source des valeurs contemporaines. Le libéralisme politique et la construction de l’État social ont également contribué à définir les principes de la vie collective.
Le luthéranisme a historiquement participé à certaines représentations de la conscience individuelle, de la responsabilité personnelle, de l’instruction et des rapports entre l’individu, les institutions religieuses et l’autorité politique. Sa sécularisation a accompagné des transformations profondes des normes sociales, sans déterminer à elle seule leur évolution. Les droits fondamentaux, l’égalité juridique entre les femmes et les hommes, la liberté de conscience et l’autonomie individuelle l’ont été préparés par ce dernier mais elle relèvent aujourd’hui aussi d’un ordre démocratique et constitutionnel construit à travers des processus politiques, sociaux et juridiques qui dépassent largement la tradition confessionnelle. Le Danemark et la Norvège conservent, selon des modalités constitutionnelles différentes, des liens institutionnels particuliers avec leur tradition luthérienne, tandis que la liberté de religion et de conscience est protégée. En Suède et en Finlande, les rapports entre Églises et institutions publiques ont également connu des transformations spécifiques. Les droites nationales peuvent mobiliser cet héritage religieux comme référence culturelle ou comme marqueur d’appartenance. Cette appropriation politique ne saurait toutefois être confondue avec le luthéranisme dans son ensemble, pas davantage que les interprétations restrictives de l’identité nationale ne peuvent être assimilées au libéralisme politique lui-même(Hans Morten Haugen, « The Evangelical Lutheran Church in Denmark and the Multicultural Challenges », Politics and Religion, 4(3), 2011).
Le libéralisme politique constitue une seconde source fondamentale, distincte de l’héritage religieux. Il protège la diversité des croyances, des modes de vie et des appartenances, mais il exige simultanément le respect de principes communs, notamment la liberté de conscience, l’égalité juridique, la non-discrimination et les droits individuels. La difficulté apparaît lorsque certaines normes culturelles, religieuses ou communautaires, réelles ou perçues comme telles, semblent entrer en conflit avec ces principes, comme l’Islam. La question devient alors celle des limites légitimes du pluralisme : jusqu’où la société peut-elle reconnaître des différences collectives sans compromettre les libertés et l’égalité des individus qui la composent ?
Cette tension ne doit pas être interprétée comme une opposition mécanique entre une culture scandinave nécessairement libérale et égalitaire et des populations nouvelles supposées homogènes. Les sociétés scandinaves elles-mêmes ont connu des conflits prolongés autour des droits des femmes, de la liberté religieuse, des minorités et des normes familiales. De même, les personnes issues de l’immigration présentent des convictions et des pratiques diverses. Mais les débats sur l’intégration, la place des religions dans l’espace public, l’égalité entre les femmes et les hommes ou les libertés individuelles rendent particulièrement visibles ces tensions et permettent aux droites nationales de s’en saisir d’ailleurs comme toute autre formation politique dans l’arène politique. Ces partis peuvent traduire des désaccords normatifs effectifs, mais aussi des inquiétudes liées à la rapidité des transformations démographiques et culturelles. La dissonance identitaire naît lorsque certains citoyens considèrent que le cadre commun n’assure plus suffisamment la réciprocité des obligations, la continuité des règles ou la reconnaissance de leurs propres références collectives.
L’État social scandinave ajoute une dimension essentielle à cette problématique. Fondé sur des institutions de solidarité, des prestations largement accessibles et une forte légitimité de l’impôt, il suppose une confiance suffisante dans la réciprocité des contributions et des droits. Lorsque cette confiance s’affaiblit, des interrogations sur l’accès aux prestations, la participation au marché du travail ou les obligations d’intégration peuvent devenir des enjeux d’appartenance nationale. La dissonance identitaire associe alors les questions culturelles à celles de la justice distributive et de la solidarité, sans que cette association découle nécessairement des principes universalistes de l’État social.
La dissonance démocratique européenne : intégration des décisions et responsabilité politique
La dissonance démocratique européenne désigne un phénomène distinct. Elle correspond à l’écart entre les lieux où se prennent les décisions qui structurent désormais une partie des lois et des politiques publiques et les espaces politiques dans lesquels les citoyens peuvent en contrôler l’élaboration, en discuter les conséquences et en sanctionner les responsables.
Elle ne signifie pas que la gouvernance européenne serait intrinsèquement antidémocratique. L’Union européenne dispose de mécanismes de représentation, de délibération et de contrôle, notamment à travers le Parlement européen, le Conseil et les institutions nationales. Toutefois, l’articulation de ces différents niveaux de gouvernement peut rendre plus difficile l’identification des responsabilités et réduire la lisibilité des choix politiques.
Les citoyens peuvent ainsi attribuer aux institutions européennes des décisions auxquelles leurs gouvernements nationaux ont activement participé, tandis que ces derniers peuvent présenter des compromis négociés comme des contraintes extérieures. La distance entre les lieux de négociation et les lieux ordinaires du débat électoral risque alors d’affaiblir le sentiment de maîtrise collective, même lorsque les procédures institutionnelles respectent les règles démocratiques.
Dans les sociétés scandinaves, cette tension acquiert une portée particulière en raison de l’importance historique accordée au parlementarisme, à la négociation entre partis, à la transparence institutionnelle et à la recherche de compromis sociaux. Les parlements ne constituent pas seulement des organes de production législative : ils sont aussi les lieux dans lesquels les divergences d’intérêts sont transformées en décisions collectivement opposables, où les gouvernements rendent compte de leurs choix et où les compromis peuvent être révisés.
La dissonance démocratique européenne apparaît lorsque cette chaîne de responsabilité devient moins perceptible. L’enjeu n’est pas seulement de savoir quelles compétences appartiennent juridiquement à l’État national ou aux institutions européennes, mais de déterminer dans quelle mesure les citoyens conservent, par leurs représentants, une capacité effective d’orientation, de contrôle et de sanction des décisions qui les concernent.
Cette question concerne différemment les cinq démocraties scandinaves. Le Danemark, la Suède et la Finlande participent aux institutions décisionnelles de l’Union européenne et disposent de mécanismes nationaux de contrôle parlementaire des affaires européennes. La Norvège et l’Islande, extérieures à l’Union mais associées au marché intérieur par l’Espace économique européen, connaissent une situation particulière : elles intègrent une part importante des règles européennes sans participer, en qualité d’États membres, à leur adoption. L’intégration normative ne s’accompagne donc pas partout des mêmes capacités de représentation politique.
La dissonance démocratique européenne porte ainsi sur la capacité de la communauté politique à maîtriser ses engagements, à comprendre l’origine des normes applicables et à maintenir une responsabilité identifiable des gouvernants. Elle peut nourrir des demandes de souveraineté, de contrôle parlementaire ou de consultation référendaire sans impliquer nécessairement le rejet de la coopération européenne.
Les trajectoires partisanes et leurs recompositions idéologiques
Danemark du glistrupisme aux concurrences du souverainisme national
Le Fremskridtspartiet, fut l’initiative de Mogens Glistrup, en 1972. Sa percée lors des élections législatives de décembre 1973, où il recueille 15,9 % des suffrages, traduit avant tout une contestation de la pression fiscale, de l’expansion administrative et de l’intervention de l’État et une volonté absolue de ne pas distinguer l’état de la Loi de celle de la société où les médiations cultuelles, parlementaires et syndicales sont à rejeter. À partir des années 1980, l’opposition à l’immigration, puis à l’islam, comme source d’illibéralisme acquiert une place croissante dans son discours politique. Andersen, Jørgen Goul, and Tor Bjørklund. « Structural changes and new cleavages: The progress parties in Denmark and Norway. » Acta Sociologica 33.3 (1990): 195’-217).
La rupture de Pia Kjærsgaard avec le Fremskridtspartiet en octobre 1995 conduit à la création du Dansk Folkeparti (DF). Celui-ci conserve une partie de l’héritage de la démocratie rédemptrice de son prédécesseur, tout en privilégiant une organisation plus disciplinée, la défense de l’identité nationale, une politique migratoire restrictive et la protection de certaines prestations sociales. Sa capacité à soutenir parlementairement les gouvernements libéraux-conservateurs, notamment à partir de 2001, illustre le passage d’une contestation principalement antisystème à une stratégie d’influence institutionnelle.
Le paysage partisan danois se diversifie ensuite par l’apparition de formations issues de trajectoires distinctes. Nye Borgerlige, créé en 2015 par des personnalités provenant notamment du conservatisme traditionnel, associe une orientation économique libérale à des positions particulièrement restrictives en matière d’immigration. Danmarksdemokraterne, fondé en juin 2022 par Inger Støjberg, ancienne ministre libéral issue de Venstre, rassemble également d’anciens cadres et élus du DF et privilégie la cohésion territoriale, les intérêts des régions périphériques et une politique migratoire restrictive. Borgernes Parti, constitué en 2024 autour de Lars Boje Mathiesen après son exclusion de Nye Borgerlige, réactive une contestation de l’appareil administratif et des élites politiques. Enfin, Stram Kurs, fondé en 2017 par Rasmus Paludan, incarne une radicalisation spécifique de la mobilisation anti-islam, qui ne se confond ni avec les stratégies parlementaires du DF ni avec les orientations économiques des autres formations.
Finlande : de la question agraire au souverainisme
Créé en 1995, le parti des Vrais Finlandais (Perussuomalaiset) s’inscrit dans l’héritage du Parti rural de Finlande (Suomen Maaseudun Puolue), lui-même issu de la dissidence agrarienne conduite par Veikko Vennamo en 1959. Sous la direction de Timo Soini, le parti reprend une rhétorique de démocratie rédemptrice opposant les « citoyens ordinaires » aux élites politiques, accusées notamment de recourir à l’intégration européenne pour soustraire certaines décisions publiques à la responsabilité politique nationale et au contrôle démocratique. Si l’euroscepticisme constitue l’un des axes importants de son discours, les questions migratoires acquièrent progressivement une place centrale, particulièrement après l’entrée du parti au gouvernement en 2015 et l’élection de Jussi Halla’-aho à sa présidence en 2017.
Cette dernière provoque une scission : l’aile modérée, qui conserve les ministres issus du parti, poursuit sa participation à la coalition gouvernementale et donne naissance à la formation Réforme bleue (Sininen tulevaisuus). Parallèlement, le groupe de réflexion Suomen Perusta, proche du parti, contribue à structurer et à diffuser encore plus un argumentaire articulant maîtrise de l’immigration, protection des finances publiques et défense de la souveraineté nationale face à l’intégration européenne et à la menace russe. Le programme de principes adopté le 19 octobre 2018 affirme ainsi la primauté de la souveraineté nationale et revendique une « solidarité intérieure » accordant la priorité aux citoyens finlandais dans le besoin.
Après avoir retrouvé une position électorale majeure en 2019, les Vrais Finlandais reviennent au gouvernement en 2023, sous la direction de Riikka Purra avec la centralité des attitudes hostiles à l’immigration et au multiculturalisme parmi leurs électeurs et à la défense de la souveraineté démocratique de la Finlande (Peter Söderlund et Kimmo Grönlund, « Can a change in the leadership of a populist radical right party be traced among voters? The case of the Finns Party », Scandinavian Political Studies, 47(1), 2024)
Suède : nationalisme, souverainisme et néo’-conservatisme social
Fondés en 1988 dans des milieux identitaires et néo’-païens , les Démocrates de Suède (Sverigedemokraterna, SD) ont suivi une trajectoire distincte de celle de Ny Demokrati, formation libertarienne et favorable aux réductions d’impôts, entrée au Parlement en 1991 avant d’en perdre toute représentation lors des élections de 1994. L’entrée de SD au Parlement en 2010, puis son intégration à la majorité parlementaire soutenant le gouvernement de droite en 2022, témoignent d’un processus de consolidation organisationnelle, de repositionnement idéologique, d’une droite révolutionnaire à un néo-conservatisme social. L’accord de Tidö, conclu le 14 octobre 2022, marque une étape décisive dans cette évolution, sans toutefois faire de SD un membre du gouvernement.
Dans son programme de principes de 2023, le parti se définit comme socia’-conservateur et libéral national. Il réinvestit notamment la notion de folkhem (« maison du peuple »), historiquement associée à la social-démocratie suédoise, en l’articulant à une conception de la solidarité et de la cohésion sociale centrée sur la communauté nationale dans l’acceptation de l’ordolibéralisme.
Cette évolution s’accompagne de la constitution d’un environnement intellectuel conservateur. Fondé en février 2020 à l’initiative de Mattias Karlsson, ancien président du groupe parlementaire de SD, le laboratoire d’idées Oikos contribue à la diffusion de références conservatrices par l’organisation de formations, de séminaires, la publication de rapports et l’animation de réseaux. Financé par l’Insamlingsstiftelsen för Svensk Konservatism (Fondation de collecte pour le conservatisme suédois), Oikos se présente comme indépendant des partis. Sa proximité avec des personnalités de SD et son ambition de former de futurs responsables conservateurs en font néanmoins un acteur de l’environnement intellectuel et politique dans lequel évolue le parti. Son influence directe sur la rédaction des programmes de SD reste toutefois à établir par des sources spécifiques (Sigurd Allern et Ester Pollack, « The Role of Think Tanks in the Swedish Political Landscape », Scandinavian Political Studies, 43(3), 2020, p. 145–169).
Norvège : Du liberatisme au libéralisme national
Lancé en 1973 par Anders Lange, le mouvement à l’origine du Fremskrittspartiet (FrP, Parti du progrès) s’inscrit initialement dans une contestation de la fiscalité, de la bureaucratie et de l’intervention de l’État dans l’économie. A partir de 1979, il connaît progressivement une transformation idéologique et organisationnelle, associant à son libéralisme économique originel une rhétorique de démocratie rédemptrice et de dénonciation des élites politiques, une politique restrictive en matière d’immigration et une défense des valeurs et de l’identité nationales et démocratiques en faisant sien par la suite le discours de Bruges de Lady Tatcher critiquant le néo-keynésianisme européen et centralisateur des Communautés économiques européennes. Cette évolution accompagne son intégration progressive au jeu politique institutionnel, jusqu’à sa participation au gouvernement de coalition dirigé par Erna Solberg, entre octobre 2013 et janvier 2020 (Jupskås, Anders Ravik. “The taming of the shrew: How the Progress Party (almost) became part of the mainstream.” Radical right’-wing populist parties in Western Europe: Into the mainstream (2016): 169’-192).
Le FrP conserve néanmoins une particularité au sein des droites nationales dans toute l’Europe : la place structurante qu’occupe le libéralisme économique dans son identité politique et programmatique. Son programme de principes le définit comme un « parti populaire libéral » (liberalistisk folkeparti), attaché à la propriété privée, aux libertés individuelles, à la liberté d’entreprendre et à la limitation de l’intervention publique. Ces orientations coexistent depuis 2015 avec la revendication explicite d’un héritage culturel norvégien et occidental, fondé notamment sur les traditions chrétiennes et les valeurs du libéralisme culturel.
Cette combinaison idéologique trouve également un prolongement dans les relations entretenues avec Human Rights Service (HRS), organisation indépendante du FrP, mais bénéficiant historiquement du soutien de plusieurs de ses responsables et parlementaires. Les travaux et prises de position de HRS portent notamment sur les mariages forcés, les mutilations génitales féminines, le contrôle social et les conséquences de l’immigration. Le soutien apporté à cette organisation, notamment dans les débats relatifs à son financement public, illustre la convergence entre certains acteurs du FrP et une partie du milieu associatif engagé dans une lecture critique des politiques migratoires et du multiculturalisme. En septembre 2021, la dirigeante du parti, Sylvi Listhaug, défendait publiquement HRS et rappelait le rôle du FrP dans le maintien de ses financements au cours des années précédentes.
Les droites nationales scandinaves nouvelles illustrations du souverainisme référendaire et parlementaire
Comme nous l’avons évoqué, la dissonance démocratique européenne se manifeste à travers trois dimensions complémentaires. Elle est d’abord institutionnelle, lorsque l’exercice du pouvoir de décision s’éloigne des mécanismes habituels de responsabilité gouvernementale et de contrôle parlementaire. Elle est ensuite politique, lorsque la complexité des procédures européennes rend difficile l’identification des acteurs responsables des arbitrages collectifs. Elle est enfin sociale et culturelle, lorsque l’intégration européenne est perçue comme susceptible de remettre en cause les protections collectives, les identités nationales ou les équilibres économiques et territoriaux.
Ces tensions ne produisent toutefois ni des réactions politiques uniformes ni des conceptions identiques de la souveraineté. Dans les démocraties scandinaves, elles rencontrent des traditions institutionnelles caractérisées par l’importance du parlementarisme, la recherche de compromis et, dans certains pays, le recours à la consultation populaire. Elles contribuent ainsi à structurer des formes particulières de souverainisme qui privilégient tantôt la limitation des transferts de compétences, tantôt le renforcement du contrôle parlementaire, tantôt la préservation d’une autonomie nationale au sein d’une coopération européenne différenciée.
Cette diversité constitue un élément essentiel pour comprendre les transformations des droites nationales scandinaves. Celles-ci ne se définissent plus exclusivement par leur opposition à l’intégration européenne. Certaines défendent désormais une participation sélective à l’Union, subordonnée à la protection des prérogatives nationales, tandis que d’autres privilégient une coopération économique et stratégique extérieure aux institutions politiques européennes. La souveraineté devient alors moins une revendication d’isolement qu’un principe de délimitation des compétences et de légitimation des choix collectifs.
Le Danemark illustre particulièrement la dimension référendaire de cette logique. La Suède et la Finlande témoignent davantage de son inscription dans les mécanismes de contrôle parlementaire et dans les recompositions partisanes. La Norvège et l’Islande présentent une configuration distincte, fondée sur une intégration économique approfondie sans adhésion à l’Union européenne.
Les parlements scandinaves et la reconstruction des consensus européens
Dans les démocraties scandinaves, la légitimité des engagements européens repose largement sur la capacité des institutions représentatives à intervenir dans leur élaboration et leur contrôle. Le Parlement n’est pas seulement appelé à ratifier des décisions négociées par l’exécutif : il doit également pouvoir examiner les projets européens, exprimer des orientations politiques et exercer une surveillance effective sur l’action gouvernementale.
Cette conception ne correspond pas à une souveraineté parlementaire absolue. Elle s’inscrit dans les limites posées par les constitutions nationales, la garantie des droits fondamentaux et les engagements internationaux régulièrement contractés. Elle témoigne néanmoins d’une exigence particulière : l’intégration européenne ne doit pas avoir pour conséquence de priver les représentants nationaux de toute capacité substantielle d’influence sur les décisions qui engagent leurs citoyens.
En Finlande, cette exigence s’incarne dans l’organisation du contrôle exercé par l’Eduskunta. Le gouvernement doit transmettre au Parlement les informations nécessaires à l’examen des affaires européennes relevant de ses compétences. La Grande Commission (Suuri valiokunta) constitue l’organe central de coordination des positions parlementaires sur la plupart des dossiers européens. Elle s’appuie sur les travaux des commissions spécialisées, tandis que la commission des affaires étrangères intervient dans les matières relevant principalement de son domaine.
La Constitution finlandaise encadre également les engagements susceptibles d’affecter la souveraineté nationale. Ses articles 94 et 95 prévoient notamment une majorité qualifiée des deux tiers des suffrages exprimés pour certaines obligations internationales touchant à la Constitution, à l’intégrité du territoire ou à des transferts de compétences importants du point de vue de la souveraineté finlandaise. Ces dispositions permettent de distinguer la conduite ordinaire de la politique européenne des décisions engageant plus profondément l’ordre constitutionnel.
Le dispositif finlandais traduit ainsi une conception de la souveraineté fondée moins sur l’exclusion de toute compétence supranationale que sur la préservation des conditions démocratiques de son exercice. L’acceptation de règles communes demeure compatible avec la souveraineté nationale dès lors que leurs conditions d’adoption peuvent être débattues, contrôlées et, lorsqu’il y a lieu, soumises à des procédures parlementaires renforcées.
En Suède, le contrôle parlementaire repose sur une articulation comparable entre responsabilité gouvernementale et intervention du Riksdag. Avant les réunions pertinentes du Conseil de l’Union européenne et du Conseil européen, le gouvernement consulte la commission parlementaire des affaires européennes. Les positions qui en résultent exercent une contrainte politique significative sur la conduite des négociations, même si elles ne constituent pas des instructions juridiquement impératives au sens strict.
Le chapitre 10, article 6, de l’Instrument de gouvernement encadre par ailleurs les transferts de compétences à l’Union européenne. Ceux-ci peuvent notamment être autorisés par une majorité des trois quarts des votants, représentant également plus de la moitié des membres du Riksdag, ou suivant la procédure applicable à l’adoption des lois fondamentales. Ils ne peuvent porter atteinte aux principes fondamentaux du régime constitutionnel et supposent une protection adéquate des droits et libertés.
L’importance de ces mécanismes apparaît dans un contexte de recomposition des rapports entre les droites suédoises. L’accord de Tidö, conclu en 2022, a permis aux Démocrates de Suède d’acquérir une influence institutionnalisée sur l’orientation gouvernementale mais elle n’a pas signifié pas pour autant une identification entre la politique européenne du gouvernement et les positions souverainistes dudit parti. Elle montre plutôt comment une formation nationale-conservatrice peut chercher à infléchir les politiques publiques en utilisant les mécanismes ordinaires de coopération parlementaire, plutôt qu’en faisant de la rupture avec l’Union européenne son unique horizon politique.
Le Danemark offre une articulation plus explicite entre contrôle parlementaire et légitimation référendaire. Dans le fonctionnement ordinaire des négociations européennes, la commission des affaires européennes du Folketing exerce une influence déterminante sur la définition des mandats gouvernementaux. Selon la pratique parlementaire, le gouvernement peut disposer d’un mandat lorsqu’aucune majorité ne s’oppose à la position qu’il entend défendre.
Cette procédure favorise une négociation continue entre l’exécutif et les formations parlementaires. Elle permet notamment à des partis extérieurs au gouvernement de peser sur les orientations européennes et oblige l’exécutif à tenir compte des équilibres politiques internes.
À ce contrôle s’ajoute une garantie constitutionnelle spécifique. L’article 20 de la Constitution danoise prévoit que certaines délégations de pouvoirs à des autorités internationales nécessitent l’approbation des cinq sixièmes des membres du Folketing. À défaut de cette majorité qualifiée, mais lorsque le texte recueille la majorité ordinaire requise et que le gouvernement le maintien, il doit être soumis aux électeurs conformément aux dispositions constitutionnelles applicables.
La souveraineté danoise repose ainsi sur une double médiation démocratique : celle des représentants élus, qui contrôlent les engagements européens au cours de leur élaboration, et celle du corps électoral, qui peut être appelé à se prononcer directement sur certains transferts de compétences.
Cette articulation contribue à expliquer la persistance d’un souverainisme danois structuré autour de la possibilité de refuser, de différencier ou de renégocier les modalités de l’intégration. Pour les formations de droite nationale, parmi lesquelles le Parti populaire danois, la question européenne peut devenir un instrument de défense de l’autonomie politique, du contrôle des frontières et de la capacité nationale de décision. Toutefois, les préférences partisanes ne se confondent pas avec le fonctionnement des institutions : les consultations populaires danoises ont aussi permis de confirmer ou d’approfondir certains engagements européens.
La Norvège présente une difficulté d’une autre nature. Bien qu’extérieure à l’Union européenne, elle participe au marché intérieur par l’intermédiaire de l’Espace économique européen (EEE). Cette participation implique l’incorporation d’un grand nombre de règles européennes, alors même que le pays ne dispose pas d’une représentation dans les institutions législatives de l’Union comparable à celle des États membres.
Le Storting demeure compétent pour autoriser les engagements internationaux et contrôler leur mise en œuvre. L’article 115 de la Constitution prévoit, dans son domaine d’application, une majorité des trois quarts des suffrages exprimés et la présence d’au moins deux tiers des membres du Parlement pour certains transferts de pouvoirs. Tous les engagements impliquant un transfert de compétences ne relèvent cependant pas automatiquement de cette procédure renforcée.
Le contentieux relatif à l’Agence de coopération des régulateurs de l’énergie (ACER) constitue une illustration particulièrement significative de cette distinction. Dans une décision de 2023, la Cour suprême norvégienne a estimé que le transfert de pouvoirs résultant du dispositif contesté présentait une portée limitée et que le consentement parlementaire donné en 2018 sur le fondement de l’article 26 de la Constitution ne méconnaissait pas les exigences constitutionnelles.
Cette validation juridictionnelle n’épuise pourtant pas la controverse démocratique. Celle’-ci porte également sur la capacité des autorités nationales à maîtriser les orientations d’une politique énergétique influencée par des mécanismes européens. Le cas norvégien révèle ainsi une tension entre la légalité constitutionnelle du transfert de compétences et sa légitimité politique aux yeux des forces attachées à l’autonomie nationale.
Choix référendaires, recompositions partisanes et appartenances européennes différenciées
Le recours au référendum et les recompositions des droites nationales montrent que la dissonance démocratique européenne ne conduit pas nécessairement à un rejet global de la coopération supranationale. Elle peut également susciter des stratégies de différenciation institutionnelle, de limitation des compétences européennes ou de renforcement de la capacité des États à déterminer les conditions de leur participation.
Le cas du Danemark est particulièrement révélateur de cette logique. Le rejet du traité de Maastricht lors du référendum du 2 juin 1992 conduit à la négociation des arrangements d’Édimbourg, qui permettent de redéfinir les modalités de la participation danoise à l’intégration européenne. Les dérogations obtenues concernent notamment l’Union économique et monétaire, la justice et les affaires intérieures, la défense ainsi que la citoyenneté européenne. L’approbation du traité lors d’un second référendum, en 1993, illustre la possibilité d’un compromis fondé sur la reconnaissance de préférences nationales particulières.
Cette logique de différenciation se prolonge au cours des décennies suivantes. Le refus d’adopter l’euro en 2000, puis celui de modifier la dérogation relative à la justice et aux affaires intérieures en 2015, confirment la persistance d’une volonté de préserver certains domaines d’autonomie nationale. À l’inverse, le référendum du 1er juin 2022 aboutit, avec environ 67 % de suffrages favorables, à la suppression de la réserve danoise en matière de défense.
Ces résultats successifs démontrent que le référendum ne constitue pas uniquement un instrument de résistance à l’intégration. Il peut également permettre sa réorientation ou son approfondissement lorsque les circonstances politiques et stratégiques évoluent. La souveraineté populaire fonctionne alors comme un principe de légitimation des changements de trajectoire, plutôt que comme une exigence systématique de désengagement.
Cette ambivalence traverse les droites nationales danoises. Leur critique de l’intégration européenne repose souvent sur la défense des compétences nationales, des politiques migratoires et de la continuité culturelle. Mais leur influence s’exerce dans un environnement où l’appartenance à l’Union constitue également une réalité économique et stratégique. Le souverainisme peut ainsi prendre la forme d’une opposition à certaines politiques européennes sans impliquer nécessairement une opposition à toute coopération.
En Suède, la transformation des droites nationales révèle une évolution comparable, quoique plus fortement inscrite dans les rapports parlementaires. Les Démocrates de Suède ont progressivement fait de la défense des compétences nationales et de la critique de l’extension du pouvoir européen des éléments de leur positionnement politique. Cependant, leur participation à la majorité de soutien du gouvernement issu de l’accord de Tidö traduit une évolution de leur mode d’intervention : la contestation de l’intégration se combine désormais avec une logique de négociation institutionnelle.
Le souverainisme suédois ne peut dès lors être analysé indépendamment des contraintes qui pèsent sur les formations appelées à soutenir l’action gouvernementale. La recherche d’influence implique d’arbitrer entre la défense de l’autonomie nationale, les bénéfices de la participation au marché intérieur et les exigences nouvelles de la coopération stratégique européenne.
La réorientation de la politique de sécurité suédoise en fournit une illustration. L’adhésion du pays à l’OTAN, devenue effective le 7 mars 2024, marque une rupture historique avec sa tradition de non’-alignement militaire. Cette décision ne concerne pas directement les compétences de l’Union européenne, mais elle éclaire les transformations contemporaines de la souveraineté : la recherche de garanties collectives peut désormais être considérée comme une condition de la préservation de la sécurité nationale.
L’accord transpartisan présenté le 19 juin 2025 sur le financement du réarmement confirme cette évolution. En réunissant les partis gouvernementaux et plusieurs formations d’opposition, dont les Démocrates de Suède, autour d’un programme exceptionnel de renforcement des capacités de défense, il montre qu’une transformation majeure des engagements stratégiques peut s’accompagner d’une recherche explicite de consensus parlementaire.
L’évolution du Parti des Vrais Finlandais est particulièrement significative. Dans son programme pour les élections européennes de 2024, il ne fait plus d’une sortie prochaine de l’Union un objectif politique actif, considérant cette perspective comme peu réaliste dans l’immédiat. Cette inflexion traduit le passage d’un euroscepticisme de rupture à une stratégie davantage orientée vers la transformation des politiques européennes depuis l’intérieur des institutions.
La Norvège, à l’inverse, illustre la possibilité d’une opposition durable à l’adhésion sans refus de l’intégration économique. Les référendums de 1972 et de 1994 ont successivement écarté l’entrée du pays dans la Communauté économique européenne, puis dans l’Union européenne. Le maintien de cette orientation n’a toutefois pas empêché une participation étendue au marché intérieur par l’intermédiaire de l’EEE.
Cette situation alimente une contradiction particulièrement sensible : la Norvège bénéficie d’une insertion économique profonde dans l’espace européen, mais ne participe pas, en tant qu’État membre, à l’adoption des actes législatifs de l’Union dont une partie substantielle est ensuite incorporée dans son ordre juridique.
La critique souverainiste peut donc s’exercer dans deux directions opposées. D’un côté, certains considèrent que l’adhésion permettrait de réduire le déficit d’influence institutionnelle en donnant au pays accès aux organes décisionnels européens. De l’autre, les adversaires de l’adhésion privilégient la préservation de l’autonomie nationale, même lorsque celle-ci implique l’acceptation indirecte de règles élaborées hors du cadre parlementaire norvégien. La souveraineté devient ainsi l’objet d’un arbitrage entre autonomie formelle et influence effective. Cette tension constitue l’une des expressions les plus nettes de la dissonance démocratique européenne : le refus de transférer pleinement la compétence politique à l’Union n’empêche pas une dépendance réglementaire importante à l’égard de ses décisions.
L’Islande donne à cette contradiction une dimension économique, territoriale et référendaire particulièrement marquée. La protection des ressources halieutiques occupe une place centrale dans les débats relatifs à l’adhésion. La maîtrise des zones de pêche et des politiques de gestion des ressources apparaît non seulement comme un impératif économique, mais également comme un attribut de l’autonomie politique nationale.
Le référendum du 29 août 2026 apporte une illustration récente de cette logique. Organisé pour déterminer si les négociations d’adhésion à l’Union européenne devaient reprendre, il s’est conclu par une victoire du non, avec 52,8 % des suffrages contre 47,2 % pour le oui, et une participation d’environ 82,6 %. Le scrutin ne portait pas sur l’adhésion immédiate, mais sur la reprise du processus de négociation. À la suite de ce résultat consultatif, le gouvernement islandais a annoncé qu’il ne reprendrait pas les négociations.
Les situations du Groenland et des îles Féroé, territoires autonomes relevant du Royaume du Danemark, complètent cette diversité institutionnelle. Le Groenland s’est retiré de la Communauté économique européenne en 1985, à la suite du référendum de 1982, tandis que les îles Féroé sont demeurées en dehors de la Communauté puis de l’Union européenne. Ces trajectoires rappellent que les modalités d’appartenance européenne ne recouvrent pas nécessairement les frontières des États souverains et peuvent dépendre de statuts territoriaux spécifiques.
Elles montrent également que le débat sur l’intégration européenne ne peut être réduit à une opposition entre appartenance et retrait. Entre adhésion complète, participation au marché intérieur, dérogations sectorielles et coopération conventionnelle, les démocraties scandinaves présentent un éventail de solutions institutionnelles permettant d’articuler interdépendance et autonomie.
L’analyse comparée de ces expériences conduit dès lors à distinguer plusieurs formes de souverainisme. Le souverainisme référendaire privilégie l’intervention directe du corps électoral pour légitimer ou contester les transferts de compétences. Le souverainisme parlementaire cherche à renforcer la responsabilité gouvernementale et le contrôle des choix européens par les assemblées nationales. Enfin, un souverainisme de différenciation institutionnelle défend la participation sélective à des dispositifs communs sans accepter nécessairement l’ensemble des engagements politiques et juridiques attachés à l’adhésion.
Ces orientations ne sont ni mutuellement exclusives ni propres aux droites nationales. Elles constituent néanmoins des instruments particulièrement mobilisables par les formations souverainistes contemporaines, qui peuvent chercher à transformer une contestation de l’intégration en capacité d’influence au sein des institutions représentatives.
Tableau récapitulatif des souverainismes parlementaires et des droites nationales
| Démocratie | Rapport à l’Europe et contrôle parlementaire | Expression politique de la dissonance | Logique de reconstruction du consensus |
| Danemark | Membre de l’UE depuis 1973. Mandats de négociation contrôlés par la commission européenne du Folketing. Article 20 : majorité des cinq sixièmes ou procédure référendaire applicable aux transferts concernés. | Tradition des dérogations européennes et des référendums. DF, Danmarksdemokraterne et d’autres formations contestent, selon des orientations différentes, certains aspects de l’intégration, de l’immigration et de la centralisation. | Conserver une intégration européenne politiquement négociable, compatible avec le contrôle parlementaire, les compromis interpartisans et les choix nationaux. |
| Suède | Membre de l’UE depuis 1995. Consultation de la commission des affaires de l’UE du Riksdag. Encadrement constitutionnel des transferts de compétences. | Les Sverigedemokraterna (SD) articulent souveraineté, immigration, identité et protection nationale. Tension entre internationalisation des engagements et modèle social suédois. | Préserver la responsabilité du gouvernement devant le Parlement et construire des compromis sur la sécurité, l’économie et la cohésion sociale. |
| Finlande | Membre de l’UE depuis 1995. Rôle central de la Grande Commission de l’Eduskunta et des commissions spécialisées. Majorité qualifiée pour certains transferts de compétences. | Les Perussuomalaiset (PS), issus d’une tradition populiste agrarienne, développent une critique de l’intégration, de l’immigration et de certaines politiques européennes. | Intégrer la décision européenne dans le contrôle parlementaire ordinaire et concilier solidarité européenne, sécurité et intérêts nationaux. |
| Norvège | Non-membre de l’UE ; participation à l’EEE et à Schengen. Contrôle du Storting sur les engagements internationaux et les actes de l’EEE. Article 115 pour certains transferts de pouvoirs. | Le Fremskrittspartiet (FrP) développe une critique de l’immigration, de la fiscalité et des élites, tandis que l’opposition à l’adhésion européenne traverse plusieurs familles politiques. | Maintenir l’accès au marché intérieur tout en cherchant à préserver la légitimité parlementaire de règles européennes élaborées sans codécision norvégienne. |
| Islande | Non-membre de l’UE ; participation à l’EEE et à Schengen. Contrôle de l’Althing sur les engagements internationaux et leur incorporation juridique. | Débats sur la souveraineté économique, la pêche, les ressources naturelles, l’agriculture et les conditions d’une éventuelle adhésion. | Articuler insertion dans le marché européen, contrôle démocratique des engagements et autonomie dans la gestion des ressources stratégiques. |
Conclusion
Quelle que soit leur participation au pouvoir, les droites nationales scandinaves influencent désormais les agendas législatifs, les stratégies partisanes et la recomposition des consensus politiques dans leurs systèmes politiques. Leur force réside dans leur capacité à articuler deux demandes distinctes, mais susceptibles de se renforcer : la préservation des conditions culturelles et sociales de l’appartenance collective et la restauration d’une maîtrise démocratique des décisions.
Ces deux aspirations correspondent à la dissonance identitaire et à la dissonance démocratique européenne. La première interroge les valeurs communes, la solidarité et les règles de coexistence ; la seconde concerne la souveraineté politique, la répartition des compétences et la légitimité des décisions. Leur convergence ne suppose ni une origine commune ni une doctrine uniforme. Elle explique néanmoins pourquoi les questions migratoires, économiques, énergétiques ou européennes deviennent des terrains privilégiés de mobilisation des droites nationales.
Les trajectoires scandinaves illustrent la diversité de ces articulations. Au Danemark, la question groenlandaise rappelle que la souveraineté nationale peut elle’-même entrer en tension avec l’autodétermination des peuples. En Norvège, le Parti du progrès (FrP) propose une synthèse particulièrement significative : devenu, avec 23,8 % des voix et 47 sièges en 2025, la deuxième force du Storting, il conjugue liberté économique, protection de l’État social, restriction migratoire et défense de la souveraineté nationale. Son refus de l’adhésion à l’Union européenne, associé à la reconnaissance de l’importance économique de l’EEE, traduit une volonté de concilier ouverture commerciale et maîtrise politique. Ce libéralisme national, porté par Sylvi Listhaug, ne se confond toutefois pas avec une adhésion intégrale au libéralisme culturel.
Face à ces transformations, le Parlement demeure le lieu essentiel d’articulation des deux dissonances et de reconstruction des compromis démocratiques. Il lui revient de garantir les libertés et l’égalité juridique, de définir les obligations réciproques, de contrôler les engagements européens et de rendre les arbitrages politiques discutables, révisables et imputables. La reconstruction du consensus ne passe donc ni par l’imposition d’une identité homogène ni par l’affirmation d’une souveraineté absolue, mais par la capacité à réintégrer les conflits dans la délibération démocratique.
Le projet politique des droites nationales scandinaves peut ainsi se comprendre comme une tentative de concilier continuité culturelle, solidarité sociale, libertés individuelles et maîtrise nationale du changement. Son influence durable dépendra autant de sa capacité à traduire ces aspirations en politiques cohérentes que de celle des institutions parlementaires à préserver le pluralisme et l’égalité des citoyens. C’est dans cette articulation entre appartenance collective et souveraineté démocratique que se joue désormais une part décisive de la recomposition des consensus politiques scandinaves.
Tableau 1 Les résultats des élections législatives de 2015 à 2026
| Démocratie et parti politique | Année : voix en % / sièges |
| Finlande/PS | 2015 : 17,6 / 38 ; 2019 : 17,5 / 39 ; 2023 : 20,1 / 46 |
| Finlande /Réforme bleue | 2019 : 1,0 / 0 |
| Suède/ SD | 2018 : 17,53 / 62 ; 2022 : 20,54 / 73 ; 2026 : 17,48 / 62 |
| Norvège/FrP | 2017 : 15,2 / 27 ; 2021 : 11,6 / 21 ; 2025 : 23,8 / 47 |
| Danemark/ DF | 2015 : 21,1 / 37 ; 2019 : 8,7 / 16 ; 2022 : 2,6 / 5 ; 2026 : 9,1 / 16 |
| Danemark/Nye Borgerlige | 2019 : 2,4 / 4 ; 2022 : 3,7 / 6 |
| Danemark /Stram Kurs | 2019 : 1,8 / 0 |
| Danemark/ Danmarksdemokraterne | 2022: 8,1 / 14 ; 2026 : 5,8 / 10 |
| Danemark — Borgernes Parti | 2026 : 2,1 / 4 |
Tableau 2 Les résultats des élections européennes depuis 1995
| Année | PS Finlande | SD Suède | DF Danemark | DD Danemark |
| 1999 | 0,8 / 0 | n.d. / 0 | 5,8 / 1 | Non créé |
| 2004 | 0,5 / 0 | 1,13 / 0 | 6,8 / 1 | Non créé |
| 2009 | 9,8 / 1 | 3,27 / 0 | 15,3 / 2 | Non créé |
| 2014 | 12,9 / 2 | 9,67 / 2 | 26,6 / 4 | Non créé |
| 2019 | 13,8 / 2 | 15,34 / 3 | 10,8 / 1 | Non créé |
| 2024 | 7,6 / 1 | 13,17 / 3 | 6,37 / 1 | 7,39 / 1 |
Tableau 3 Les résultats des référendums européens
| Démocratie | Référendums européens et résultats décisifs |
| Danemark | 1972 adhésion : oui 63,3 % ;
1992 Maastricht : non 50,7 % ; 1993 accord aménagé : oui 56,7 % ; 2000 euro : non 53,2 % ; 2015 réserve justice : maintien 53,1 % ; 2022 réserve défense : suppression 66,9 %. |
| Norvège | 1972 adhésion : non 53,5 % ;
1994 adhésion : non 52,2 %. |
| Finlande | 1994 adhésion : oui 56,9 %. |
| Suède | 1994 adhésion : oui 52,3 % ; non 46,8 % |
| Islande | 2026 reprise des négociations : non 52,8 %. |
Philippe Poirier
Depuis 2011, Philippe Poirier est titulaire de la Chaire de recherche en études parlementaires de l’Université du Luxembourg. Fondateur et directeur des études du Master en Études parlementaires, il dirige depuis 2014 la collection Études parlementaires aux Éditions Bruylant–Larcier. Il est également professeur invité à Sciences Po Rennes et à Sciences Po Paris – Collège européen à l’Université de Turin et à l’Université de l’Égée. Expert reconnu au niveau européen, il est depuis 2013 membre du Groupe d’États contre la corruption du Conseil de l’Europe (GRECO), expert du Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (HCERES) depuis 2021, membre du comité scientifique de l’École doctorale de droit de l’Université de Sienne, du conseil scientifique d’ERDIC (Université du Pirée) et celui du Centre international de formation européenne (CIFE). Entre 2016 et 2020, il a cofondé et codirigé l’école doctorale européenne GOVUNET (Action Jean Monnet), rassemblant huit universités européennes. Il est enfin l’auteur ou directeur de plus de 120 publications scientifiques en anglais, français, allemand, grec, italien et espagnol, parmi lesquelles Res publica et parlement (2023), Les Conseils d’État en Europe (2023) et Parliamentary Diplomacy and Multilevel Governance (2023), Overview of the Relationship Model Between Parliament and Constitutional Court across European, Latin America and Canada (2025), Les lanceurs d’alerte dans l’Espace francophone (2025).
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