Récemment diplômée de l’IEP de Toulouse et franco-cubaine, Tamara Sevilla Llorca est spécialisée dans les enjeux de développement économique, d’intégration régionale et de coopération internationale au sein des espaces caribéen et sud-américain.
Auteure d’un mémoire de recherche intitulé « Héritage et entrepreneuriat aux Antilles françaises : freins structurels et leviers publics pour un renouveau socio-économique en Martinique et Guadeloupe », elle travaille sur les questions du développement endogène et de la compétitivité des territoires d’Outre-mer.
L’Assemblée nationale a adopté le 16 avril dernier, à l’unanimité, un projet de loi autorisant l’adhésion de la Martinique à la Communauté caribéenne (Caricom). Que devrait concrètement changer cette loi pour la Martinique ? Est-elle appelée à faire des émules parmi d’autres collectivités d’outre-mer ? Comment expliquer cette unanimité politique ?
La loi dont vous faites mention ne fait pas entrer la Martinique dans la Communauté des Caraïbes (dite CARICOM) comme État souverain, mais elle rend effective son adhésion comme membre associé. Le texte adopté autorise l’approbation de l’accord entre la France et la CARICOM relatif au protocole sur les privilèges et immunités du 14 janvier 1985, signé à Bridgetown le 20 février 2025. Il s’agissait donc d’un verrou juridique : sans cet accord, la CARICOM ne pouvait pas fonctionner normalement sur le territoire français, notamment pour ses représentants, ses agents, ses réunions ou ses missions officielles. La loi a finalement été promulguée le 29 avril 2026.
Concrètement, la Martinique peut désormais participer aux travaux de la CARICOM, accéder à ses réseaux institutionnels, économiques, universitaires et culturels, et s’insérer dans des projets régionaux sur les transports, la santé, l’éducation, la gestion des catastrophes naturelles ou la lutte contre le crime organisé.
Cette intégration reste toutefois encadrée. La Martinique participera dans la limite de ses compétences, sans remise en cause des compétences régaliennes de l’État français, ni du cadre européen, ni de l’unité de la République française. Elle ne participera pas, par exemple, aux travaux du Conseil des affaires étrangères de la CARICOM.
Le statut est plutôt celui d’un levier de coopération, pas d’un transfert de souveraineté.
Le gouvernement français a souligné que cette loi ne concerne pas uniquement la Martinique. Dans son intervention à l’Assemblée nationale le 16 avril 2026, Nicolas Forissier (ministre délégué chargé du commerce extérieur et de l’attractivité) a indiqué que le texte « s’appliquera à toutes les collectivités françaises d’Amérique qui souhaiteront rejoindre l’organisation », en citant explicitement la Collectivité territoriale de Guyane, qui a déjà manifesté son souhait d’intégrer la CARICOM et mène des négociations en ce sens.
Cette orientation s’inscrit dans la continuité du Comité interministériel des Outre-mer (CIOM) de 2023, dont la mesure nᵒ 12 prévoyait de soutenir les candidatures des collectivités françaises des Amériques à la CARICOM comme membres associés. La Guyane apparaît aujourd’hui comme le territoire le plus avancé après la Martinique. Son adhésion politique à la CARICOM est attendue en juillet 2026. La Guadeloupe est régulièrement évoquée, mais sa démarche est moins aboutie.
L’unanimité politique observée autour du texte tient sans doute à son caractère à la fois limité dans ses effets juridiques immédiats et porteur d’une forte portée symbolique et stratégique. Le texte ne modifie pas l’équilibre institutionnel de la République, il ne transfère aucune compétence nouvelle à la Collectivité territoriale de Martinique. En revanche, il consacre une évolution de la place de la Martinique dans son environnement régional, ce qui permet à des sensibilités politiques différentes d’y trouver un intérêt propre.
Pour la majorité présidentielle et les formations centristes, cette adhésion à la CARICOM peut être perçue comme un instrument de rayonnement de la France dans la Caraïbe et comme un moyen de mieux articuler l’action extérieure de l’État avec celle des collectivités ultramarines.
Pour de nombreux élus martiniquais, elle constitue également la reconnaissance institutionnelle d’une réalité géographique, historique et culturelle ancienne : la Martinique entretient depuis toujours des liens étroits avec son environnement caribéen.
À gauche, certains acteurs peuvent voir dans cette intégration régionale un levier susceptible de diversifier les partenariats économiques et de renforcer les marges de manœuvre du territoire.
Toutefois, le texte ne préjuge ni de l’ampleur ni de la nature des transformations qui pourraient en découler, ses implications restent ouvertes. Ce qui explique l’unanimité politique.
Enfin, je souhaiterais préciser que l’adhésion de la Martinique à la CARICOM ne résout pas, à elle seule, les freins structurels qui limitent encore l’intégration régionale des Outre-mer de la Caraïbe : inadéquation de certaines normes européennes aux réalités géographiques ultramarines, complexité douanière liée au statut de RUP, coût élevé de la connectivité aérienne et maritime.
Elle marque néanmoins une évolution importante car elle contribue à rendre plus visibles, depuis l’Hexagone, les enjeux caribéens des territoires ultramarins et rappelle que la Caraïbe n’est pas une périphérie éloignée de la République, mais aussi un espace régional dans lequel la France est déjà présente.
Les États voisins, principalement issus de la Caraïbe anglophone, ont été longtemps réticents à l’idée d’intégrer des territoires français à la CARICOM. Pourquoi ces États ont-ils évolué ?
Les réticences initiales des États caribéens s’expliquaient par l’histoire de la CARICOM. Fondée en 1973 par le traité de Chaguaramas, elle est d’abord un projet d’intégration porté par des États majoritairement anglophones, issus de l’indépendance post-britannique. L’entrée de territoires français pouvait donc être perçue comme l’arrivée indirecte d’une puissance européenne dans un espace régional construit autour de la souveraineté d’États nouvellement indépendants.
Cette position a évolué, notamment à partir de 2021, lorsque le secrétariat général de la CARICOM a donné son accord de principe à l’adhésion des collectivités françaises d’Amérique.
Les États caribéens ont évolué pour des raisons pragmatiques. D’abord, la CARICOM elle-même n’est plus seulement un club d’États anglophones indépendants. Elle comprend des membres associés et dialogue avec des territoires aux statuts variés.
Dans ce contexte, la Martinique, la Guadeloupe et la Guyane peuvent être regardées à la fois comme des territoires français et comme des acteurs caribéens à part entière, susceptibles d’apporter des ressources solides et durables grâce à leur appartenance à la France et à l’Europe : infrastructures sanitaires, réseaux universitaires, capacités administratives, accès à certains financements européens ou expertise en matière de gestion des risques.
Cette ouverture s’explique aussi par les vulnérabilités communes qui traversent la région, même si elles ne touchent pas tous les territoires avec la même intensité : ouragans, montée des eaux, sargasses, insécurité alimentaire, coûts logistiques, trafics illicites ou dépendance énergétique.
Dès lors, l’association des collectivités françaises devient comme un levier utile de coopération régionale. Les États caribéens sont passés d’une méfiance postcoloniale à une logique d’intérêt régional partagé.
L’importance géostratégique de la région Caraïbe, incarnée par les divers enjeux que vous évoquez, sécuritaires, climatiques, énergétiques… semble trop souvent sous-estimée, vue de Paris. Comment l’expliquer, alors que Pékin et Washington, qui intègre cette région au concept de « Grande Amérique du Nord », y sont, eux, très présents ?
La France maintient une présence diplomatique et économique significative dans la Caraïbe, notamment grâce à ses territoires ultramarins, son réseau diplomatique, ses dispositifs de coopération, ses Alliances françaises, ses chambres de commerce, ses forces armées aux Antilles et en Guyane, ainsi qu’à sa participation à certaines instances régionales : OECO, CARICOM, AEC. En revanche, la Caraïbe n’a pas toujours occupé la même place dans la hiérarchie des priorités stratégiques françaises que d’autres espaces comme la Méditerranée, le Sahel ou encore l’Indo-Pacifique.
Les Outre-mer permettent pourtant de lire autrement la présence française dans la Caraïbe. Ils ne sont pas seulement des territoires confrontés à des fragilités économiques, sociales ou budgétaires. La Martinique, la Guadeloupe, la Guyane, Saint-Martin, Saint-Barthélemy et Saint-Pierre-et-Miquelon sont aussi des points d’ancrage français et européens majeurs dans cette région stratégique.
À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, le développement économique endogène et le rayonnement régional des Outre-mer devraient occuper une place plus centrale dans le débat national. En tant que République « océanique » ou « archipel », la France dispose, avec ses territoires ultramarins, d’un levier stratégique singulier dans l’échiquier géopolitique mondial ! La priorité est double : renforcer les capacités productives locales et adapter, lorsque cela est nécessaire, certaines normes européennes (construction, énergie) afin de mieux tenir compte des réalités géographiques, logistiques et commerciales des Outre-mer.
Cette démarche serait d’ailleurs cohérente avec l’adhésion récente de la Martinique à la CARICOM, comme abordé plus tôt. Sa portée reste aujourd’hui limitée par son statut de région ultrapériphérique (RUP) et par l’application de règles commerciales européennes exigeantes qui contraignent ses échanges avec ses pays voisins, soumis à des réglementations plus souples.
Plusieurs travaux récents invitent à changer de regard. Une étude très intéressante a été publiée en avril 2026 par la FMES sur l’apport des Outre-mer à la France. Cette étude met en avant les atouts des territoires ultramarins insuffisamment valorisés par la France (renseignement régional, sécurité maritime, diplomatie climatique, innovation énergétique). La conclusion est que les atouts des Outre-mer peuvent autant contribuer à leur développement économique endogène qu’au rayonnement mondial d’une République française « océane ».
À l’inverse, Washington regarde la Caraïbe comme une zone de sécurité directe.
Les États-Unis ne considèrent pas cet espace comme périphérique, mais comme une extension de leur profondeur stratégique. La notion de « Grande Amérique du Nord », présentée en mars 2026 par le secrétaire américain à la Défense Pete Hegseth, est un périmètre de sécurité s’étendant du Groenland jusqu’au nord de l’Amérique du Sud. Dans cette vision, la Caraïbe est intégrée à l’espace de protection et de projection des États-Unis.
Théâtre des rivalités européennes jusqu’au XIXᵉ siècle, puis espace placé sous l’ombre de la doctrine Monroe à partir de 1823, la région n’a jamais été totalement secondaire pour Washington. Elle a simplement connu des phases d’effacement relatif, masquées par son image touristique paradisiaque.
L’intensification de la présence américaine actuelle s’explique aussi par la montée des enjeux énergétiques. Le Guyana, qui a confié à la compagnie américaine Exxon l’essentiel de l’exploitation de ses ressources pétrolières, occupe désormais une place centrale dans les équilibres énergétiques régionaux. Pour information, la région de l’Essequibo (partagée par le Venezuela et le Guyana) est un territoire de 160 000 km² riche en pétrole et en gaz, représentant plus de 70 % du territoire guyanien.
La Chine, de son côté, investit la Caraïbe par une voie moins sécuritaire que les États-Unis, mais tout aussi stratégique : les infrastructures et la diplomatie du développement.
Comme le rappelle une note de l’IRIS publiée en avril 2026, la présence chinoise dans la région ne date pas d’hier : elle s’appuie aussi sur des communautés sino-caribéennes anciennes, issues des migrations de travailleurs sous contrat au XIXᵉ siècle, qui participent encore aujourd’hui à sa diplomatie d’influence. Mais c’est surtout depuis les années 2000 que Pékin a accéléré son offensive diplomatique et économique, en convainquant plusieurs États caribéens de reconnaître la République populaire de Chine plutôt que Taïwan. Seule une poignée d’États de la région reconnaissent encore Taipei, dont Haïti, Sainte-Lucie, Saint-Kitts-et-Nevis, Saint-Vincent-et-les-Grenadines et Belize.
Cette présence chinoise cible des secteurs hautement stratégiques : ports, aéroports, télécommunications, énergie, hôpitaux. Les échanges commerciaux entre la Chine et la Caraïbe ont été multipliés par dix entre 2003 et 2023.
Neuf des quinze États membres de la CARICOM participent déjà aux Nouvelles routes de la soie, auxquels s’ajoutent Cuba et la République dominicaine. Pour Pékin, la Caraïbe constitue un maillon logistique vers son principal marché, les États-Unis, mais aussi un espace d’accès à des ressources minières, énergétiques et agricoles, notamment en Jamaïque, au Guyana, au Suriname et à Trinité-et-Tobago.
Cette progression chinoise nourrit désormais une réaction américaine plus nette. Depuis 2025, Washington dénonce davantage les risques de dépendance des États caribéens envers Pékin. La confrontation n’est pas encore frontale, mais la Caraïbe devient progressivement un terrain fertile de la rivalité sino-américaine.
C’est pourquoi nous, jeunes Français caribéens, appelons à l’émergence d’une véritable vision française de la Caraïbe… Après un regain d’intérêt au début des années 1980 sous François Mitterrand, l’Amérique latine et la Caraïbe sont progressivement redevenues un « angle mort » relatif de la géopolitique française.
Max-Erwann Gastineau
Max-Erwann Gastineau est un essayiste, politologue et chroniqueur français. Diplômé en histoire et en relations internationales, il a étudié au Canada puis à Trinité-et-Tobago. Son parcours professionnel l’a conduit en Chine, aux Nations unies, à l’Assemblée nationale ainsi que dans le secteur de l’énergie, où il a notamment occupé le poste de directeur des affaires publiques et territoires chez France Gaz. Il est l’auteur de deux ouvrages publiés aux éditions du Cerf : Le Nouveau Procès de l’Est (2019), consacré aux fractures culturelles et politiques entre l’Europe de l’Est et l’Europe de l’Ouest, et L’Ère de l’affirmation : répondre au défi de la désoccidentalisation (2023), qui analyse le recul de l’influence occidentale. Il a également contribué au Dictionnaire des populismes et publie régulièrement des tribunes dans Le Figaro Vox, Marianne, Atlantico, ainsi que dans Front Populaire.
Voir aussi
24 juillet 2026
Les carnets apocryphes d’Emmanuel Macron – Troisième carnet : Par-delà la gauche et la droite
par La Nouvelle Revue Politique
0 Commentaire19 minutes de lecture
23 juillet 2026
L’engrenage
par Arnaud BenedettiFondateur et directeur de la Nouvelle Revue Politique.
0 Commentaire6 minutes de lecture
23 décembre 2025
Boualem Sansal raconte à la NRP l’après-prison : « Apprendre à vivre dans la liberté »
De retour en France après un an de détention en Algérie, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a livré un témoignage rare dans un entretien accordé à La Nouvelle Revue Politique, animé par Arnaud Benedetti.
0 Commentaire2 minutes de lecture
30 novembre 2025
Suspension de la retraite ou comment avancer en marche arrière ?
par Serge GuérinSociologue et professeur à l’INSEEC Grande École.
En obtenant la suspension de la réforme des retraites, la Néo-Gauche a enfin remporté une victoire majeure : instaurer la marche arrière automatique…
0 Commentaire8 minutes de lecture
5 décembre 2025
L’auto-sabordage du Front républicain
par Philippe GuibertConsultant, enseignant et chroniqueur TV.
Le « Front républicain » a connu un succès inattendu et retentissant pour empêcher le RN d’obtenir la majorité à l’assemblée, après la dissolution de juin 2024. Trois coups de poignard l’ont néanmoins affaibli en moins d’un an et demi.
0 Commentaire17 minutes de lecture
8 décembre 2025
La France en panne sèche de « simplification administrative » ?
Les discours de politique générale sont toujours, sous notre République, témoins des ambitions en « bosse » comme « creux ».
0 Commentaire12 minutes de lecture