Un troisième sommet en demi-teinte. À Moscou, face à ses partenaires africains, Vladimir Poutine entendait démontrer que la Russie demeure un acteur incontournable du continent. Mais derrière les grands discours sur la souveraineté, le bilan est beaucoup moins flatteur.
La séquence est un peu triste. On y voit le président à durée indéterminée du Mali égrener curieusement la liste des cadeaux tombés dans son escarcelle : des milliers de tonnes de blé, d’engrais, de pois cassés, d’hydrocarbures et d’huile de tournesol enrichie en vitamines, autant de témoignages de la solidarité russe … Une longue litanie sous le regard perplexe de son homologue de RDC et le visage impassible de Vladimir Poutine. Assimi Goïta, seul président d’un pays de l’AES à avoir fait le déplacement résume en réalité les contours ambigus du nouveau visage de la souveraineté.
La souveraineté, pendant 48 heures à Moscou, il n’a été question que de cela. Le chef du Kremlin se proclame le partenaire de ceux qui veulent rompre avec les anciennes puissances coloniales, en premier lieu la France. Comme Emmanuel Macron et après lui, il se déclare favorable à un siège de membre permanent pour l’Afrique au Conseil de sécurité. Il écoute les doléances lors d’entretiens bilatéraux, notamment les récriminations de Félix Tshisekedi à l’encontre de Paul Kagamé, son voisin rwandais absent du sommet. Fatshi souhaite que la Russie use de sa position de pays du P5 pour appuyer la résolution de l’ONU demandant le départ du M23 de son territoire.
Vladimir Poutine se veut concret, parle commerce, énergie, agriculture, investissements et technologies. Il promet la fabrication de médicaments sur le continent. Dans un lyrisme tout en retenue, il cite soudain Thomas Sankara. Il reprend à son compte la phrase la plus célèbre du président burkinabè sur la dette : « la dette ne peut pas être remboursée parce que, d’abord, si nous ne la payons pas, nos bailleurs de fonds ne mourront pas. Soyons-en sûr. Par contre, si nous payons, c’est nous qui allons mourir ». Une phrase prononcée devant 48 délégations africaines présentes, dont 22 conduites par un chef d’état, mais en l’absence d’Ibrahim Traoré, le président putschiste aux manettes au Burkina, celui qui se présente justement volontiers comme le fils spirituel de Sankara.
Les pays les plus proches de Moscou forcent le trait, présentent ce partenariat comme avantageux pour les populations africaines. La réalité du terrain apparait très différente. Derrière l’affichage diplomatique, les résultats économiques restent limités. Des intentions, peu de concrétisations. Le bilan sécuritaire au Sahel est lui franchement négatif. Mercredi, alors que démarrait le sommet, des habitations étaient incendiées et plus de 200 bœufs et moutons tués par l’armée malienne et Africa Corps à Mangara dans la région du Nioro. Ces têtes de bétail constituent l’unique moyen de subsistance des éleveurs.
La question est légitime : la diversification donne-t-elle davantage de marge de manœuvre pour les États africains ou aboutit-elle à substituer une dépendance à une autre ?
Prédation, bavures, omerta, c’est la face chaque jour plus visible de la présence russe dans les pays les plus exposés. La propagande décrit une vérité alternative. Des enquêtes récentes dans l’espace informationnel font état de dispositifs destinés à amplifier artificiellement des récits favorables à Moscou. En Ukraine les recrutements de ressortissants africains mettent enfin à l’épreuve les relations avec des pays qui souhaitent désormais protéger leurs citoyens.
Les méthodes employées par Moscou pour renforcer son influence apparaissent à cet égard révélatrices ; le rapport publié le 27 octobre par VIGINUM, le service français chargé de la vigilance et de la protection contre les ingérences numériques pointe notamment le fonctionnement de GlobUs. Cette structure présentée comme un club d’experts ou une association humanitaire, s’avère être une simple façade pour des opérations de manipulation de l’information et d’ingérence politique, notamment au Cameroun et en République du Congo.
À cette enquête précise s’ajoute un travail publié en août par les chercheurs de Graphika et les journalistes de Code for Africa, qui identifie 44 faux journalistes et experts, associés à des opérations russes visant des médias africains anglophones et francophones ; leurs contenus propagandistes ont été repris ou cités sur 138 sites internet. Le mécanisme est particulièrement pervers : la création de faux profils africains présentés comme des journalistes ou des experts locaux afin de donner une apparence d’authenticité à des récits favorables à Moscou et hostiles aux occidentaux.
Cette stratégie permet de brouiller la frontière entre informations locales et communication d’influence étrangère. Elle pose une question éthique : celle de la perversion par Moscou de l’espace informationnel de pays présentés comme des partenaires.
Plus accablant encore pour les pays africains, la question du recrutement de leurs ressortissants dans l’armée russe, un phénomène pratiqué depuis 2023
Le rapport du Business du désespoir publié en février de cette année par le collectif d’investigation INPACT identifie au moins 1417 ressortissants africains engagés dans l’armée russe depuis 2023, un chiffre établi à partir de listes et données vérifiées. Ce chiffre ne constitue pas un recensement exhaustif. Les autorités ukrainiennes avancent de leur côté un total supérieur portant sur 36 pays africains.
Les parcours sont tristement similaires. Des jeunes hommes sont attirés par des promesses d’emploi civil, de formation, ou de salaire avantageux. Ils se retrouvent pris au piège, sous contrat militaire et envoyés au front. De nombreux États cherchent désormais à comprendre le mécanisme des filières afin de protéger leurs ressortissants. Certains pays comme le Kenya, le Nigeria ou encore l’Afrique du Sud ont fait ces derniers mois publiquement part de leur colère et de leur émotion.
Le recrutement de ressortissants africains pour combattre en Ukraine marque les limites du récit russe d’un partenariat sur une base de respect et d’égalité. Comment Moscou peut-elle se présenter comme le défenseur de la souveraineté africaine tout en recrutant des jeunes du continent pour combattre sur un terrain européen qui ne les concerne en rien, dans une guerre qui n’est pas la leur.
Cette question est humanitaire et éthique, mais pas seulement. Elle révèle décalage entre la puissance affichée par le Kremlin et les besoins auxquels il doit répondre. La Russie veut être perçue comme une grande puissance capable d’intervenir efficacement en Afrique, de protéger des régimes alliés et de proposer une alternative à l’ordre international dominé par les Occidentaux. Mais elle mène depuis février 2022 une guerre longue et coûteuse en Ukraine, qui rappelle tragiquement que sa puissance relève largement de la fiction.
De cela, il n’a pas été officiellement question ces deux jours à Moscou. L’ONG Amnesty International avait pourtant appelé les États concernés à se saisir de l’occasion pour réclamer « la fin de la traite visant à intégrer des Africains à l’armée russe ». Apparemment sans succès. A Moscou, la Russie a donc mis en scène ses gains d’influence en Afrique. Face à Poutine, certains dirigeants ont su profiter de la tribune pour afficher leur objectif légitime de promouvoir leurs intérêts par des alliances diversifiées. Les plus alignés faisaient en revanche office de simples figurants. A l’heure de se séparer, le bilan du sommet se mesure moins aux discours prononcés qu’à ce que les pays africains ont effectivement obtenu de ce partenariat, et à leur capacité à en fixer eux-mêmes les conditions. De ce point de vue, le compte n’y est pas.
Geneviève Goëtzinger
Geneviève Goëtzinger est journaliste et dirigeante d’entreprise dans les médias et le conseil en stratégie de communication.
Voir aussi
3 novembre 2026
Jean-François Colosimo : “A force de mesurer la Chine au tonnage de ses exportations, nous avons oublié de lui demander ce qu’elle pense, ce qu’elle promet, ce qu’elle peut supporter” – Propos recueillis par Arnaud Benedetti
par Arnaud BenedettiFondateur et directeur de la Nouvelle Revue Politique.
0 Commentaire34 minutes de lecture
1 novembre 2026
Renée Fregosi – Mouvements en rhizomes et violence des foules
par La Nouvelle Revue Politique
0 Commentaire22 minutes de lecture
30 novembre 2025
En Côte d’Ivoire, les moutons et les chiens
Stabilité : Alassane Ouattara a abusé de cette promesse pour justifier un quatrième mandat auprès de partenaires internationaux réticents. Sur le papier, le président sortant a réussi son « coup KO ». Mais braver l’aspiration d’un peuple au changement comporte aussi des risques.
0 Commentaire10 minutes de lecture
3 décembre 2025
Législative partielle aux États-Unis : le sentiment anti-Trump gagne même les terres les plus conservatrices
par Eliott MamaneJournaliste et chroniqueur.
Ce mardi 2 décembre, une élection « spéciale » au Tennessee, État le plus évangélique d’Amérique, a permis de combler un siège vacant à la Chambre des représentants. Bien que gagné par les Républicains, le scrutin témoigne de l’érosion de la base trumpiste.
0 Commentaire7 minutes de lecture
4 décembre 2025
Hezbollah-Israël : une nouvelle guerre aux portes du Liban ?
par Maya KhadraEnseignante et journaliste franco-libanaise spécialiste du Moyen-Orient.
Un an après l’accord de cessez-le-feu entre Israël et le Liban, le gouvernement libanais a pris des décisions presque révolutionnaires pour désarmer le Hezbollah.
0 Commentaire5 minutes de lecture

La signature
Geneviève Goëtzinger
Geneviève Goëtzinger est journaliste et dirigeante d’entreprise dans les médias et le conseil en stratégie de communication.
Consulter tous ses articles

