Dans les années à venir, le nombre de décès va s’élever considérablement en raison de l’arrivée à des âges très tardifs des premières générations du baby-boom. D’ici 2040, le nombre annuel de décès devrait poursuivre sa hausse selon les projections de l’INSEE et dépasser les 750 000, soit une augmentation d’environ 15 %. Mais un décès à un âge élevé c’est très souvent une succession qui s’ouvre, un héritage qui se transmet. La hausse future de la transmission annuelle du patrimoine va changer le visage de la France. Si les transformations démographiques ont et auront des effets populationnels majeurs, elles vont aussi modifier les flux économiques par un puissant et inédit transfert de patrimoines.

Sur le plan démographique, l’année 2025 a marqué un tournant historique : pour la première fois depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, le nombre de décès en France — 651 000 — a été supérieur à celui des naissances, évalué à 645 000. Même pendant la période du Covid-19, qui avait pourtant porté la mortalité à des niveaux exceptionnels, un tel basculement n’avait pas été observé. Entre 2020 et 2022, la France a enregistré en moyenne 670 000 morts par an, contre 600 000 entre 2014 et 2019. Mais en 2025, ce n’est plus seulement une surmortalité conjoncturelle qui apparaît : c’est un basculement structurel avec la chute de la natalité. En 2025, elle a atteint son point bas de 1,56 depuis 1944 (2,03 à son point haut de 2010).

En effet, cette évolution n’en est qu’à ses débuts. D’ici 2040, le nombre annuel de décès devrait poursuivre sa hausse selon les projections de l’Insee et dépasser les 750 000, soit une augmentation d’environ 15 %. Dans le même temps, l’hypothèse la plus probable est que le nombre de naissances poursuivra sa baisse. Les estimations de l’Insee, publiées le 8 juin 2026, partent sur un niveau moyen, dès 2028, de 1,45 enfant par femme[1]. Rappelons que nous connaissons une chute de l’Indice conjoncturel de fécondité, particulièrement accélérée depuis le Covid-19. Entre 2014 et 2019, le nombre annuel de naissances s’établissait autour de 780 000. Depuis 2019, il a reculé d’environ 14 %. Et cela va donc se poursuivre.

Aussi le solde naturel de la population française deviendra durablement négatif, hors effet des flux migratoires qui font aujourd’hui débat quant à leur impact économique, culturel et social, mais aussi démographique.

La métamorphose qui se situe devant la société française apparait donc comme la conséquence du croisement de deux tendances lourdes : d’un côté, l’allongement de l’espérance de vie ; de l’autre, la baisse de la fécondité.

À ces deux transformations s’ajoute, dans le même temps, le fait que les générations du baby-boom, qui ont bénéficié d’importants gains de longévité, arrivent progressivement à des âges critiques : entre 75 et 85 ans, le risque annuel de décès passe de 2 % à 5,5 %, alors qu’il n’est que de 0,6 % à 60 ans.

Or, le chiffre de 651 000 décès en 2025 ne signifie pas seulement 651 000 vies qui s’éteignent. Il signifie aussi 651 000 héritages, donc 651 000 successions, qui s’ouvrent : au profit de l’époux ou de l’épouse survivante, des héritiers en ligne directe — les enfants — ou, en l’absence de descendance, de parents plus éloignés en ligne indirecte.

Signalons aussi les effets des changements de comportements dans les modes de vie, marqués par des unions plus courtes et plus renouvelés, de la diminution des mariages réduisant la protection du conjoint survivant, et de la hausse des vies en solo.

La grande transmission

C’est ici qu’apparaît un second phénomène de grande ampleur : la France n’est pas seulement en train de vieillir, elle entre dans une ère de transmission patrimoniale massive entre les générations.

En 2024, selon l’INSEE, le patrimoine net des ménages français est estimé à environ 14 700 milliards d’euros. En 2025, le flux annuel de patrimoine transmis est estimé à environ 465 milliards d’euros, masse sur laquelle l’État a prélevé près de 15 milliards d’euros de droits de succession et 5 milliards au titre des donations, soit un taux moyen de prélèvement d’environ 4,3 %.

Ce phénomène va encore s’amplifier. Selon la Fondation Jean-Jaurès, dans son étude intitulée « Face à la ‘‘grande transmission’’, l’impôt sur les grandes successions » et publiée en novembre 2024, le flux annuel de patrimoine transmis par héritage devrait augmenter de 46 % d’ici 2040, soit une hausse plus que proportionnelle à celle du nombre de décès. Le total cumulé transmis d’ici là atteindrait environ 9 000 milliards d’euros, ce qui représenterait plus de 60 % de l’actif net actuel des ménages. Des acteurs du monde de l’assurance ou des mutuelles d’épargne, comme Isabelle Le Bot, DG de La France Mutualiste, insistent de plus en plus sur l’importance pratiquement unique de ces transferts, Par ailleurs, dans ce contexte, à législation constante, les recettes fiscales de l’État, ne seront pas en reste et devraient progresser dans des proportions similaires.

Dans ce contexte, le débat sur la fiscalité des héritages est appelé à ressurgir. Des économistes comme André Masson[2], des institutions publiques comme France Stratégie, ou encore des think tanks comme la Fondation Jean-Jaurès, alertent depuis plusieurs années sur le caractère profondément inégalitaire des héritages. Un carburant majeur de la transmission des inégalités d’une génération à l’autre. Selon eux, cette réalité justifierait un alourdissement de la fiscalité sur les héritages comme sur les donations.

Mais il faut aussi voir une autre réalité : les recettes fiscales tirées des successions vont augmenter naturellement, sous l’effet conjugué de la hausse du nombre de décès et de la progression du patrimoine transmis. Une bonne nouvelle en temps d’endettement public chronique !

Rappelons, cependant, que la fiscalité des héritages s’est déjà mécaniquement alourdie avec le temps, contrairement à ce qui s’est passé dans nombre de pays qui ont fait le choix politique, certains diraient qui ont cédé aux sirènes de l’impopularité des droits de succession, de réduire voire supprimer cette fiscalité pour renforcer la dynamique économique. Des pays qui se situent souvent sous une contrainte d’endettement public bien moins pressante que la France.

La fiscalité sur les successions s’est en effet durcie de plusieurs manières.

Premièrement, pour les héritages en ligne directe, il existe depuis 1984 des seuils conduisant progressivement à un taux marginal de taxation allant jusqu’à 45 %, alors qu’auparavant il était plafonné à 20 %.

Deuxièmement, le plafond d’abattement par héritier sur l’actif successoral a été réduit en 2014 à 100 000 euros, alors qu’il avait été porté à 150 000 euros en 2008, contre 50 000 euros auparavant, avant d’atteindre 159 000 euros en 2012.

Troisièmement, le barème lui-même est devenu plus lourd en raison de l’absence d’indexation réelle de ses seuils. Après l’abattement, les 8 072 premiers euros sont taxés à 5 %, puis à 10 % jusqu’à 12 109 euros, puis à 15 % jusqu’à 15 932 euros. Au-delà, chaque euro hérité est taxé à 20 % jusqu’à 552 324 euros. Après ce seuil, le taux passe à 30 % jusqu’à 902 838 euros, puis à 40 % jusqu’à 1 805 677 euros, et enfin à 45 % au-delà. Or ces seuils sont restés à des niveaux quasi identiques à ceux fixés en 1984. Cela signifie qu’ils n’ont pas été indexés ni sur l’inflation, ni sur la croissance économique, alors même que, depuis 1984, le PIB par habitant en valeur nominale a été multiplié par 3,5 et que la valeur de l’actif non financier par habitant a été multipliée par 5,6. Il en résulte mécaniquement, contrairement à ce qui est souvent annoncé et décrié par une partie de la classe politique, un alourdissement de l’impôt sur les successions.

Relancer la question de l’héritage et de sa taxation ?

Si alourdissement il y a eu, les stratégies patrimoniales d’optimisation fiscale se sont largement renforcées.

La première tient au temps. Vivre plus longtemps laisse davantage de marge pour organiser sa succession et procéder à des donations de son vivant. En 2026, il est ainsi possible de donner jusqu’à 100 000 euros par parent et par enfant tous les 15 ans — contre tous les 10 ans auparavant — auxquels s’ajoute la possibilité de transmettre 31 865 euros supplémentaires par enfant, par parent, mais aussi par grand-parent et arrière-grand-parent, dans le cadre du dispositif souvent associé aux mesures, populaires, prises sous la présidence de Nicolas Sarkozy.

La seconde stratégie repose sur le recours à l’assurance-vie. Le placement d’une partie de son patrimoine dans un contrat d’assurance-vie permet de sortir ce montant de l’actif successoral. En théorie, le bénéficiaire désigné n’est donc pas soumis aux droits de succession classiques. Ce bénéficiaire n’est d’ailleurs pas nécessairement un héritier en ligne directe, ce qui accroît la liberté testamentaire de l’épargnant : il devient possible de transmettre une partie de son patrimoine hors réserve héréditaire, par exemple à une association ou à une personne qui ne serait pas en ligne directe et qui, en dehors de ce cadre, serait soumise à une taxation de 60 % sans abattement possible. En pratique toutefois, il faut rappeler que le capital transmis lors du décès via un contrat d’assurance-vie est taxé depuis 1998 à 20 % après abattement de 152 500 euros par bénéficiaire, puis à 31,25 % pour la part excédant 700 000 euros après abattement pour les primes versées avant 70 ans. Quant aux primes versées après 70 ans, elles sont intégrées à l’actif successoral après abattement de 30 500 € par bénéficiaire.

Face à la dégradation accélérée des finances publiques et à la difficulté politique ou idéologique d’assumer une réduction des dépenses sociales de l’État, il y a fort à parier sur le retour à court terme de la fiscalité des héritages dans le débat mediatico-politique.

C’est un sujet qui mérite d’être abordé dans toute sa complexité. Il est d’ailleurs intéressant de noter que parmi les opposants les plus résolus à l’héritage, on trouve des économistes interventionnistes, soulignant le caractère tardif de la transmission du patrimoine avec la hausse de l’espérance de vie, mais aussi des tenants d’une approche très libérale comme Irving Fisher qui écrivait en 1939 que « la meilleure méthode pour éviter une ploutocratie héréditaire et non démocratique […] serait à travers des taxes sur le patrimoine et les héritages ».

Ces débats posent aussi la question de la circulation intergénérationnelle du capital, de son bon usage lorsque ses détenteurs sont âgés, davantage enclins à conserver une épargne immobilière qu’à investir dans des secteurs industriels ou technologiques plus risqués, mais potentiellement porteurs d’innovation et de croissance à long terme pour les générations futures.

Penser la circulation intergénérationnelle du capital

Au nom du débat démocratique, aucun sujet ne devrait être tabou. Pour autant, à trop attirer l’attention sur un impôt qui rapporte beaucoup, on pourrait aussi susciter une offre électorale visant à en réduire le poids. L’impopularité de cet impôt, souvent dénoncé comme une « taxe sur la mort », pourrait alors l’emporter sur toute autre considération. Un grand pays de culture social-démocrate comme la Suède a d’ailleurs fait le choix de sa suppression en 1994. Il faut dire que la Suède a su, mieux que la France, financer son modèle social sur la responsabilité individuelle, le travail et le développement économique.

La question n’est donc pas simple. La France entre dans un temps nouveau, où l’héritage devient un fait économique, social, fiscal et même politique majeur. Le vieillissement démographique n’est pas seulement une affaire de retraites, de santé ou de dépendance ; il transforme aussi en profondeur la circulation du patrimoine, la structure des inégalités et les ressources publiques.

Autrement dit, la France hérite — au sens propre. Et plus elle vieillira, plus cette question s’imposera. Ces questions se poseront alors que la taxation de l’héritage reste très impopulaire, y compris, paradoxalement, auprès d’une large partie des plus modestes qui pourtant disposent d’un patrimoine particulièrement faible.

Faut-il taxer davantage ? Faut-il au contraire alléger un impôt jugé impopulaire et parfois injuste ? Faut-il réorienter les transmissions pour mieux faire circuler le capital entre les générations et vers l’investissement productif ?

La question sera aussi celle de l’utilisation de ces revenus supplémentaires potentiels. Viendront-ils réduire l’endettement – et donc la charge annuelle de la dette Formeront-ils le support d’un fonds intergénérationnel en faveur du financement de la transition écologique et démographique ? Pourront-ils renforcer les capacités d’investissement dans la recherche, l’éducation, l’« IAtisation » de l’économie ou encore le secteur de la défense ?

Le débat mérite d’être rouvert, non par goût de la polémique, mais parce qu’il touche à une question essentielle : que veut transmettre la société française, avec quels objectifs et à qui ? Un beau sujet pour les nombreux candidats à l’héritage présidentiel !

 

Serge Guérin, sociologue, professeur à l’Inseec GE et Vincent Touzé, économiste, directeur de recherche à l’OFCE-Sciences Po Paris

[1] Chloé Tavan, https://blog.insee.fr/projections-de-population-en-france-a-l-horizon-2070/

[2] L’Héritage au XXIe siècle, Éditions Odile Jacob, 2025


Serge Guérin

Serge Guérin, né en 1962, est sociologue et professeur à l’INSEEC Grande École, spécialiste des questions du vieillissement, de la place des seniors dans la société et des dynamiques intergénérationnelles. Ses travaux s’inscrivent dans le champ de l’éthique de la sollicitude. Il est notamment l’auteur de Et si les vieux aussi sauvaient la planète ? (Michalon).

Publications de cet auteur
Voir aussi

Boualem Sansal raconte à la NRP l’après-prison : « Apprendre à vivre dans la liberté »

De retour en France après un an de détention en Algérie, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a livré un témoignage rare dans un entretien accordé à La Nouvelle Revue Politique, animé par Arnaud Benedetti.


0 Commentaire2 minutes de lecture

Joachim Le Floch-Imad : « L’école qui a fait la France est devenue l’instrument qui la défait »

Avec Main basse sur l’Éducation nationale. Enquête sur un suicide assisté (Cerf, 2025), Joachim Le Floch-Imad nous livre l’un des grands essais de la rentrée.


0 Commentaire18 minutes de lecture

Privacy Preference Center