“Jeter sous le bus” (throw under the bus).
L’expression d’origine anglaise pour décrire le lâchage d’un partenaire semble bien résumer le comportement récent de Donald Trump envers Taïwan. Avec des conséquences vertigineuses allant bien au-delà du sort de cette île lointaine peuplée d’à peine 23 millions d’habitants que Pékin veut engloutir. Est en jeu la possibilité que la Chine s’impose comme le caïd de la région Indo-Pacifique, qui concentre la moitié de l’humanité, en faisant perdre au passage aux États-Unis leur statut de première puissance géopolitique mondiale. Avec les pays « occidentaux » de la région, Japon, Corée du Sud, Australie, obligés de prêter allégeance au nouveau shérif en ville.
Accessoirement, Taïwan produit la majorité des puces électroniques pilotant vos ordinateurs, voitures, avions, smartphones, etc.
Des provocations qui sèment le trouble
Deux déclarations du président américain, juste après le sommet avec Xi Jinping à Pékin la semaine dernière, illustrent le danger : le président des États-Unis a mis en garde Taïwan contre toute déclaration d’indépendance, alors que depuis 1979 la position de Washington, qui faisait l’objet d’un consensus bipartisan, consistait à ne « pas soutenir l’indépendance de l’île sans la désapprouver pour autant ». Le concept était l’ambiguïté stratégique qui permettait de ne pas braquer Pékin tout en laissant planer la possibilité de défendre l’île si elle était attaquée.
La déclaration de Trump semble constituer, de ce point de vue, plus qu’une nuance mais un changement de pied qui a de quoi inquiéter les dirigeants de Taïpeh, ainsi qu’une partie de l’establishment sécuritaire américain. Certes, Taipei a estimé que la position américaine lui semblait inchangée, mais a jugé toutefois nécessaire de recadrer que « Taïwan ne fait pas partie de la République populaire de Chine ». Tandis que Marco Rubio, secrétaire d’État et surnommé à Washington « le dernier adulte dans la pièce », prenait soin de souligner que la position de son pays sur ce dossier n’avait pas changé.
Mais le président américain en a « remis une couche » en soulignant que Taïwan était une « petite île » près d’une Chine puissante, située vraiment loin des États-Unis, à 15 000 km, donc très difficile à soutenir en cas d’invasion : les États-Unis disposent d’effectifs notables prépositionnés à moins de 2000 km seulement dans la base d’Okinawa, au Japon. Donald Trump a aussi accusé Taïwan d’avoir « volé » l’industrie des puces américaines et d’attendre une protection gratuite. Défend-on avec conviction un voleur et un parasite en cas d’invasion par une puissance soixante fois plus peuplée ?
Pékin a de quoi jubiler
Donald Trump a menacé du coup l’île de tarifs sur ses exportations et appelé la firme taïwanaise TSMC à investir davantage aux États-Unis. Simple rappel ; TSMC est de loin le principal producteur et concepteur de microprocesseurs au monde et sa présence sur l’île constitue clairement une assurance anti-invasion du pays… Il a aussi laissé planer un doute sur son autorisation d’une vente de 14 milliards de dollars à Taïwan, qualifiée seulement de « bargaining chip » (levier de négo) avec Pékin.
Bref, on pourrait excuser Pékin d’avoir pris tout cela comme un encouragement à envahir « l’île rebelle » durant ce qui reste du mandat de Trump. Les spécialistes de géopolitique les plus sérieux à Washington estiment généralement que la question d’une invasion chinoise n’est plus une question de « si » mais de « quand ». Certains prédisent 2049 pour le centième anniversaire de la république populaire, mais Xi Jinping n’attendra certainement pas d’avoir 96 ans pour voir l’accomplissement de son œuvre majeure. Le consensus tourne plutôt autour de 2030, d’autres évoquant août 2027, le centième anniversaire de l’Armée populaire Rassurez-vous, vous saurez six mois à l’avance, au vu du rapatriement massif d’actifs chinois placés en Occident et du stockage de carburant, produits alimentaires et munitions…
Les raisons de se rassurer
Pour autant, le pire du côté de la Maison-Blanche n’est pas certain. D’une part, il faut, encore plus que pour les autres dirigeants politiques, juger Trump à ses actes davantage qu’à ses paroles, qui se contredisent souvent d’une heure à l’autre, soit de manière délibérée, tactique qu’il pratique depuis toujours du coup de pied dans la fourmilière pour que l’adversaire ne sache pas sur quel pied danser, soit parce qu’il est atteint de déclin neurologique. Ses déclarations ne se sont pas traduites en actes pour l’heure et peuvent aussi s’interpréter comme une réticence face à une perspective d’engagements militaires coûteux et lointains.
D’autre part, ces déclarations de Trump ne sont pas dénuées d’ambiguïtés, finalement. Le verbatim exact était « je ne suis pas en train de chercher à ce que quelqu’un devienne indépendant » et « je n’ai pas envie que quelqu’un déclare l’indépendance et, vous savez, nous sommes ensuite censés faire 15 000 kilomètres pour faire la guerre. » On peut déplorer qu’un président américain dise cela publiquement, mais au fond cela correspond à ce que savent tous les spécialistes de géopolitique ; une déclaration formelle d’indépendance de Taïwan pousserait Pékin à déclarer immédiatement la guerre.
Enfin, toutes les provocations de Trump ne sont pas infondées ; quand on veut se préparer à se défendre sérieusement contre une menace flagrante d’invasion par le pays doté du deuxième budget militaire au monde, on ne se contente pas, comme Taipei, de dépenser 3 % de son PIB dans le militaire. Et on n’impose pas un service militaire qui ressemble à un camp d’été aux observateurs impartiaux. Rappelons enfin que durant son premier mandat (2017-2021), Trump avait renforcé le soutien militaire à Taïwan, avec plusieurs ventes d’armes record.
Un contexte général néfaste aux alliés
Il n’en reste pas moins que ces déclarations d’un président américain ressemblant face à Xi Jinping à un fan subjugué devant son chanteur de rock favori, débitant des flagorneries qui ne lui ont… rien rapporté à Pékin, sont de nature à jeter le trouble sur la solidité de l’engagement américain auprès de Taïwan. Et donc, plus largement, du Japon, de l’Australie, des Philippines, de la Corée du Sud Lesquels ont d’ailleurs estimé, en public ou en privé, ces derniers temps que si Pékin envahissait Taïwan, ils ne pourraient pas « rester les bras croisés ». Troublant aussi est le fait que Donald Trump réserve les déclarations admiratives aux dictateurs anti-occidentaux… et celles méprisantes aux dirigeants occidentaux.
C’est d’autant plus inquiétant que la Maison-Blanche a aussi « jeté sous le bus » l’Ukraine, qui n’a plus reçu d’armes de Washington depuis plus d’un an, le Canada, menacé d’annexion, et l’Union européenne, puisque Trump veut aussi annexer le Groenland sous souveraineté danoise. Sans oublier des monarchies du Golfe abandonnées à elles-mêmes devant les raids de représailles de l’Iran et la fermeture du détroit d’Ormuz (laquelle figurait pourtant parmi les scénarios privilégiés dans toutes les simulations des militaires américains depuis un demi-siècle, mais les conclusions ne se sont visiblement jamais frayé un chemin jusqu’au bureau de Donald Trump) par lequel passe la grande majorité de leurs exportations.
On peut légitimement se demander désormais si une alliance militaire avec les États-Unis ne ressemble pas à un ballon d’hélium voltigeant au-dessus d’un champ de cactus…
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